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GRANGER, CHASTEAUFORT, PAQU1ER

GRANGER

par les dieux jumeaux, tous les monstres ne sont pas en Afrique. Et de grâce, Satrape du palais Stigial, donne-moi Ta définition de ton individu. Ne serais-tu point un être de raison, une chimère, un accident sans substance, un élixir de la matière première, un spectre de drap noir ? Ah ! tu n'es sans doute que cela : ou tout au plus un grimaut d'enfer qui fait Pécole buissonnière.

CHASTEAUFORT

Puisque je te vois curieux de connaître les grandes choses, je veux t'apprendre les miracles de mon berceau. La nature se voyant incommodée d'un si grand bien eut jusqu'à la hardiesse de s'imaginer qu'elle me pouvait produire, pour cet effet, elle empoigna lésâmes de Samson, d'Hector, d'Achille, d'Ajax, de Gyrus, d'Épaminondas, d'Alexandre, deRomule, deScipion, d'Annibal, de Sylla, de Pompée, de Pyrrhus, de Gaton, de

1 . Texte emprunté aux Œuvres diverses de monsieur de Cyrano Bergerac. Paris, Charles de Sercy, 1681, 2 volumes in-12.

César et d'Antoine; puis, les ayant pulvérisées, calcinées, rectifiées, elle réduisit toute cette confection en un spirituel sublime, qui n'attendait plus qu'un fourreau pour s'y fourrer. Nature, glorieuse de son réussit, ne put goûter modérément sa joie, elle clabauda son chefd'œuvre partout; l'Art en devint jaloux; et fâché, disait-il, qu'une teigneuse emportât toute seule la gloire de m'avoir engendré, la traita d'ingrate,de superbe, lui déchira sa coiffe ; Nature, de son côté, prit son ennemi anx cheveux; enfin, l'un et l'autre battit et fut battu. Le tintamarre des démentis, des soufflets, des bastonnades, m'éveilla; je les vis, et jugeant que leurs démè « lés ne portaient pas la mine de prendre sitôt fin, je me crée moi-même. Depuis ce temps-là, leur querelle dure encore; partout vous voyez ces irréconciliables ennemis se prêter le collet, et les descriptions de nos écrivains d'aujourd'hui ne sont lardées d'autre chose que des faits d'armes de ces deux gladiateurs, à cause que, prenant à bon augure d'êitre né dans la guerre, je leur commandai, en mémoire de nia naissance, de se battre jusqu'à la fin du monde sans se reposer. Donc, afin de ne pas demeurer ingrat, je voulus dépêtrer la Nature de ces dieutelets, dont l'insolence la mettait en cervelle. Je les mandai, ils obéirent; enfin, je prononçai cet immuable arrêt : Gaillarde troupe, quand je vous ai convoquée, la plus miséricordieuse intention que j'eusse pour vous, était de vous annihiler ; mais, craignant que votre impuissance ne reprochât à ses mains l'indignité de cette victoire, voici ce que j'ordonne de votre sort. Vous autres Dieux, qui savez si bien courir comme Saturne, père du Temps, qui, mangeant et dévorant tout, court à l'hôpital ; Jupiter qui, comme ayant la tête fêlée depuis le coup de hache qu'il reçut de Vulcain, doit courir les rues; Mars qui, comme soldat, court aux armes; Phebus qui, comme dieu des vers, court la bouche des poètes; Vénus qui, comme putain, court l'éguillette; Mercure qui, comme messager, court la poste, et Diane qui, comme chasseressse, court les bois. Vous prendrez la peine, s'il vous plaît, de monter tous sept à califourchon sur une étoile. Là, vous courrez de si bonne sorte, que vous n'aurez pas le loisir d'ouvrir les yeux*

COMÉDIES DU XVII e SIÈCLE 261

PAQUIBR.

En effet, les planètes sont justement ces sept-là.

GRANGER

Et des autres dieux, qu'en fîtes- vous ?

CHASTEÀUFORT.

Midi sonna, la faim me prit, j'en fis un saupiquet pour mon dîner.

PAQUIER.

Domine 1 ce fut assurément en ce temps-là que les oracles cessèrent.

GHASTEAUFORT.

Il estvrai; et, dès lors, ma complexion prenant part à ce salmigondis de dieux, mes actions ont été toutes extraordinaires, car si j'engendre, c'est en Deucalion ; si je regarde, c'est en Bazilic; si je pleure, c'est en Heraclite; si je ris, c'est en Démocrite; si j'écume, c'est en Cerbère; si je dors, c'est en Morphée; si je veille, c'est en Argus ; si je marche, c'est en juif errant ; si je cours, c'est en Pacolet; si je vole, c'est en Dédale; si je m'arrête, c'est en dieu Therme ; si j'ordonne, c'est en Destin. Enfin, vous voyez celui qui fait qrie l'histoire du Phénix n'est pas un conte.

GRANGER

Il est vrai qu'à l'âge où vous êtes, n'avoir point de barbe, vous me portez la mine, aussi bien que le Phénix, d'être incapable d'engendrer. Vous n'êtes ni masculin, ni féminin, mais neutre ; vous avez fait de votre dactile un troquée, c'est-à-dire que, par la soustraction d'une brève, vous vous êtes rendu impotent à la propagation des individus. Vous êtes de ceux dont le sexe femelle

Ne peut ouïr le nominatif À cause de leur génitif, Et souffre mieux le vocatif De ceux qui n'ont point de datif, Que de ceux dont l'accusatif Apprend qu'ils ont un ablatif.

J'entends que le diminutif Qu'on fit de vrai trop excessif Sur votre flasque génitif Vous prohibe le conjonctif.

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Donc, puisque vous êtes passif, Et ne pouvez plus être actif, Témoin le poil indicatif ' Qui m'en est fort persuasif; Je vous fais un impéri tif De n'avoir jamais d'optatif Pour aucun genre subjonctif De nunc, jusqu'à l'infinitif ; Ou je fais sur vous l'adjectif Du plus effroyant positif Qui jamais eût comparatif:

Et si ce rude partitif Dont je serai distributif Et vous le sujet collectif, N'est le plus beau superlatif, Et le coup le plus sensitif Dont homme soit mémoratif :

Je jure par mon jour natif Que je veux pour ce seul motif Qu'un sale et sanglant vomitif, Surmontant tout confortatif, Tout lenitif, tout restrictif, Et tout bon corroboratif, Soit le châtiment primitif, Et l'effroyable exprimitif D'un discours qui serait fautif ; Car je n'ai le bras si chétif, Ni vous le talon si fuitif, Que vous ne fussiez portatif D'un coup bien significatif.

visage ! ô portrait naïf !

souverain expéditif Pour guérir tout sexe lascif, D'amour naissant, ou effectif!

Genre neutre, genre métif, Qui n'êtes homme qu'abstractif, Grâce à votre copulatif Qu'a rendu fort imperfectif Le cruel tranchant d'un canif, Si pour soudre ce locogrif Vous avez l'esprit trop tardif, A ces mots soyez attentif.

Je fais vœu de me faire juif, Au lieu d'eau de boire du suif, D'être mieux damné que Gaïf, D'aller à pied voir le Chérif,

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De me rendre à Tunis captif,

D'être berné comme escogrif,

D'être plus maudit qu'un Tarif,

De devenir ladre et poussif,

Bref par les mains d'un sort hâtif,

Couronné de ci près et d'if,

Passer dans le mortel esquif

Au pays où Ton est oisif :

Si jamais je deviens rétif

A l'agréable exécutif

Du vœu dont je suis l'inventif,

Et duquel le préparatif

Est, beau sire, un bâton massif,

Qui sera le dissolutif

De votre demi-substantif ;

Car c'est mon vouloir décisif,

Et mon testament, mort ou vif K

Mais parler ainsi, c'est vous donner à souder les emblèmes d'un sphinx, c'est perdre son huile et son temps, c'est écrire sur la mer, bâtir sur Parêne, et fonder sur le vent. Enfin, je connais que si vous avez quelque teinture des lettres, ce n'est pas de celle des Gôbelins ; car par Jupiter Ammon, vous êtes un ignorant.

GHASTEAUFORT.

De lettres ! Ah ! que. me dites-vous ? des âmes de terre et de boue pourraient s'amuser à ces vétilles ; mais pour moi je n'écris que sur les corps humains.

GRANGE.R

Je le vois bien. C'est peut-être ce qui vous donne envie d'appuyer votre plume charnelle sur le parchemin vierge de ma fille. Elle n'en serait pas contristée, la pauvrette ; car une femme aujourd'hui aime mieux les bètes que les hommes, suivant la règle as petit hxc. Vous aspirez aussi bien qu'Hercule à ses colonnes ivoirines; mais l'orifice, Torée et l'ourlet de ses guêtres, est pour vous un nec plus ultra. Premièrement à cause que que vous êtes veuf d'une pucelle qui vous fit faire plus de chemin en deux jours, que le soleil n'en fait en huit

1. Tout ceci est une parodie de la manie qu'avait Scarron d'écrire des pièces monorimes. Nous avons vu plus haut que les, deux poètes se détestaient cordialement.

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mois dans le zodiaque; vous courûtes de la vierge au chancre en moins de vingt-quatre heures, d'où vous entrâtes au verseau sans avoir vu d'autre signe en passant que celui du capricorne. La seconde objection que je fais est que vous êtes Normand; Normandie quasi venu du Nord pour mendier. De votre nation les serviteurs sont traîtres, les égaux insolents, et les maîtres insupportables. Jadis le blason de cette province était trois faux, pour montrer les trois espèces de faux qu'engendre ce climat; scilicet, faux- sauniers, faux-témoins, faux-monnayeurs : je ne veux point de faussaires en ma maison. La troisième, qui m'est une raison invincible, c'est que votre bourse est malade d'un flux de ventre, dont la mienne appréhende la contagion. Je sais que votre mine seule ferait trembler le plus ferme manteau d'aujourd'hui; mais en cet âge de fer on juge de nous par ce que nous avons, et non par ce que nous sommes. La pauvreté fait le vice; et si vous me demandez, cur tibi despiciorf je vous réponds nunc omnibus itur ad aurum. D'un certain riche laboureur, la charrue m'éblouit, et je suis tout à fait résolu que puisque hic dat or, 1 longum, ponat dans son commune. C'est pourquoi je vous conseille de ne plus approcher ma fille en roi d'Egypte, c'est-à-dire qu'on ne vous voie point auprès d'elle dresser la pyramide à son intention. Quoique j'aime les règles de la grammaire, je ne prendrais pas plaisir de vous voir accorder ensemble le masculin avec le féminin ; et je craindrais que si duo continue jugantur fixa nec una, sit res, un m aie vole n'inférât; optant sibijungere casus.

GHASTEAUPORT.

Il est vrai, Dieu me damne, que votre fille est folle de mon amour ; mais quoi, c'est mon faible de n'avoir jamais pu regarder de femme sans la blesser. La petite gueuse toutefois a si bien su friponner mon cœur; ses yeux ont si bien su paillarder ma pensée, que je lui pardonne quasi la hardiesse qu'elle a pris 3 de me donner de l'amour. Généreux gentilhomme, me dit-elle l'autre jour, (la pauvrette ne savait pas mes qualités), l'univers a besoin de deux conquérants, la race en est éteinte en vous, si vous ne me regardez d'un œil de miséri*

corde ; comme vous êtes un Alexandre» je suis une Amazone; faisons sortir de nous deux un Plusque-Mars, de qui la naissance soit utile au genre humain, et dont les armes après avoir dispensé la mort aux deux bouts de la terre, fassent un si puissant empire, que jamais le soleil ne se couche pour tous ses peuples. J'avais de la peine à me rendre entre les bras de cette passion; mais enfin je vainquis en me vainquant, tout ce qu'il y a de grand au monde, c'est-à-dire que je l'aimais: je ne veux pas pourtant que tant de gloire vous rende orgueilleux ; que vous deveniez insolent sur les petits ; mais humiliez-vous en votre néant que j'ai voulu choisir pour faire hautement éclater ma puissance. Vous craignez, je le vois bien, que je ne méprise votre pauvreté, mais quand il plaira à cette épée, elle fera de l'Amérique et de la Chine une basse-cour de votre maison.

GRANGER

Oh! microcosme de visions fanatiques: vade rétro, autrement après vous avoir apostrophé du bras gauche, addetur huic dexter, cui sincopa fiet ut aiter ; et pour toute emplâtre de ces balafres, vous serez médicamenté d'un sic volûy sic jubeo 9 sit pro ratione voluntas. Loin donc d'ici, profane, si vous ne voulez que je mette en usage pour vous punir toutes les règles de l'arithmétique. Ma colère primo commencera par ladémonstration, puis marchera ensuite une position de soufflets : item, une addition de bastonnades ; hinc, une fraction de bras ; Mine, une soustraction de jambes. De là je ferai grêler une multiplication de coups, tapes, taloches, horions, fendants, estocs, revers, estramaçons, casse-museaux si épouvantables, qu'après cela l'œil d'un linx ne pourra pas faire la moindre division, ni subdivision de la plus grosse parcelle de votre misérable individu.

CHASTE AUFORT.

Et moi, chétif excommunié, j'aurais déjà fait sortir ton âme par cent plaies, sans la dignité de mon être, qui me défend d'ôter la vie à quelque chose de moiûdre qu'un géant; et même je te pardonne, àcause qu'infailliblement l'ignorance de ce que je suis, t'a jeté dans ces extravagances. Cependant, me voici fort en peine,

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car pouvait-il me méconnaître, puisque pour savoir mon nom, il ne faut qu'être de ce monde? Sachez donc, messire Jean, que je suis celui qu'on ne peut exterminer sans faire une épitaphe à la Nature; et le père des vaillants, puisqu'à tous je leur ai donné la vie.

GRANGER

Pardonnez, grand prince, à mon peu de foi. Ce n'est pas...

. GHASTEAUFORT.

Relevez-vous, monsieur le curé, je suis content : choisissez vite où vous voulez régner, et cette main vous bâtit un trône dont l'escalier sera fait des cadavres de six cents rois.

GRANGER

Mon empire sera plus grand que le monde, si je règne sur votre cœur. Protégez-moi seulement contre je ne sais quel gentillâtre qui a bien l'insolence de marcher sur vos brisées, et...

GHASTEAUFORT.

Ne vous expliquez pas, j'aurais peur que mes yeux en courroux ne jetassent des étincelles, dont quelqu'une par mégarde vous pourrait consumer. Un mortel aura donc eu la témérité de se chauffer à même feu que moi, et je ne punirai pas les quatre éléments qui l'ont souffert? mais je ne puis parler, la rage me transporte, je m'en vais faire pendre l'eau, le feu, la terre et l'air, et songer au genre de mort dont nous exterminerons ce pigmée qui veut faire le colosse.

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