SCÈNE II HESPÉRIE, MÉLISSE
HESPÉEIE.
Ma sœur, dites le vrai, que vous disait Phalante ?
MÉLISSE
Il me parlait d'amour.
HESPÉRIE
O la ruse excellente !
Donc il s'adresse à vous, n'osant pas m'aborder, Pour vous donner le soin de me persuader ?
MÉLISSE
Ne flattez point, ma sœur, votre esprit de la sorte. Phalante me parlait de l'amour qu'il me porte : Que si je veux fléchir mon cœur trop rigoureux, Ses biens me pourront mettre en un état heureux. Mais quoi? jugez, masœur, quel conseil je dois prendre : Et si je puis l'aimer, aimant un Alexandre.
HESPÉRIE
Vous pensez m'abuser d'un entretien moqueur, Pour prendre mieux le temps de le mettre enmon cœur. Mais, ma sœur, croyez-moi, n'en prenez point la peine. En vain vous me direz que je suis inhumaine : Que je dois par pitié soulager ses amours :
26 COMÉDIES DU XVII e SIÈCLE
Cent fois le jour j'entends de semblables discours,
Je suis de mille amants sans cesse importunée ; • —
Et crois qu'à ce tourment le ciel m'a destinée.
L'on me vient rapporter: Lysis s'en va mourir ;
D'un regard pour le moins venez le secourir ; ,
Eurylas s'est plongé dans la mélancolie ;
L'amour de Licidas s'est tournée en folie ;
Périandre a dessein de vous faire enlever;
Une flotte d'amants vient de vous arriver;
Si Corylas n'en meurt il sera bien malade;
Un roi pour vous avoir envoie une ambassade ;
Tirsis vous idolâtre et vous dresse un autel;
C'est pour vous ce matin que s'est fait un duel; * •
Aussi de mon portrait chacun veut la copie.
C'est pour moi qu'est venu le roi d'Ethiopie :
Hier j'en blessai trois d'un regard innocent :
D'un autre plus cruel j'en fis mourir un cent.
Je sens, quand on me parle, une haleine de flamme.
Ceux qui n'osent parler m'adorent en leur âme.
Mille viennent par jour se soumettre à ma loi,
Je sens toujours des cœurs voler antour de moi.
Sans cesse des soupirs sifflent à mes oreilles.
Mille vœux élancés m'entourent comme abeilles.
Les pleurs près de mes pieds courent comme torrents.
Toujours je pense ouïr la plainte des mourants ;
Un regret, un sanglot, une voix languissante,
Un cri désespéré d'une douleur pressante,
Un je brûle d'amour, un hélas je me meurs !
La nuit je n'en dors point, je n'entends que clameurs
Qui d'un trait de pitié s'efforcent de m'atteindre :
Voyez, ma chère sœur, suis-je pas bien à plaindre ?
MÉLISSE
Il faut vous détromper : il n'en est pas ainsi.
Ce nouvel amoureux qui me parlait ici.
Qui se promet de rendre une fille opulente...
HESPÉRIE
Quoi? voulez-vous encor me parler de Phalante? Que vous êtes cruelle !
MÉLISSE
Ecoutez un moment, Je veux vous annoncer que ce nouvel amant...
COMÉDIES DU XVII e SIÈCLE 27
HBSPÉRIE.
Ah! bonsdieux que d'amants I qu'un peu je me repose : N'entendrai^ e jamais discourir d'autre chose?
Mais laissez-moi donc dire.
HESPÉRIE
Ah! Dieux, quelle pitié!
Si vous avez pour moi tant soit peu d'amitié; Ne parlons plus d'amour, souffrez que je respire.
MÉLISSE
Vous ignorez, ma sœur, ce que je vous veux dire.
HESPÉRIE
Je sais tous les discours de tous ces amoureux. Qu'il brûle, qu'il se meurt, qu'il est tout langoureux, Que jamais d'un tel coup âme ne fut atteinte, Que pour avoir secours il vous a fait sa plainte, Que vous me suppliez d'avoir pitié de lui, Et qu'au moins d'un regard j'allège son ennui.
MÉLISSE
Ce n'est point tout cela.
HESPÉRIE
Quelque chose de même.
MÉLISSE
Qu'il ne vous aime point, mais que c'est moi qu'il aime.
HESPÉRIE
Ah! ma sœur, quelle ruse afin de m'attraper !
MÉLISSE
Comment par ce discours pourrais-je vous tromper?
HESPÉRIE
Par cette habileté vous pensez me séduire ; Et dessous votre nom me conter son martyre.