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POUR LE SECOND BANQUET ANNUEL

ANCIENS ELEVES DU COLLÈGE DE SENS

7 décembre 1844.

Amis... Mais à ce mot qui vient vous prendre en traître, Je vous vois tous pâlir... avec raison peut-être. Et, tandis que les uns se demandent tout bas : Quel est donc cet ami que je ne connais pas ? Les autres, indignés qu'une voix importune Prétende transformer cette table en tribune, Maudissent l'orateur dont le triste discours Vient de leurs gais propos interrompre le cours !

L'instant est mal cboisi, j'en conviens; à cette heure, Quelque folle chanson nous semblerait, meilleure ; Et. les alexandrins que je vais vous donner Auront deux ou trois pieds de plus qu'avant dîner.

Je vous les dirai tous, cependant, quoi qu'on fasse; Quand je tiens un public, je ne lui fais pas grâce! On m'a dit de parler, je parle... bien ou mal, Peu m'importe... parler est le point principal.

Le plus embarrassant... vous le savez de reste, N'est pas d'ouvrir la bouche en faisant quelque geste ; D'un peu de pantomime, et de beaucoup de voix, Messieurs les avocats se contentent parfois; Et l'on est trop heureux de trouver ce remède, Quand on n'a rien à dire et qu'il faut que l'on plaide. J'en suis là justement, à peu de chose prés... (in m'a pris les bons mots que je \nus préparais. Tout ce que j'aurais dit eu cette circonstance, ■ Un autre, plus adroit, vous l'a mieux dit d'avance; lu collègue, en qui j'aime à trouver un aîné, Dans le champ où je glane a déjà moissonné. Pour la première fois, voilà dix mois a peine, Des banquets fraternels inauguranl l'étrenne, 11 vous en raconta les plaisirs et l'objet; Bref, L'aimable gourmand écréma mon sujet; Et, buvant avant moi dans la coupe remplie, Il ne m'a laissé rien au fond qu'un peu de lie.

Me pardonnerez -vous de vous dire après lui : Par notre ancien chemin repassons aujourd'hui ; Tournons vers le berceau nos regards en arrière... Voici Sens... ma nourrice, amis... et votre mère ! Sens, dont chacun de nous garde un cher souvenir; Sens, que l'on a quittée... où l'on doit revenir ! Là-bas, sous le vieux mail, à la grande ombre verle, La reconnaissez -vous... c'est notre cage ouverte Aujourd'hui nous l'aimons... Nous la maudissions tous, Dans ces beaux jours qui sont, grâce au ciel, loin de nous, Quand, du matin au soir, retenus par les pattes, Nous battions ses barreaux de nos ailes ingrates. Enfin, pauvres aiglons désabusés du sol , Nous avons vers le ciel, un jour, pris notre vol ; Riches d'illusions au jeune âge permises, Nous partions triomphants pour des terres promises; Et déjà, sur la route, où nous chantons sans eux, Quelques-uns sont tombés... Sont- ils les moins heureux?

Mais que dis-je? voilà que ma philosophie Abuse étrangement du droit qu'on me confie; Ce spleen angîo- germain n'a pas le sens commun;

Je vous parle au dessert comme un poète à jeun!

Oublions du passé les souvenirs sévères, Quand Bacchus- Champenois frémit au bord iU'* serres, Impatient qu'il est de prendre son essor Pour épancher sur nous son ivresse à flols d'or ! Que nul pieux regret n'assombrisse la fête; Amis, fermons nos cœurs, et livrons notre tête! Égoïstes heureux, ne songeons même pas A nos illustres morts, aïeux de ce repas, Dont les noms, rappelés par des bouches fidèles, Pourraient, en d'autres temps, nous servir de modèles.

Je vous aurais parlé de ces frères aînés, Sur nos lianes du collège avant nous enchaÎB Donl Sens avec orgueil honore en sa mémoire Les utiles travaux el La modeste gloire : Ministre, magistrat, savant, poète, abbé, Salgue, Hébert, Campenon, Boudrot... tous les Tarbé! Et ce uoble vivant, l'élu de la science, Thénard qui parmi nous brille... par son absence!

Je vous aurais parlé sur un ton moins pompeul, De deux braves amis que nous connaissons" mieux :

De l'excellent Donet, notre ancien capitaine.

Du bourru bienfaisant Blondeau-Croquemitaine; Ensemble unis jadis dans nos jeunes terreurs, Aujourd'hui dans nos toasts, et toujours dans nos cœurs!

Mais les absents ont tort ! . . . morts ou vivants, n'importe ; À tout autre que nous, qu'on ferme bien la porte. Si lions qu'ils soient, amis, nous valons mieux que tous ; Ne pensons donc qu'à nous, ne parlons que de n#us! Nous sommes les enfants dont Sens est le plus fïère ! Le plus petit de nous est plus grand que son père ! Nous irons tous ensemble à la postérité ! C'est moi qui vous le dis, moi qui, de tout côté, Ne vois briller ici que d'illustres confrères, D'illustres avoués et d'illustres notaires! D'illustres commerçants, d'illustres financiers, D'illustres magistrats et d'illustres guerriers ! D'illustres médecins, aimables camarades , Qui voudraient bien chez nous racoler des malades; D'illustres employés, d'illustres avocats, D'illustres écrivains... ne nous oublions pas! *

Illustres Sénonnais, c'est à nous qu'il faut boire ! Buvons à nos santés... buvons à notre gloire !

336 1)1 SCO CHS.

Buvons surtout, buvons à la vieille amitié

Qui rend le vin meilleur et plus pur de moitié!

Buvons aux triumvirs, grands maîtres de la fête,

Par qui de nos banquets l'élégance s'apprête !

— Et quand chacun ce soir reprendra son chemin,

Amis, promettons -nous, en nous serrant la main,

De revenir encore à celte même table,

Nous asseoir, dans un an, pour un festin semblable...

Meilleur!... car vous aurez, j'en donne ici ma foi,

Du Champagne à plein verre... et pas un vers de moi!

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