LE PODESTAT, JACOMO
Le podestat entre vivement. Ses vêtements sont en désordre. Sur son épaule pend un f/rmid manteau couvert de houe, des plis duquel s'échappent quelques pierres.
LE PODESTAT, parlant a des gens au dehors.
Mécréants... pendards... traîtres, Je voudrais vous voir pris dans un cercle de reîtres, Les plus noirs, les plus durs que l'on puisse trouver, Les fallût-il exprès dans ce dessein lever, Faisant, à tour de bras, pleuvoir sur vos épaules Les coups bien appli(iués d'un triple rang de gaules !... Entendez-vous, truands?...
(// descend ta scène cl se laisse clioir dans un fauteuil.)
Tu vois un homme moi't.
Je me sens à la tète un atroce transport ;
J'ai les membres brisés. Tàle-moi celle jambe. Que je marche...
{Il se lève et fait quelques pas.)
JACOMO
A votre âge, on n'est pas plus ingambe.
LE PODESTAT
Et ce bras, tiens, au coude il est endolori. N'ai-jepas, aussi, l'œil tout bleuâtre et meurtri?...
JACOMO
Nenni. Par le cerveau vous trotte une chimère.
LE PODESTAT
Cihimère!... L'ironie est, vraiment, trop amère. Est-ce chimère- aussi les pierres que voilà?
[Montrant son chapeau déformé.)
Et chimère le coup qui vint s'abattre là?
Et les affreux propos qu'il me lallut entendre?
Et l'arbre où quelques-uns parlaient de me suspendre?...
Chimère!...
{Bruit confus au dehors.)
Écoute... « A bas le tyran de Forli ! » Tyran!... Bien, à ce nom je n'aurai pas failli. Mande par un exprès au légat de Ravenne Qu'il m'envoie, à l'instant, de quoi donner la gêne.
Avec un liomme propre à l'opération :
Je veux que tout Forli passe h la question. Hé bien, tu n'écris point?
Saint Jacques m'en préserve ; Qu'un autre, s'il lui plaît, à votre perte serve ; Moi, non.
LE PODESTAT
Tu montreras en ce cas le chemin, Et mon homme sur toi va se faire la main. Monsieur le bon apôtre, il faut qu'on vous soumette?...
JACOMO
Quels que soient les écarts où le dépit vous jette, Vous ne pousserez point jusqu'à la pendaison; Mais, que j'aille avec vous me mettre h l'unisson, Nous aurons beau tous deux crier miséricorde. Et j'aurai, vous pendu, le reste de la corde. Les choses, cependant, déjà vont assez loin Sans que l'on ait encor de les gâter besoin ; De faire exécrer Rome on croirait, je vous jure, Avec le Mantouan que vous fîtes gageure.
LE PODESTAT
Le discours impudent!...
•lACOMO.
Plein de sincérité.
Et surtout, j'en ai peur, près de la vérité. Voulez-vous que je parle avec franchise entière, Et dise mon avis tout cru sur la matière?... Vous n'êtes pas plus tait pour jouer au tyran Que moi pour me donner des airs de capitan. On n'est pas un Néron lorsqu'on a cette face. Au seul mot de pi-ison votre bouche grimace. Et si vous deviez voir mettre ii la question, La victime elle-même aurait compassion.
[Le podestat veut parler.)
Ne vous recriez pas... Je n'en veux point démordre, Vous n'avez pas les dents comme il les faut pour mordre. Certain loup en berger se déguisa, dit-on; Vous de la peau du loup affublez un mouton.
LE PODESTAT
Peste soit du bavard!...
JACOMO
C'est la vérité nue; Vous n'avez pas de tîel.
LE PODESTAT
' Encor...
JACOMO
Je continue.
Si le moule est brisé d'où vous êtes tiré, Avant que le démon ici ne fut entré Les vertus y naissaient sans effort ni culture ; C'était du paradis une miniature ; Sauf en temps de vendange on ne s'enivrait pas; Les procès d'amoureux étaient les seuls débats; Un vieux sergent manchot, traînant sa hallebarde, A lui seul suffisait pour tenir bonne garde. Au lieu de cetEden, quel enfer aujourd'hui!... L'innocence et la paix, l'un portant l'autre, ont fui ; Je consume mes nuits à des réquisitoires; La plupart des époux ont des malheurs... notoires; Vous étiez adoré, l'on vous siffle à présent. De bénin, il est vrai, le joug s'est fait pesant.
LE PODESTAT
Ou bénin ou pesant, il est ce qu'il doit être,
Ce (jue je veux, enlin. Suis-je ou non pas le maître?...
JACOMO
Vous?... Le vrai podestat porte coiffe et jupon : Gente dame Cynthie...
LE PODESTAT
Insolent.
JACOMO
Dites non.
LE PODESTAT
Après tout, s'il me plaît de me régler sur elle?... Son petit doigt en sait plus long que la cervelle.
JACOMO
Pourquoi donc se laisser elle-même mener, Puisqu'elle est si fort propre à l'art de gouverner?...
LE PODESTAT
Hé, plaît-il?
JACOMO
Je m'entends.
LE PODESTAT
En ce cas qu'on s'explique.
JACOMO
Ce que vous ave/ dil n'est-il pas sans réplique? Son doigt en sait plus long...
LE PODESTAT
Corbleu, mais il s'agit D'éclaircir ton propos, non de ce que j'ai dit. Voyons, parle...
JACOMO
A quoi bon? Vous croirez que j'invente, Et noircis par dépit la vertu do l'infante.
LE PODESTAT
Mnipeste, tu me fais ;i petit feu mourir.
JACOMO
Voilà tout le profil que l'on trouve à nourrir
Ces muguets bien frisés, aux façons langoureuses,
Dont l'œil humide rend les filles amoureuses,
Qui s'accrochent sans honte aux galons de valet,
Pour dormir, manger, boire, aimer comme il leur plaît.
LE PODESTAT
Mais c'est nommer Sylvio.
JACOMO
Je veux bien.
LE PODESTAT
Elle l'aime?...
Réponds...
Euh... euh...
LE PODESTAT
Oui-da...
JACOMO, à part.
Comme le voilà blême!...
LE PODESTAT
Ah, mon mignon... Je vais net le congédier, Et sans plus de retard le lui signifier. Et quant à vous, ingrate, adieu le temps de fête, Où tout dans la maison allait h votre tête.
{Appela7it.)
Holà, holà, Sylvio!... N'enteiids-tu pas, maraud, Et pour être obéi faut-il crier plus haut?... Sylvio! !... Je crois qu'il veut m'époumonner, le traître, Hà, le sire à la tin se résout à paraîti-e.