‹ Comédies en prose et en versChapitre 39 sur 67 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

BENOIT, VERDBOIS.

VERDBOIS (parlant à la cantonnade).

Vous me voyez confus, Désolé, cher Marquis; mais il n'en reste plus. L'ambassadeur persan en voudrait cent cinquante, Et de dix, les derniers, il faut qu'il se contente. Vous en pourrez peut-être à la Bourse obtenir. — Quel est donc ce Benoit qui veut m'entretenir? (L'apercevant.) Monsieur...

BENOIT

Comment Monsieur?.. 0 mémoire rebelle!.

Dans ces traits, jadis chers, plus rien ne te rappelle Benoit, Hubert Benoit?..

VERDBOIS.

Ah! mon ami, c'est toi.

BENOIT

Allons donc!... Toujours jeune et superbe, ma foi. Peste, mon cher ami, quel air, quelle élégance !... J'en fais mon compliment à la haute finance. Sais-tu que nous touchons tous deux h soixante ans ; Tu laisses les hivers et gardes les printemps.

VERDBOIS.

Il le faut bien. Paris n'aime pas la vieillesse.

Et veut que l'on soit jeune, ou bien qu'on le paraisse.

Le plaisir cadre mal avec des cheveux blancs.

Je me conforme au goût du plus doux des tyrans ;

J'ai mis sous triple clé mon acte de naissance.

Et sur mon âge vrai je vis dans l'ignorance.

Parlons de toi, mon cher. Depuis trente ans comptés,

Qu'au sortir de Rollin, nous nous sommes quittés,

Qu'as-tu fait?

BENOIT

Mon histoire est simple et terre-à-terre Je fus, pendant trente ans, un honnête notaire, Faisant passablement les affaires des gens. Je suis riche aujourd'hui de trois cent mille francs, Et je cède ma charge.

VERDBOIS.

As-tu de la fortune Fait un bon placement ?

BENOIT

Question opportune.

J'allais te demander conseil à ce sujet, Et c'est de mon voyage ici surtout l'objet. Pourquoi faut-il, hélas, qu'un jour trop tard j'arrive? D'un bon coup de filet ce jour perdu me prive.

VERDBOIS.

Comment?

BENOIT

Mais j'étais là pour la souscription, Et faisais un appel à ton affection.

J'eusse été très-gourmand. Tant pis pour la séquelle Qu'à ton guichet je vis, allongeant son écuelle.

VERDBOIS.

Si c'est là ton molif, ne regrette donc rien.

BENOIT

J'aurai des actions, ô grand cœur, et combien?

VERDBOIS.

Pas une.

BENOIT

Mais alors... Faux ami, cœur de pierre.

VERDBOIS.

Il ne m'en reste plus; j'ai placé la dernière. Mais j'en aurais encor, et même abondamment, Que tu viendrais, mon cher, m'implorer vainement.

BENOIT

Pour le coup, c'est trop fort. Adieu.

VERDBOIS.

Quelle folie!

Benoit, mon cher Benoit, comprends donc, je te prie. Que de notre amitié je trahirais la loi En faisant de ton bien un hasardeux emploi.

BENOIT

La Banque Universelle est pourtant ton ouvrage?

VERDBOIS.

Certe.

BENOIT

Et tu la croirais en danger de naufrage?

VERDBOIS.

Non pas. J'ai confiance en l'opération; Mais je te veux soustraire à la tentation

Invincible du jeu, qui, dès que l'on y cède,

Fût-ce une seule fois, tout entier vous possède.

La spéculation, tu ne soupçonnes pas

Combien ce mot est gros de soucis, de tracas :

On renonce à la vie honnête et bien réglée,

Pour commencer une autre, agitée et troublée;

L'esprit tendu toujours, et l'oreille aux aguets,

On fouille l'horizon de regards inquiets;

Le prince a-t-il un rhume, on conçoit des alarmes;

Au moindre bruit l'on voit toute l'Europe en armes.

La halte est impossible, une fois en chemin.

On spéculait hier ; il faut jouer demain.

La spéculation est comme un engrenage,

Où, lorsqu'on met la main, le corps entier s'engage.

Vous êtes au Démon ; il ne vous lâche plus.

BENOIT

A ce métier, du moins, l'on gagne force écus.

VERDBOIS.

Tu vois le beau côté : la fortune rapide. Dépassant les souhaits du cœur le plils cupide ; Des millions, au bout d'un heureux coup de dés, De bon aloi parfois, et d'autres fois pipés.

Mais considère aussi la face moins brillante : Les luttes, les revers, la chance défaillante, L'honneur et l'intérêt divisés trop souvent, Et trop souvent aussi l'honneur capitulant.

BENOIT

Je ne m'attendais pas à cette philippique, Et, de la part, elle est sans aucune réplique. Mais pourquoi demeurer en ce chemin maudit? Libre à toi d'en sortir.

VEUDBOIS.

Ne te l'ai-je pas dit?

La passion du jeu ressemble à ces breuvages Qui sur l'âme et le corps exercent leurs ravages, Et dont on ne peut plus, lorsqu'on les a goiités, Se défendre d'aimer les acres voluptés.

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