SCÈNE VI
GRÉMANTE, ISMÈNE, LAURETTE.
LAURETTE
Venez m'aider, monsieur, à consoler madame.
GRÉMANTE.
Qu'a-t-elle?
ISMÈNE
Oh!
LAURETTE
La douleur la perce jusqu^à l'âme.
GRÉMANTE.
Quel accident l'expose au trouble où la voilà?
LAURETTE
La mort de son mari.
GRÉMANTE.
Quoi! ce n'est que cela?
Il n'est pas mort, peut-être.
Il est trop véritable.
LAURETTE
Champagne, qui l'assure, est homme irréprochable.
GRÉMANTE.
Sa mort m'ôte un ami, vous ôtant un époux;
Et j'y crois perdre, au moins, madame, autant que vous ;
Le regret que j'en ai ne cède en rien au vôtre :
Mais nous l'avions compté pour mort et l'un et l'autre.
On ne rend pas la vie aux gens pour les pleurer;
Puis la perte est pour vous aisée ù réparer;
Et, pour vous consoler d'une tello disgrâce,
Quelqu'autre du défunt peut occuper la place.
386 COMÉDIES DU XYIl" SIÈCLE
Vous n'aurez rien perdu, prenant un autre époux ; J'en sais un...
ISMÈNE
Hé, monsieur ' de quoi me parlez-vous?
CRÉMANTE.
Je veux que dans l'effort de vos premières larmes, Pour vous le mariage ait d'abord peu de charmes ; Je veux qu'il vous soit même odieux en effet ; Mais, enfin, si l'époux était bien votre fait, Si vous pouviez en lui trouver de quoi vous plaire?
Gela ne se peut pas.
CRÉMANTE.
Mon Dieu ! tout se peut faire :
Si vous saviez l'époux que je veux vous offrir...
ISMÈNE
Ah!
LAUIIETTE.
Au seul nom d'époux son mal semble s'aigrir.
CRÉMANTE.
Il est vrai; j'aurais tort d'en plus ouvrir la bouche; Le désir de lui plaire est le seul qui me touche; Et j'ai cru que mon flls. jeune, adroit, plein d'appas, Pour un second époux ne lui déplairait pas.
LAURETTE
Si ce n'est que cela, vous pourriez bien lui dire...
CRÉMANTE.
Je m'en garderai bien; non, non, je me retire : Je la laisse en repos; ce sera le meilleur.
ISMÈNE
Laissez-vous vos amis ainsi dans la douleur?
CRÉMANTE.
Je vois que tout le soin où l'amitié m'engage, Loin de vous consoler, vous trouble davantage.
ISMÈNE
Hélas I qui pourrait mieux me consoler que vous ? Vous étiez tant ami de mon défunt époux ! Tout votre soin ne peut m'être que salutaire. Et rien, venant de vous, ne me saurait déplaire.
GRKMANTE.
Ce que j'ai dit pourtant vous a déplu d'abord.
ISMÈNE
Sait-on ce que l'on fait dans un premier transport? D'abord, il est certain, c'était bien mon envie, De n'entendre parler d'autre époux de ma vie ; J'en rejetais l'espoir, quoiqu'il me fût permis : Mais que ne peuvent point les conseils des amis ?
GRÉMANTE.
Je voulais vous parler de mon fils ; mais, madame, Ne faites rien pour moi qui contraigne votre âme; Prenez plutôt du temps pour examiner bien...
ISMÈNE
Ah, monsieur ! après vous je n'examine rien.
GRÉMANTE.
Il est jeune, bien fait ; voyez s'il peut vous plaire.
ISMÈNE
Vous savez, mieux que moi, ce qui m'est nécessaire. Acante vaut beaucoup ; mais, quel qu'en soit le prix. Si rien me plaît en lui, c'est qu'il est votre fils.
GRÉMANTE.
Vous nous honorez trop.
ISMÈNE
Au moins, c'est une affaire, Que vous trouverez bon, monsieur, que je diffère : Ce n'est pas qu'en effet ce soin importe fort. Feu mon mari déjà depuis longtemps est mort; J'en ai porté le deuil et j'ai toute licence : Mais j'aime extrêmement l'exacte bienséance ; Et, pour sécher mes pleurs, pour en finir le cours. Je vous demande encore, au moins, huit ou dix jours.
GRÉMANTE.
Ce n'est qu'avec le temps qu'un grand ennui se passe, Il est vrai; mais j'espère, à mon tour, une grâce.
ISMÈNE
Ce que je vous dois être unit nos intérêts.
CIIÉMANTE.
Votre fille pourrait les unir de plus près.
ISMÈNE
Ma fille, dites-vous ?