‹ Comédies du 17è siècle. Avec une introd., des notices et des notesChapitre 156 sur 208 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

MANON, GRANGER, PAQUIER, LA TREM- BLAYE, GHASTEAUFORT.

MANON

Ah! monsieur de laTremblaye, mon cher monsieur, donnez la vie à mon père et je me donne à vous. Bon Dieu ! j'étais dans le collège, attendant qu'il fut arrivé pour fermer les portes de notre montée, lorsque j'ai entendu un grand bruit dans la rue. Le cœur m'a dit qu'indubitablement il avait eu quelque mauvaise rencontre. Hélas ! mon bon ange ne m'avertit point à faux. Il est vrai, monsieur, qu'il mérite la mort, d'avoir été surpris en volant votre maison; mais je sais bien aussi que tous les gentilshommes sont généreux, et tous les généreux pitoyables. Vous m'avez autrefois tant aimée ; ne puis-je en devenant votre femme, obtenir la grâce de mon père ? Si vous croyez que ceci soit dit seulement pour vous amus(3r, allons consommer notre mariage, pourvu qu'auparavant vous me promettiez de lui donner la vie ; encore qu'il ne tém oigne pas d'y con-

sentir, excusez-le, monsieur, c'est qu'il a le cœur un

peu haut, et tout homme courageux ne fléchit pas facilement ; mais pour lui sauver la vie, je ferais bien pis que de lui désobéir.

GRANGER

0 dieux 1 quelle fourbe. Sans doute la jnisérable est d'intelligence avec son traître d'amoureux. Non, non, ma fille, non, vous ne l'épouserez jamais.

MANON

Ah ! monsieur de la Tremblaye, arrêtez ; je connais à vos yeux que vous l'allez tuer. IBon Dieu I faut-il voir massacrer mon père devant moi, ou mourir ignominieusement par les mains de la justice ? Donc à l'âge où je suis, il faut que je perde mon père ? Hé ! pour l'amour de Dieu, mon père, mon pauvre père, sauvezvous, sauvant la vie et l'honneur à vos enfants. Vous voyez que la Tremblaye est un brutal, qui ne vous pardonnera jamais, si vous ne devenez son beau-père. Pensez-vous que votre mort ne me touche point ? 0 dame, si est. Sachez que je ne vous survivrais guère, et que même pour vous sauver d'un péril encore moindre que celui-ci, je ne balancerais point de me prostituer ; à plus forte raison pour vous sauver du gibet, n'ayant ({u'à devenir la femme d'un brave gentilhomme, pourquoi ne le serais-je pas?

GRANGER

Quo vertarriy mes amis, l'optique de ma vue et de mes espérances ? c'est à vous, monsieur de la Tremldaye. Ne reminiscaris delicta nostra. Je me reposais sur la protection de Chasteaufort, et je croyais que ce tranchemontagne...

GIIASTEAUFORT.

Que diable voulez-vous que je fasse ? Perdrai-je tous les hommes pour un ?

GRANGER

Oserais-je en ce piteux état vous offrir ma fille, et demander votre soeur ? Je sais que si vous ne détourne^ les yeux de mes fautes, je cours fortune de restei^ ur\ pitoyable raccourci des catastrophes humaines.

LA TREMBLAYE

Désirer cela, c'est me le commander. Mais n'oublions pas à punir ce grotesque Rodomont de son impertinence.

La Trerablaye frappe, et Ghasteaufort compte les coups. GHASTEAUFORT.

Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze, douze. Ahl le rusé, qu'il a fait sagement: s'il en eût donné treize, il était mort.

LA TREMBLAYE

Voilà pour vous obliger à ce meurtre.

Il le j«tte à terre d'un coup de pied. GHASTEAUFORT.

Aussi bien me voulais-je coucher. -

LA «TREMBLAYE

Allons chez nous passer l'accord.

GRANGER

Entrez toujours, je vous suis. Je demeure ici un moment pour donner ordre que nous ayons de quoi nous ébaudir.

GRANGER, PAQUIER, GORBINELI.

GRANGER

Paquier, va-t-en subito m'accerser les confrères d'Orphée. Mais d'abord que tu leur auras parlé reviens» et amène-les; c'est un lieu où je te défends de prendre racine, encore que lavia:nde aérée de ces messieurs, aussi bien que le chef de Méduse, ait droit de te pétrifier ou l'immortaliser, par la même force dont usa le violon Thracien, pour tenir les hôtes pendues à son harmonie. Pour toi, Gorbineli, je te pardonne ta fourbe en faveur de ma conjonction matrimoniale.

GORBINELI.

Monsieur, c'est aujourd'lmi sainte Cécile. Si Paquier ne trouve leurs maisons aussi vides que leurs instru-

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ments, je veux devenir as de pique. Et puis le pauvre garçon a bien des affaires, il doit aller en témoignage.

ORANGER

En témoignage I et pourquoi ?

GORBINELI.

Un homme de son pays fut hier déchargé de ce fardeau, qui n'est jamais plus léger que quand il pèse beaucoup. Des coupe-jarrets l'attaquèrent, l'autre cria, mais ses cris ne furent autre chose que l'oraison funèbre de son argent ; ils lui ôtérent tout jusqu'à ne lui laisser pas même la hardiesse de les poursuivre. Il soupçonne son hôte d'avoir été de la cabale ; l'hôte soutient qu'il n'a point été volé, et prend Paquier à témoin, qui s'est offert à lui.

GUANGER,

Hé bien, Paquier, que diras-tu, par ta foi, quand tu seras devant le juge ?

PAQUIER.

Monsieur, dirai-je en levant la main, j'entendis, comme je dormais bien fort, du monde dans notre rue, crier tout bas tant qu'il pouvait : Aux voleurs ! Dame, je me levai sans me grouiller, je mis mon chapeau dans ma tête, j'avalai mon châssis, je jetai ma tête dans la rue; et comme je vis que je ne vis rien, je m'en retournai coucher tout droit. Mais, Domine, au lieu de m'envoyer quérir des baladins, il serait bien plus méritoire et bien plus agréable à Dieu, de me faire habiller. Quelle honte sera-ce, qu'on me voie aux noces fait comme un gueux, sachant que je suis à vous? Induo veste Petrum die, aut vestem induo Fetro;ie m'appelle Pierre, monsieur.

ORANGER

Tu peux donc bien te résoudre à rogner un morceau deFarc-en-ciel, car je ne sache point d'autre étoffe payée au marchand pour te vêtir. La- lune six fois n'a pas rempli son croissant, depuis la maudite journée que je te caparaçonnai de neuf.

PAQUIER,

Monsieur, Sœpe quidem docti repetunt bene prseprosituram. C'est-à-dire que toute la nature vous prêche, avec Jean

Despaiitere, de m'armer tout de nouveau d'un bon lange de bure.

GRANGER

Va, console-toi, la pitié me surmonte, je te ferai bientôt habiller comme un 'pape; premièrement, je te donnerai un chapeau de fleurs, une laisse de chiens courants, un panache de cocu, un colet de mouton, un pourpoint de triple madame, un haat-de -chausse de ras en paille, un manteau de dévotion, des bas d'àne, des chausses d'hj^pocras, des bottes d'escrime, des aiguillons de la chair, bref une chemise de chartre qui te durera longtemps, car je suis assuré que tu la doubleras d'un buffle. Cependant, Gorbineli,tu vois un pyrate d'amour : c'est sur cette mer orageuse et fameuse, que j'ai besoin pour guide du phare de tes inventions. Certaine voix secrète me menace au milieu de mes joies, d'un brisant, d'un banc, ou d'un écueil. Penses-tu que ma maîtresse revoie mon fils, sans rallumer des flammes qui ne sont pas encore éteintes ? Ah ! c'est une plaie nouvellement fermée, qu'on ne peut toucher sans la rouvrir. Toi seul peux démêler les sinueux détours d'un si léthifère dédale; toi seul peux devenir l'argus qui me conservera cette lo. Fais donc, je te supplie, toi qui es l'astre et la constellation .de mes félicités, que mon fils ne soit plus rétrograde à ma volonté. Mais si tu veux que Pembrion de tes espérances, devenant le plastron de mes libéralités, fasse métamorphoser ta bouche en un microcosme de richesses, et ta poche en corne d'abondance ; fais, dis-je, que mon coquin de fils prenne un verre au colet de si bonne sorte, qu'ils en tombent tous deux sur le cul. Je présage un sinistre succès à mes entreprises, s'il assiste à cette fête: c'est pourquoi enfonce-le dans un cabaret où le jus des tonneaux le puisse entretenir jusqu'à demain matin. Voici de l'or, voici de l'argent ; regarde si par un prodige surnaturel, je ne fais pas bien dans dans ma poche conjonction du soleil et de la lune, sans éclipses. Prends, ris, bois, mange, et surtout fais-le trinquer jusqu'à Pourlet. Qu'il en crève, n'importe, ce ne sera que du vin perdu.

GOUBINELI.

Le voici comme si Dieu nous le devait. Permettez

que je lui parle un peu particulièrement, car votre mine effarouchante ne Tapprivoiserait pas.

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