‹ Comédies du XVIIe siècle ...: avec une introductionChapitre 175 sur 207 · LAURETTE, CHAMPAGNE · texte numérisé non relu

LAURETTE, CHAMPAGNE

LAURETTE

Tu n'es donc pas content; vraiment, c'est une honte : Je t'ai baisé deux fois.

CHAMPAGNE

Quoi 1 tu baises par compte ?

Après un an d'absence, au retour d'un amant, Tu crois que deux baisers ce soit contentement?

LAURETTE

Hé, mon Dieu! patience; un de ces jours j'espère, Que de moi, sur ce point, tu ne te plaindras guère. Mais parlons de mon maître, et sans déguisement.

i. Texte original, sans les archaïsmes.

358 COMÉDIES DU XVII e SIÈCLE

CHAMPAGNE

N'ai-je pas là-dessus écrit bien amplement!

LAURETTE

Oui; qu'on t'avait fait faire en vain un grand voyage, Pour chercher ce bonhomme et l'ôter d'esclavage, Et que n'en ayant pu trouver nulle clarté, Tu revenais, enfin, sans l'avoir racheté :

A ce compte il est mort !

CHAMPAGNE

Cela ne veut rien dire ; ..Et ta maîtresse encor n'a que faire de rire.

LAURETTE

Comment, rire?

Oh! que nonl

LAURETTE

Qu'est-ce donc que tu crois?

CHAMPAGNE

Mais toi, tu me crois donc un sot comme autrefois? Je ne l'étais pas tant que tu l'aurais pu croire, Quand je te dis adieu... Si j'ai bonne mémoire, Ce fut en cette salle, en ce lieu justement, Comme je te faisais mon petit compliment, T'assurais de mon mieux d'une ardeur sans seconde; Hé! je m'en acquittai, je crois...

LAURETTE

Le mieux du monde.

CHAMPAGNE

Ta maîtresse survint qui nous fit séparer;

Avec elle en sa chambre elle te fit entrer ;

Et, chagrin de nous voir séparés de la sorte.

Je voulus, par dépit, écouter à la porte.

J'ai l'oreille un peu fine; elle avait le cœur gros;

Elle le débonda d'abord par des sanglots ;

Puis, d'un ton assez aigre, elle te fit entendre

Quels maux de mon voyage elle devait attendre :

Que j'allais lui chercher un époux irrité

D'avoir langui longtemps dans la captivité;

Qu'elle allait, à son tour, entrer dans l'esclavage; .

.COMÉDIES DU XVII e SIÈCLE 359

Enfin, qu'après sept ans d'espoir d'un doux veuvage, Un vieux mari chagrin viendrait troubler le cours De ses plus doux plaisirs et de ses plus beaux jours. J'en aurais bien ouï davantage sans peine :

Mais on vint à sortir de la chambre prochaine. J'eus peur d'être surpris, et je vois, à regret, Que tu n'as pas voulu m'avouer ce secret.

LAURETTE

C'est ta faute.

CHAMPAGNE

Ma faute!

LAURETTE

Oui; je te le proteste.

CHAMPAGNE

Si tu m'aimais assez...

LAURETTE

Va, je t'aime de reste.

CHAMPAGNE

Quel secret entre amants doit-on jamais avoir?

Tu ne saurais rien taire, et tu veux tout savoir.

Crois-tu que, quand je garde avec toi le silence,

Je ne me fasse pas beaucoup de violence?

Je suis fille , je t'aime, et me tais à regret;

Ce m'est un grand fardeau que le moindre secret :

Mais j'ai trop éprouvé ton caquet invincible,

Et ne m'y puis fier sans être incorrigible.

CHAMPAGNE

Va, va, j'ai vu le monde, et je suis bien changé ; Si j'eus quelque défaut, je m'en suis corrigé, Je sais comme il faut vivre, et vivre avec adresse ; Je reviens du pays des sept Sages de Grèce, Et, pour te faire voir que je me tais fort bien, Je sais un grand secret dont tu ne sauras rien.

LAURETTE

Qui? moi?

CHAMPAGNE

Toi-même.

360 COMÉDIES DU XVII e SIÈCLE

LAURETTE

Encor, quel secret pourrait- ce être ?

CHAMPAGNE

Un secret qui me perd, s'il est su de mon maître. Son vieux père, surtout, fâcheux au dernier point, Est homme, là-dessus, à ne pardonner point.

LAURETTE

Je ne puis donc prétendre à savoir ce mystère?

CHAMPAGNE

N'était que tu croirais que je ne me puis taire : Vois- tu; je t'aime assez pour ne te rien celer; Mais tu m'accuserais encor de trop parler.

LAURETTE

Point ; cela n'est pour moi d'aucune conséquence.

CHAMPAGNE

Je veux savoir garder désormais le silence; Et si je te dis tout, peut-être tu croiras...

LAURETTE

Point du tout; je croirai tout ce que tu voudras.

CHAMPAGNE

Tu sais quelle amitié de tout temps fit paraître L'époux de ta maîtresse au père de mon maître ; Qu'ils étaient grands amis, n'étant encor qu*enfants ; Et qu'il y peut avoir déjà près de huit ans; Que : ton maître, embarqué sur mer pour ses affaires, Fut pris, et chez les Turcs vendu par des corsaires. Tu sais que ta maîtresse en eut peu de douleur, Et très patiemment supporta ce malheur ; Que, loin de rechercher, craignant sa délivrance, Elle le tint pour mort et prit le deuil d'avance. Tu sais fort bien aussi qne la vieille amitié Fit qu'enfin mon vieux maître en eut quelque pitié ; Et me chargea de faire en Turquie un voyage Pour chercher et tirer son ami d'esclavage.

Je fus, comme tu sais, m'embarquer pour cela ; Tu sais enfin... Comment \ quels gestes fais- tu là?

C'est que le sang me bout, franchement, à t'entendre : Si je sais tout cela, que sert de me l'apprendre ?

CHAMPAGNE

Je t'ai voulu conter le tout de point en point.

LAURETTE

Conte-moi simplement ce que je ne sais point.

G H AMP A ONE, lui faisant signe de se taire.

Donc, au moins...

LAURETTE

Oui; dis donc.

CHAMPAGNE

Veux-tu que je te die?

Je n'ai, ma foi, jamais été jusqu'en Turquie,

LAURETTE

Comment?

CHAMPAGNE

Un vent fâcheux à Malte nous jeta, Où d'un certain vin grec le charme m'arrêta.

Ta maîtresse aussi bien...

LAURETTE

Laisse-la ma maîtresse.

Si l'on t'interrogeait...

Me crois-tu sans adresse?

Un vaisseau turc fut pris; un esclave chrétien, Français, et pas trop sot pour un Parisien, Trouvé sur ce vaisseau, fut mis hors d'esclavage : Il était vieux, cassé ; j'eus pitié de son âge : Je l'ai, par charité, jusqu'à Paris conduit, Et du pays des Turcs il m'a fort bien instruit. Veux- tu voir si je sais...

LAURETTE

Moi ! puis-je m'y connaître ?

CHAMPAGNE

N'importe.

LAURETTE

Quelqu'un vient; c'est Acante, ton maître.

362 COMÉDIES DU XVII e SIÈCLE

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