‹ Comédies du XVIIe siècle ...: avec une introductionChapitre 143 sur 207 · SCÈNE II J. GAREAU, CHASTEAUFORT · texte numérisé non relu

SCÈNE II J. GAREAU, CHASTEAUFORT

GAREAU

Vartigué, vêla de ces mangeux de petits enfants. La Vegne de la Cour tille, belle montre et peu de rapport ! .

CHASTEAUFORT

Où vas-tu, bonhomme?

GAREAU

Tout devant moi.

CHASTEAUFORT

Mais je te demande où va le chemin que tu suis.

GAREAU

11 ne va pas, il ne bouge.

CHASTEAUFORT

Pauvre rustre, ce n'est pas cela que je veux savoir : . je te demande si tu as bien du chemin à faire aujourd'hui.

GAREAU

Nanain da, je le trouverai tout fait.

CHASTEAUFORT

Tu parais, Dieu me damne, bien gaillard, pour n'avoir pas diné.

GAREAU

Dix nez? Qu'en ferai-je de dix? il ne m'en faut qu'un.

CHASTEAUFORT

Quel docteur! Il en sait autant que son curé.

GA REAU.

Aussi sije; n'est-il pas bian curé qui n'a rien au vantre ? Hé là, ris Jean, on te frit des œufs. Testigué, estce à cause qu'ous estes monsieur, qu'où faites tant de menés? Dame, qui tare a, guare a. Tenez n'avous point veu mal va? Bonjou donc, monsieu,s'tules; Hé quest-ce

1. Cette scène, où Cyrano a fait un emploi si comique de la iangue des paysans, contient quelques obscurités* ~

278 COMÉDIES DU XVII e SIÈCLE

donc; Je pense donc qu'où me prendrais pour queuque inorant? Hé si tu es riche, desne deux fois. Aga quien, qui m'a ange de ce galouriau ? Bonefi sfesmon 1 vêla un homme bien vidé, vêla un engein de belle d éguesne, vêla un biau vaissiau, s'il avet 4eux saicles .sur le cul. Par la morguoy, si j 'avouas une sarpe ei un bâton, je ferouas un gentizome tout auqueu; c'est de la noblesse à Maquieu Furon, va te coucher tu souperas demain. Estce donc pelamor qu'ous avez un engin de far au côté, qu'ous fêtes POlbrius et le Vespasian? Yartigué ce n'est pas encore comme-ça. Dame acoutez je vous dorais bian de gaule par sous l'huis; mais parla morguoine me jouez pas de tragédies, car je vous feroûas du bezot. Jarnigué je ne sis pas un gniais : J'ai été sans repruche marguillier, j'ai été beguiau, j'ai été portofrande, j'ai été chassechien, j'ai été guieu et guiebe, je ne sais pus qui je sis. Mais ardé de tout ça bre r r r r r, j'en dis du Mirliro, parmets que j'aie de stic.

GHASTEAUFORT.

: Malheureux excommunié, voilà bien du haut style.

GAREAU

Monsieu de Marsilly m'appellet bian son bâtard. Il ne s'en est pas fally l'épaisseur d'un tornas qu'il ne m'ait fait apprenti conseillé. Vien-çà, -ce me fit-il une fois, gros fils de putain (car j'équions tout comme deux frères), je veux, ce fit-il, que tu venais, ce fit-il, autour de moi, ce fit-il, dans la Turquise, ce me fit- il. ! ce l'y dis-je, cela vous plaît à dire : Non est, ce me fit-il. ! si est, ce lui fis-je. O ! ce me fis-je à par moi : Ecoute Jean, ne faut point faire le niais, faut sauter. Dame je ne fési point de défigurance davantage, je me bouty avec ly cahin caha, toute à la maxite Françoise. Mais quand on gn'y est, on gn'y est. Bonnefy, pourtant, je paraissy un sot basquié, un sot basquié je paraissy ; car Martin Binet... Et y à propos Denis le balafré son onque, ce grand ecné, s'en venit l'autre jour la remontée lantarner environ moi. Ah ! ma foi, ma foi, je pense que Guieu marci, je vous l'y ramenis le pus biau chinfregniau sus le moustaf a, qu'oui l'yen demeuryles badigoines écarbouillées tout avaux l'hy-

COMÉDIES DU XXII e SIÈCLE 279

var. Que guiebe aussi I Tous les jours que Guieu feset, ce bagnoquier-là me revaudet comme un Satan. C'éiet sa sœur qui épousit le grand Tiphoine. Acoutez, ol n'a que faire de faire tant Tenhasée, ol n'a goûte ne brin de biau. Parmasy, comme dit l'autre, ce n'est pas grand chance; la reine de Niort, malheureuse en biauté.Pour son homme, quand oui est déshabillé, c'est un biau cornu. Mais regardez un petit, ce n'étet encore qu'une varmene, et si ol feset déjà tant la dévargondée, pour autant qu'ol savet luire dans Sessiaumes, qu'on n'en savet chevir. 01 se carret comme un pou dans eune rogne : Dame aussi ol avet la voix, révérence parlé, aussi finement claire qu'eune yau de roche. L'en diset que monsieu le curé avet bian trarapé souvent son goupillon dans son benaiquié ; mais ardé sont des médiseux, les faut laisser dire ; et pis quand oui auret ribaudé un tantinet, c'est à ly à faire, et à nous à nous taire ; pis qu'il donne bian la pollution aux autres, il ne l'oubli pas pour ly. Monsieu le vicaire itou étet d'une humeur bian domicile et bien turquoise; mais ardé...

CHASTEAUFORT

Et de grâce, villageois, achève-nous tes aventures du voyage de M. de Marsilly.

GAREAU

Ho, ho, ous n'estes pas le roi Minos, ous estes le roi Priant. donc je voyagisme vers l'Or riant, et vers la Mardy Terre année.

CHASTEAUFORT

Tu veux dire au contraire vers l'Orient, sur la Médi Terranée.

GAREAU

Hé bian, je me reprend, un var se reprend biau. Mais guian, si vous pensiais que je deviesme entendre tous ces tintamarres là, comme vous autres latiniseurs, dame nanain : Et vous, comme guiebe déharnachezvous votre philophie ? J'arrivismes itou aux deux trois de Gilles le Bâtard, dans la Transvilanie, en Bethlian de Galilene, en Harico, et pis "au pays... au pays.*, du JBeure. - J

280 COMÉDIES DU XVII e SIÈCLE

GHA8TEAUFORT.

Que diable veux-tu dire, au pays du Beure ?

GAREAU

Oui au pays du Beure. Tanquia que c'est un pays qui est mou comme beurre, et où les gens sont durs comme piare. Ha! c'est la Graisse; hé bian, les gens n'y sontils pas bian durs, pis que ce sont des Grets ? Et pis après cela je nous en allîmes, révérence parlé, en un pays si loin, si loin je pense que mon maître appelet cela le pays des Bassins, où le monde est noir comme des Antechrits. Ardé, je croi fixiblement que je n'eussiesmes pas encore cheminé deux glieues, que j'eussiesmes trové le paradis et l'enfer. Mais tenez, tout ce qui semblit de pus biau à voir, c'est ces petits sarasins d'Italie ; cette petite graine d'andouille n'est pas pus grande que savequoi, et s'ils savont déjà parler italian. Dame je ne fesimes là guère d'ordure. Je nous bandimes nos caisses tout au bout du monde dans la Turquise, moi et mon maître Parmafi pourtant, je disis biantôt à mon maître qu'oui s'en revenît. Hé quemant, quelle vilanie ? Tous ces Turs-là sont tretous Huguenots comme des chiens. Oui se garmantet par escousse de leur bailler des exultations à la Turquoise.

GHASTEAUFORT.

Il faut dire des exhortations à la Turque *.

GAREAU

bian, tanquia qu'il les sarmonet comme il falet.

GHASTEAUFORT.

Ton maître savait donc l'idiome turc !

GAREAU

Hé ! vramant oui, oui savet tous ces Gerosmes*là ; les avet-il pas veus dans le latin ? Son frère itou étet bian savant, mais oui n'étet pas encore si savant, car n'en marmuset qu'oui n'avet appris le latin qu'en français. C'étet un bon Nicolas qui s'en allet tout devant li, hurlu, brelu ; n'en n'eut pas dit qu'oui y touchet, et stanpandant oui marmonet toujours dans une bâtelée

1. Chasteaufort a raison, à coup sûr; mais l'expression dont s'est servi Gareau est plus pittoresque.

COMÉDIES DU XVII e SIÈCLE $81

délivres. Je ne me sauras tenir de rire, quand je me ramenteu des noms si biscornus, et si par le sangoui tout çà étet vrai, car oui étet moulé. D'auquns s'iritilàient s'intulaient : oûai? ce n'est pas encore corne ça : s'inlutuloient, j'y .sis casi : s'intilutaient ; s'in, s'in s'in; tanquia que je m'entens bian.

CHASTEAUFORT

Tu veux dire s'intitulaient.

GAREAU

Oui, oui, s'in, s'in, hélas qui se fesaient corne voué» dites : Vêla tout corne il le défrinchet. Je ne sais pas où j'en sis, vous me l'avez fait pardre.

CHA8TEAUFORT.

Tu parlais du nom de ces livres.

GAREAU

Ces livres donc, pis que livres y a. Ouai? Ha je sai bian : Oui y avet des amas de Gaules, des cadets de Tirelire, et des Aînez de Vigile.

CHASTEAUFORT

Il faut dire, mon grand ami, des Amadis de Gaule, des Décades de Tite-Live, des Eneïdes de Virgile. Mais poursuis.

GAREAU

O! par le sangué va-t'en chercher tes poursuiveux. Aga qu'il est raisonnabe aujourd'y, il a mangé de la soupe à neuf heures. Hé si je ne veux pas dire comme ça moi? Tanquia qu'à la parfin je nous en revînmes. Il apportit de ce pays là tant de guiamans rouges, des hemoroïdes vartes, et une grande épée qui atteindret d'ici à demain. C'est à tous ces farreinents que ces mangeux de petits enfans se batont en deuil. Il apportit itou de petits engingorniaux remplis de naissance, à celle fin de conserver, ce feset-il, l'humeur ridicule, à celle fin, ce feset-il aussi longtemps que Maquieu salé. Tenez, n'avous point veu Niquedouille, qui ne sauret rire sans montrer les dents?

CHASTEAUFORT

Je ne ris pas de la vertu ae tes essences.

283 COMÉDIES DU XVII e SIÈCLE

GAREAU. Il le frappe.

O guian sachez que les naissances ont de marveilleuses propretés ; c'est un certain oignement dont les anciens s'oignient quand ils estient morts, dont ils-vivient si longuement. Mais morgue il me viant de souvenir que vous vouliais tantost que je vous disi le nom de ces livres. Et je ne veux pas moi ; et vous êtes un sot drés là; et testigué ous estes un inorant là dedans. Car ventregué si vous êtes un si bon diseux, morgue tapons-nous donc la gueule comme il faut. Dame, il ne faut point tant de beurre pour faire nn quarteron. Et quien et vêla pour toi.

CHASTEAUFORT

Ce coup ne m'offense point, au contraire, il publie mon courage invincible à souffrir. Toutefois, afin que tu ne te rendes pas indigne de pardon par une secondé faute, encore que ce soit ma coutume de donner plutôt un coup d'épée qu'une parole, je veux bien te dire qui je suis. J'ai fait en ma vie septante mille combats, et n'ai jamais porté botté qui n'ait tué sans confession.- Ce n'est pas que j'aie jamais ferraillé le fleuret, je suis adroit la grâce à Dieu, et partant la science que j'ai des armes, je ne l'ai jamais apprise que l'épée à la main. Mais que cet avertissement ne t'effraye point; je suis tout cœur, et il n'y a point par conséquent de place sur mon corps où tu puisses adresser tes coups sans me tuer. Sus donc, nous gardons la vue, ne portons point de même temps, ne poussons point de près, ne tirons point de seconde : mais vite, vite, je n'aime pas tant de discours; mordieu! depuis le temps je me serais mis en garde, j'aurais gagné la mesure, je l'aurais rompue, j'aurais surpris le fort, j'aurais pris le temps, j'aurais coupé sous le bras, j'aurais marqué tous les battements, j'aurais tiré la flanconade, j'aurais porté le coup de dessous, je me serais allongé de tierce sur les armes, j'aurais quarté du pied gauche, j'aurais marqué feinte à la pointe et dedans et dehors, j'aurais estramaçoné, ébranlé, empiété, engagé, volté, porté, paré, riposté, carte, passé, désarmé et tué trente hommes.

COMÉDIES DU XVII e SIÈCLE 283

gareXxj.

Vramant, vramant, vêla bian la musicle de S. Innocent, la plus grande piqué du monde. Quel embrocheux de Limas! Et quien, quien, vêla encore pour t'agacer.

Il le frappe encore.

GHASTEAUFORT.

Je ne sais, Dieu me damne, ce que m'a fait ce maraud, je ne me saurais fâcher contre lui. (il le frappe encore.) Foi de cavalier, cette gentillesse me charme. Voilà le faquin du plus grand cœur que je vis jamais, (il le frappe encore.) Il faut nécessairement, ou que ce bélître soit mon fils, ou qu'il soit démoniaque, (il est frappé derechef.) D'égorger mon fils à mon escient, je n'ai garde; de tuer un possédé, j'aurais tort, puisqu'il n'est pas coupable des fautes que le diable lui fait faire. Toutefois, ô pauvre paysan ! sache que je porte à mon côté la mè're-nourricé des fossoyeurs; que de la tête du dernier Sophy, je fis un pommeau à mon épée; que du vent de mon chapeau, Je submerge une armée navale, et que-qui veut savoir le nombre des hommes que j'ai tués, n'a qu'à poser un 9 et tous les grains de sable de la mer ensuite, qui serviront de zéros, (n est encore battu.) Quoi que tu fasse, ayant protesté que je gagnerais cela sur moi-même,de me laisser battre une fois en ma vie, il ne sera pas dit qu'un maraud comme toi me fasse

changer de résolution. (Gareaa se retire en an coin du théâtre,

et le Gapitan demeure seul.) Quelque faquin de cœur bas et ravalé, aurait voulu mesurer son épée avec ce vilain ; mais moi qui suis gentilhomme, et gentilhomme d'extraction, je m'en suis fort bien su garder. 11 ne s'en est cependant quasi rien fallu que je ne l'aie percé de mille coups, tant les noires vapeurs de la bile offusquent quelquefois la clarté des plus beaux génies. En effet, j'allais tout massacrer. Je jure donc aujourd'hui par cette main, cette main dispensatrice des couronnes et des houlettes, de ne plus dorénavant recevoir personne au combat, qn'il n'ait lu devant moi sur le pré ses lettres de noblesse; et pour plus grande prévoyance, je m'en vais faire promptement avertir messieurs les maréchaux qu'ils m'envoyent des gardes pour

384 COMÉDIES DU XVII e SIÈCLE

m'empêcher de me battre ; car je sens croître ma colère, mon cœur s'enfler, et les doigts qui me démangent de faire un homicide ; vite, vite, des gardes, car je ne réponds plus de moi ; et vous autres, messieurs, qui m'écoutez, allez m'en quérir tout à l'heure, ou par moi tantôt vous n'aurez point d'autre lumière à vous en retourner, que celle des éclairs de mon sabre,quandil vous tombera sur la tête ; et la raison est, que je vais, si je n'ai un garde, souffler d'ici le soleil dans les cieux eomme une chandelle. Je te massacrerais, mais tu as du cœur, et j'ai besoin de soldats.

Gareau revenant le frappe encore, et le Gapitan s'en va.

Page 1