LE MARQUIS, ACANTE, CHAMPAGNE
LAURETTE
LE MARQUIS
. Ah ! cousin, te voilà I Bonjour. Que je t'embrasse encor cette fois-là.
AGANTE.
Ah ! vous me meurtrissez! Laurette se retire?
LAURETTE
Monsieur Champagne encore a deux mots à me dire.
LE MARQUIS
Comment, monsieur Champagne ! il est donc revenu ? Il sent son honnête homme, et je l'ai méconnu; Lorsqu'il était laquais, il n'était pas si sage.
CHAMPAGNE
Ni vous non plus, monsieur, lorsque vous étiez page.
LE MARQUIS
Nous étions grands fripons.
CHAMPAGNE
Vous Tétiez plus que moi.
Je te veux servir.
CHAMPAGNE
Ouf! vous m'étranglez, ma foi.
LE MARQUI8.
Hé! Laurette?
LAURETTE
Ah, monsieur, avec- moi, je vous prie, Trêve de compliment et de cérémonie.
Laurette et Champagne se retirent.
ACANTE
Estimez-vous beaucoup l'air dont vous affectez D'estropier les gens par vos civilités?
Ces compliments de main, ces rudes embrassades, Ces saluts qui font peur, ces bonjours à gourmades, Ne reviendrez-vous point de toutes ces façons?
LE MARQUIS
Ho! ho! voudrais-tu bien me donner des leçons, A moi, cousin, à moi?
ACANTE
C'est un avis sincère, Et ce que je vous suis me défend de me taire : On peut plus sagement exprimer l'amitié.
LE MARQUIS
Hé ! mon pauvre cousin, que tu me fais pitié!
Tu veux donc faire prendre un air modeste et sage
Aux gens de ma volée, aux marquis de mon âge ? Va, tu sais peu le monde et la cour, si tu crois Qu'on puisse être marquis, jeune et sage à la fois. Il faut être à la mode, ou l'on est ridicule; On n'est point regardé, si l'on ne gesticule ; Si dans les jeux de main né cédant à pas un, On ne se fait un peu distinguer du commun.
La sagesse est niaise, et n'est plus en usage, Et la galanterie est dans le badina ge :
C'est ce qu'on nomme adresse, esprit, vivacité, Et le véritable air des gens de qualité.
ACANTE
On peut voir toutefois, pour peu que Ton raisonne...
LE MARQUIS
Où l'usage prévaut, nulle raison n'est bonne.
ACANTE
Mais...
LE MARQUIS
Ne t'érige point, de grâce en raisonneur :
Morbleu I c'est un défaut à te perdre d'honneur ; Tâche à t'en corriger, et changeons de matière. Je viens chercher ici ton père à ta prière; Je veux, en ta faveur, lui parler comme il faut.
ACANTE
Il est dans cette chambre, et sortira bientôt; Surtout...
LE MARQUIS
Tu me dis hier tout ce qu'il lui faut dire; Laisse-moi seulement.
Quoi! que je me retire Sans m'informer de lui, du moins de sa santé?
LE MARQUIS
Hé! ne te pique point de tant d'honnêteté.
Dans un fils tel que toi, crois-moi, l'on n'aime guère
Ces soins si curieux de la santé d'un père.
Le bonhomme pour toi ne mourra que trop tard.
ACANTE
Vous croyez...
368 COMÉDIES DU XVII e SIÈCLE
- LE MARQUIS
Avec moi, cousin, finesse à part.
Nous Savons ce que c'est que la perte d'un père; Jamais de ce malheur fils ne se désespère; Et Ton trouve toujours aux douceurs d'hériter, Des consolations qu'on ne peut rejeter.
Quelque honnête grimace, enfin, qu'on puisse faire, Tout père qui vit trop, court danger de déplaire : Ton chagrin, pour le tien, n'a que trop éclaté.
ACANTE
Si j'ai quelque chagrin, c'est de sa dureté;
De lui voir chaque jour retrancher ma dépense,
Et d'un air dont pour lui j'ai rougi, quand j'y pense.
Mais ce n'est pas encor sa plus grande rigueur :
De plus, ce coup surtout m'a percé jusqu'au cœur.
Lui-même, qui pour moi fit le choix d'Isabelle,
A cessé d'approuver mon hymen avec elle,
M'a dit qu'il s'avisait de m'engager ailleurs,
Et jetait l'œil pour moi sur des partis meilleurs.
J'eus beau de mon amour lui marquer la tendresse,
Il la nomma folie, aveuglement, faiblesse,
Et paya mes raisons, sans en être adouci,
D un « je suis votre père, et je le veux ainsi. »
LE MARQUIS
Laissons l'amour, à part, parlons pour ta dépense : Mais sors; j'entends tousser, et le bonhomme avance.