SCÈNE II
VERDBOIS, BENOIT, ANAIS.
ANAIS.
Excusez-moi, Messieurs, j'étais en grande affaire; Je donnais audience à Monsieur mon libraire. Mes mémoires ont eu le plus brillant succès ; L'édition en est épuisée à peu près ; Le libraire déjà parle d'une seconde.
Mais il y voudrait voir ménager moins le monde : Des portraits trop obscurs cessent d'être piquants ; Il faut que sous le masque on devine les gens.
VERDBOIS.
Vous ferez grâce, au moins, aux figures amies, Et ne nous traînerez pas vifs aux gémonies ; J'implore la faveur d'un demi-jour discret. A la collection s'il manquait le portrait D'un citoyen modèle, ici je vous présente Mon excellent ami Benoit de la Charente.
— '230 — BENOIT, à Verdbois.
Tu plaisantes.
Monsieur...
VERDBOIS, à Benoit.
C'est ton département.
BENOIT, à Verdbois.
Mais ce n'est pas mon nom.
VERDBOIS.
Tu t'y feras vraiment.
Débarqué fraîchement de sa petite ville, De la province il garde encor un peu le style; Mais il vient dépouiller le vieil homme à Paris, Et de la vie apprendre à connaître le prix. Vous aiderez, Madame, à la métamorphose. Elle fera de toi, mon ami, quelque chose.
(A Anàïs.)
En votre nom, je l'ai convié, dès ce soir, A venir parmi nous à la table s'asseoir Où vous réunissez le jeudi vos intimes.
(-4 Benoit.)
Les lettres et les arts s'y touchent par leurs cîmes,
Le monde politique y compte des élus,
Et quelques financiers y sont les bien venus,
N'est-ce pas?...
ANAIS.
De grand cœur. Monsieur, je ratitie Cette invitation, et je vous remercie De l'avoir acceptée (A verdbois.). On ne vous voit jamais. Que devenez-vous donc?... Hier soir, aux Français, De la pièce d'Arthur on donnait la première; Vous n'avez point paru de la soirée entière. Vous avez eu grand tort ; c'était très-amusant. Nous eûmes de la Bourse un tableau saisissant; Messieurs les loups-cerviers, vous étiez tous en scène, Et l'on reconnaissait chacun de vous sans peine,
VERDBOIS.
C'est bon, c'est bon... (ABenoit.) Figure-toi qu'Arthur,
Qui se pose au théâtre en moraliste pur.
Et sur les gens de Bourse exerce sa férule.
Les connaît d'autant mieux qu'avec rage il spécule.
Pour peindre son sujet, afin de bien y voir,
Il suffit qu'il se mette en face du miroir.
ANAIS.
Vous vous vengez.
VERDBOIS.
Non pas. — Quelles autres nouvelles?.
ANAIS.
Je fusa Chantilly; les courses étaient belles. Ajax battit Jimon de la longueur du cou. Junon fit un faux pas ; le terrain était mou ; Mais elle se relève et reprend l'avantage ; A lancer un pari ce mouvement m'engage ; Au but Ajax arrive, et je perds cent louis.
VERDBOIS.
Vous savez que je tiens moitié dans vos paris.
Il n'est bruit que de guerre; est-ce vrai, je vous prie?
« Vendez vos actions, vendez, me dit Julie,
» Londre et Saint-Pétersbourg sont en froid tout à fait,
» Et Paris négocie avec Londre en secret. »
Vous savez qu'elle tient h. la diplomatie.
Et que le Nord chez elle a sa chancellerie.
VERDBOIS.
Ce sont propos en l'air. Les intérêts sont grands Qui nous sont d'une paix durable bons garants.
ANAIS.
J'eus très-nombreuse cour : Pizarro, le vicomte ; Il quitte Valérie ; au moins on le raconte ; Lord Minton vint aussi; c'est un original; Il jure qu'il m'adore; il n'est, vraiment, pas mal. Mais savez-vous. Monsieur, qui de sa compagnie Voulut bien m'honorer près d'une heure et demie? Le Duc de Réthel...
VERDBOIS.
Ah!...
ANAIS.
Nous fumes sérieux.
Pauvre Duc, chaque jour il est plus soucieux. Il promène partout son grand fond de tristesse. (Seul fonds, prétend Maxime, au Duc que l'on connaisse. Je lui dis : « Mon très-cher, il faut vous marier : Je vous trouverai bien la fille d'un banquier, Fière de se parer du titre de duchesse. Pour rehausser l'éclat bourgeois de sa richesse. »
VERDBOIS.
Que dit-il du conseil?