‹ Comédies en prose et en versChapitre 15 sur 67 · LE PODESTAT, JACOMO · texte numérisé non relu

LE PODESTAT, JACOMO

Le podestat entre vivement. Ses vêtements sont en désordre. Sur son épaule pend un f/rmid manteau couvert de houe, des plis duquel s'échappent quelques pierres.

LE PODESTAT, parlant a des gens au dehors.

Mécréants... pendards... traîtres, Je voudrais vous voir pris dans un cercle de reîtres, Les plus noirs, les plus durs que l'on puisse trouver, Les fallût-il exprès dans ce dessein lever, Faisant, à tour de bras, pleuvoir sur vos épaules Les coups bien appli(iués d'un triple rang de gaules !... Entendez-vous, truands?...

(// descend ta scène cl se laisse clioir dans un fauteuil.)

Tu vois un homme moi't.

Je me sens à la tète un atroce transport ;

J'ai les membres brisés. Tàle-moi celle jambe. Que je marche...

{Il se lève et fait quelques pas.)

JACOMO

A votre âge, on n'est pas plus ingambe.

LE PODESTAT

Et ce bras, tiens, au coude il est endolori. N'ai-jepas, aussi, l'œil tout bleuâtre et meurtri?...

JACOMO

Nenni. Par le cerveau vous trotte une chimère.

LE PODESTAT

Cihimère!... L'ironie est, vraiment, trop amère. Est-ce chimère- aussi les pierres que voilà?

[Montrant son chapeau déformé.)

Et chimère le coup qui vint s'abattre là?

Et les affreux propos qu'il me lallut entendre?

Et l'arbre où quelques-uns parlaient de me suspendre?...

Chimère!...

{Bruit confus au dehors.)

Écoute... « A bas le tyran de Forli ! » Tyran!... Bien, à ce nom je n'aurai pas failli. Mande par un exprès au légat de Ravenne Qu'il m'envoie, à l'instant, de quoi donner la gêne.

Avec un liomme propre à l'opération :

Je veux que tout Forli passe h la question. Hé bien, tu n'écris point?

Saint Jacques m'en préserve ; Qu'un autre, s'il lui plaît, à votre perte serve ; Moi, non.

LE PODESTAT

Tu montreras en ce cas le chemin, Et mon homme sur toi va se faire la main. Monsieur le bon apôtre, il faut qu'on vous soumette?...

JACOMO

Quels que soient les écarts où le dépit vous jette, Vous ne pousserez point jusqu'à la pendaison; Mais, que j'aille avec vous me mettre h l'unisson, Nous aurons beau tous deux crier miséricorde. Et j'aurai, vous pendu, le reste de la corde. Les choses, cependant, déjà vont assez loin Sans que l'on ait encor de les gâter besoin ; De faire exécrer Rome on croirait, je vous jure, Avec le Mantouan que vous fîtes gageure.

LE PODESTAT

Le discours impudent!...

•lACOMO.

Plein de sincérité.

Et surtout, j'en ai peur, près de la vérité. Voulez-vous que je parle avec franchise entière, Et dise mon avis tout cru sur la matière?... Vous n'êtes pas plus tait pour jouer au tyran Que moi pour me donner des airs de capitan. On n'est pas un Néron lorsqu'on a cette face. Au seul mot de pi-ison votre bouche grimace. Et si vous deviez voir mettre ii la question, La victime elle-même aurait compassion.

[Le podestat veut parler.)

Ne vous recriez pas... Je n'en veux point démordre, Vous n'avez pas les dents comme il les faut pour mordre. Certain loup en berger se déguisa, dit-on; Vous de la peau du loup affublez un mouton.

LE PODESTAT

Peste soit du bavard!...

JACOMO

C'est la vérité nue; Vous n'avez pas de tîel.

LE PODESTAT

' Encor...

JACOMO

Je continue.

Si le moule est brisé d'où vous êtes tiré, Avant que le démon ici ne fut entré Les vertus y naissaient sans effort ni culture ; C'était du paradis une miniature ; Sauf en temps de vendange on ne s'enivrait pas; Les procès d'amoureux étaient les seuls débats; Un vieux sergent manchot, traînant sa hallebarde, A lui seul suffisait pour tenir bonne garde. Au lieu de cetEden, quel enfer aujourd'hui!... L'innocence et la paix, l'un portant l'autre, ont fui ; Je consume mes nuits à des réquisitoires; La plupart des époux ont des malheurs... notoires; Vous étiez adoré, l'on vous siffle à présent. De bénin, il est vrai, le joug s'est fait pesant.

LE PODESTAT

Ou bénin ou pesant, il est ce qu'il doit être,

Ce (jue je veux, enlin. Suis-je ou non pas le maître?...

JACOMO

Vous?... Le vrai podestat porte coiffe et jupon : Gente dame Cynthie...

LE PODESTAT

Insolent.

JACOMO

Dites non.

LE PODESTAT

Après tout, s'il me plaît de me régler sur elle?... Son petit doigt en sait plus long que la cervelle.

JACOMO

Pourquoi donc se laisser elle-même mener, Puisqu'elle est si fort propre à l'art de gouverner?...

LE PODESTAT

Hé, plaît-il?

JACOMO

Je m'entends.

LE PODESTAT

En ce cas qu'on s'explique.

JACOMO

Ce que vous ave/ dil n'est-il pas sans réplique? Son doigt en sait plus long...

LE PODESTAT

Corbleu, mais il s'agit D'éclaircir ton propos, non de ce que j'ai dit. Voyons, parle...

JACOMO

A quoi bon? Vous croirez que j'invente, Et noircis par dépit la vertu do l'infante.

LE PODESTAT

Mnipeste, tu me fais ;i petit feu mourir.

JACOMO

Voilà tout le profil que l'on trouve à nourrir

Ces muguets bien frisés, aux façons langoureuses,

Dont l'œil humide rend les filles amoureuses,

Qui s'accrochent sans honte aux galons de valet,

Pour dormir, manger, boire, aimer comme il leur plaît.

LE PODESTAT

Mais c'est nommer Sylvio.

JACOMO

Je veux bien.

LE PODESTAT

Elle l'aime?...

Réponds...

Euh... euh...

LE PODESTAT

Oui-da...

JACOMO, à part.

Comme le voilà blême!...

LE PODESTAT

Ah, mon mignon... Je vais net le congédier, Et sans plus de retard le lui signifier. Et quant à vous, ingrate, adieu le temps de fête, Où tout dans la maison allait h votre tête.

{Appela7it.)

Holà, holà, Sylvio!... N'enteiids-tu pas, maraud, Et pour être obéi faut-il crier plus haut?... Sylvio! !... Je crois qu'il veut m'époumonner, le traître, Hà, le sire à la tin se résout à paraîti-e.

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