LES PRÉCÉDENTS, SYLVIO
Sylvio entre comme un homme qui vient d'être brusquement éveillé, en baillant et en s'étirant les bi-as.
LE PODESTAT
Que faisais-tu iii, drôle?...
SYLVIO
Un rêve... Je songeais Que de la tête aux pieds, tout à coup, je changeais ; Des pieds k la tête, oui, crac... j'avais fait peau neuve. Ma garde-robe était, c\ mon grand plaisir, veuve De ces grègues à jour, transparente cloison. Où le frais quelquefois entre hors de saison ; De ceci qui jadis fut une souquenille.
Et qu'on nommerait bien en l'appelant guenille, Et du feutre roussi que je tiens h la main. Bref, tout disparaissait par le même chemin. Et je me retrouvais vêtu de brocatelle. Ayant à chaque manche un bon tour de dentelle.
LE PODESTAT
Les rêves sont parfois un avertissement, Dit-on, et l'avenir se découvre en dormant : Un songe t'a prédit que tu quittais ces liardes. J'entends que pas un jour de plus tu ne les gardes.
SYLVIO
En vous prétendant ladre on vous calomniait : Je le soutins toujours contre qui le niait. Vos générosités n'ont pas besoin de digue, Et l'on irait trop loin en vous disant prodigue, Certe... Mais on a vu moins libéral que vous; Et ces méchancetés sont propos de jaloux, Qui crèveront de rage en voyant la livrée Dont vous m'allez vêtir, d'or et de soie ouvrée.
LE PODESTAT
Si tu n'as pas le choix d'un autre vêtement, Je t'engage à ne plus sortir que nuitamment. En évitant la lune... Assez de ce langage; Pour parler net et bref, tu vas plier bagage.
SYLVIO
Apprenez-moi mes torts.
LE PODESTAT
Des raisons?... Il me plaît.
Sans dire le pourquoi, de changer de valet. Je n'ai point hVdessus de faisons à produire. Je t'éconduis... c'est que je te veux éconduire. Voilà tout.
SYLVIO
Le silence est le pire motif, Et ne passa jamais pour fort démonstratif.
LE PODESTAT
Tu m'échauffes enfin. Sans plus tarder détale.
SYLVIO (se renversant dans un fauteuil).
OÙ je me trouve bien, per Bacco, je m'installe : Or, je suis bien ici; je reste ici dès lors.
LE PODESTAT, à Jacomo.
Saisis-moi ce vaurien, et le jette dehors.
JACOMO
Y pensez-vous, bon Dieu!... Je ne suis pas de taille ; D'un souffle le maraud lînirait la bataille.
SYLVIO (toujours assis).
Je témoigne, il est vrai, quelque civilité
En mettant à haut prix votre hospitalité :
\ous habillez vos gens... La meilleure peinture
Serait pâle à côté des choses en nature ;
Par quelle métaphore égaler ce pourpoint?
Et vous les nourrissez... Voyez mon embonpoint :
C'est de votre cuisine une enseigne vivante,
Et l'abstinence y parle une langue navrante;
Mais, lorsque l'estomac a su se résigner
Aux menus qui d'abord pouvaient lui répugner,
On aime cette vie honnête et bien réglée.
Pour conduire à cent ans savamment calculée.
Et j'attends, quant à moi, l'exprès commandement
D'un arrêt pour songer au déguerpissement ;
J'ai même droit d'appel.
LE PODESTAT
Je te veux faire pendre, Haut et court, au plus tôt.
SYLVIO
Mieux serait de m'apprendre Peut-être — on est d'un âge â pouvoir s'amender — De quel chef vous avez h me réprimander.
LE PODESTAT
Morbleu, c'est un récit à prendre une heure entière J'y manquerais de souffle avant que de matière ; Mais je veux défiler un bout du chapelet, Et tu l'amenderas... hors d'ici, s'il te plaît : Si mettre son génie à bayer aux corneilles; Lorsqu'il faut écouter se boucher les oreilles, Mais en être soudain mieux pourvu que Midas, Quand la discrétion veut qu'on n'écoute pas; Et, de même, tantôt aveugle et cul-de-jatte, Tantôt subtil de l'œil et dispos de la patte; Constant en un seul point, au métier d'aigretin; Et pour couronnement de ce programme, enfin, Si, plus haut qu'il ne sied, diriger ses visées. Et sans pudeur aller sur mes propres brisées — D'un galant serviteur pouvait être le t'ait. Je t'en proclamerais le modèle parfait; Mais comme j'entends peu les choses de la sorte. J'exige, encore un coup, que de chez moi tu sorte. Et je...
{Apercevant Cynihie; à pan.)
Mais la voici...
JACOMO
Fei'me! ne bronchez pas.
LE PODESTAT, à part.
Ail! que plus que jamais je lui trouve d'appas !...
(A Siilvio.]
Sors.
{Syluio sort.)