‹ Comédies en prose et en versChapitre 31 sur 67 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

M. DE VERNON, M^e DE VERNON.

M. de Vernon est assis dans un fauteuil; il tourne le dos à la porte; il a allumé un cigare.)

Mme DE VERNON.

C'est moi, qui pénètre dans votre sanctuaire.

M. DE VERNON

Attendez. J'éteins mon cigare.

Ne vous dérangez pas.

M. DE VERNON (se retournant).

C'est comme cela que vous êtes habillée. Ma chère amie, il va être dix heures. Votre coiffeur vous a donc manqué de parole, et on n'a pas apporté votre robe?

Mn'e DE VERNON.

J'ai renvoyé mon coiffeur, et ma robe aurait eu un succès... un succès... Il a fallu que j'eusse positivement mis dans ma tête que nous n'irions pas à ce bal pour que je renonçasse à un triomphe certain.

M. DE VERNON

Nous n'irons pas à ce bal !.. Et pourquoi donc?..

Mme DE VERNON (lui montrant un calendrier fixé au mur).

C'est aujourd'hui le 16 mars.

M. DE VERNON

Eh bien! quoi, le 16 mars?... (Lisant sur le calendrier.) « 16 mars 1792. Assassinat de Gustave III, roi de Suède. » Assurément, c'est là un événement douloureux, et je suis on ne peut plus sensible à la fin de ce prince chevaleresque, musique de M. Auber; mais cela ne doit pas nous empêcher d'aller dans le monde, à moins que tu ne craignes pour moi le sort du monarque, qui fut mis à mort entre deux contredanses.

Homme sans mémoire et sans cœur! Il y a aujourd'hui dix ans, Monsieur, que vous eûtes l'ineffable bonheur de devenir mon époux. J'ai pensé qu'il vous serait doux de finir la soirée en tête-à-tête avec votre femme, et je suis venue vous faire cette proposition compromettante, ici, chez vous, dans votre domaine particulier, où le cigare veille toute l'année pour m'en défendre l'entrée.

M. DE VERNON

Que tu es bonne!..

Mme DE VERNON.

Je suis fâchée de n'avoir pas songé à cela plus tôt. Je vous aurais épargné l'ennui de faire toilette ; mais la toilette d'un homme ce n'est pas bien grave.

M. DE VERNON

Ma chère Louise, il faut que je te dise, je crois difficile de ne pas aller à ce bal...

M""" DE VERNON

Et pourquoi cela?

M. DE VERNON

Voilà la troisième fois que cet excellent banquier moldave, dont je n'arriverai jamais à articuler le nom,. nous invite. Nous avons refusé deux fois, et nous finirions par brouiller la France avec les Principautés Danubiennes.

La politique est h la paix; il n'y a rien à craindre.

M. DE VERNON

Et puis, j'ai une autre raison.

M"»" DE VERNON

Ah!... Et laquelle?

M. DE VERNON

Je dois voir à ce bal Blandin, tu sais, l'agent de change. Il a promis de me faire entrer dans le syndicat des chemins de fer égyptiens.

M""- DE VERNON

Tu vas l'occuper des chemins de fer égyptiens?...

M. DE VERNON

Pas le moins du monde. Je participe au syndicat des banquiers qui émettent l'affaire, et prennent leur bénéfice. Le reste est pour le public, qui se tirera comme il peut de ces chemins de fer égyptiens.

Mme DE VERNON.

C'est ingénieux. Et c'est là ton motif pour aller à ce bal?..

M. DE VERNON

Oui.

Mme DE VERNON.

Bien vrai ?

Tu en doutes ?

Mm» DE VERNON.

Au moins cela ne te prendra pas longtemps?

— ISO —

M. DE VERNON

Dans une heure je suis de retour.

Mme DE VERNON.

Allez, Monsieur. Puisque je suis dans la place, j'y demeure, et prenez garde à vous si je trouve quelque chose de suspect.

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