‹ Comédies et comédiens, feuilletons. 2. sérChapitre 9 sur 245 · IM COMÉDIES ET COMÉDIENS · texte numérisé non relu

IM COMÉDIES ET COMÉDIENS

je les estime à un sou, et vous avez vu qu'ils n'ont point réclamé. Or le moindre élève du Conservatoire, pour peu qu'il ait raclé du violon, tapé du piano ou soufflé dans une trompette, se eroira un Beethowen, un Mozart, un Rossini méconnu. Aussi, monsieur, lorsque ces grands hommes incompris font partie d'un orchestre, ils ne sont nullement charitables ni pour le compositeur qui écrit les notes, qu'ils déclarent ne point exister sur leurs instruments ; ni pour le chef qui les dirige, et qu'ils désarçonnent au premier indice de mollesse et d'hésitation, comme des chevaux vicieux qui ne se sentent pas montés par un cavalier solide ; ni, enfin, pour le ténor ou pour la prima donna qui chantent faux et n'en gagnent pas moins cent mille francs par an.

— Vous me semblez, lui dis-je, assez au courant de nos mœurs théâtrales et musicales.

— C'est que peut-être, monsieur, je parle par expérience. Au surplus, il ne sagit pas de moi, reprit-il, mais de mes artistes. Je vous réponds qu'ils ne sont guère exigeants. Vous pouvez leur donner douze cents francs par an, six cents, quatre cents, même dix sous par soirée, comme cela se voit dans certains théâtres

et dans certains bals, même rien, si cela vous accommode, ils ne 156 plaindront pas. C'est un plaisir que d'avoir affaire à des gens si discrets. Il est vrai qu'étant de bois ils n'ont pas de grands frais d'entretien, ni de logement, ni de nourriture. On ne leur demande point de mettre des habits noirs et des cravates blanches ; ils n'ont point de compte chez le boulanger, ni chez» la laitière; ils n'ont pas d'enfants, n'étant pas mariés ; leur loyer n'est point cher, et je vous assure qu'ils sont très-confortablement logés dans leur boîte. Ils ne craignent ni le froid, ni l'humidité; aussi le prix du charbon de terre leur est indifférent. Enfin, je ne vous conseille pas de les approcher de la cheminée, car ils sont essentiellement inflammables et ils prendront feu comme un paquet d'allumettes.

— Vous devenez sardonique, mon bon homme, et je vous avertis que je ne suis point disposé à vous suivre dans vos épigrammes ni'dans vos allusions.

— Moi, monsieur! fit le vieillard d'un air étonné. En quoi donc aurais-je pu mériter vos reproches? Je vous jure que je n'ai parlé et ne parlerai jamais que de mes petits musiciens de bois, aussi vrai que je voudrais vous vendre toute ma boutique. Mettez-la, mon-

sieur, dans votre poche et je ne soufflerai plus mot. Foi d'honnête marchand, vous ne feriez nulle part une acquisition plus avantageuse. Vous pourriez même la céder avec bénéfice. Tous les jours on lit dans les journaux qu'il y aura un concours de violon, d'alto ou de violoncelle dans tel ou tel théâtre. Présentez hardiment un de mes petits artistes, il l'emportera sur ses concurrents. On me dit que les bons cors sont rares : Meifred s'est retiré ; Vivier fait des opéras et des bulles de savon ; prenez mon cor. Les meilleurs solistes s'en vont en Angleterre et en Allemagne ; prenez les miens, ils ne bougeront pas de leur place : ils en sont incapables.

— Mais je vois beaucoup de musiciens et point de chef.

— Le chef est ad libitum. Faites-les conduire par M. Dietsh, ou par M. Bonetti, ou par M. Tilmant, ou par M. Deloffre, ou par M. Nargeot, ou par M. Mangeant ou par M. Artus, ou par M. Groot, ou par M. Bernardin, ce sera absolument la même chose ; vous ne trouverez point d'artistes plus dociles ni plus obéissants que les miens. Ils n'y a pas besoin de les gronder, de les menacer, ni de les mettre à l'amende. Ils

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seront là à l'heure exacte et même avant l'heure; ils passeront les nuits pour les répétitions et les raccords. Ils ne causeront pas avec leurs voisins, ne se moqueront pas des chanteurs et ne lorgneront pas les danseuses. Ils ne liront pas les Soirées de l'orchestre de leur ami Berlioz. Ils ne joueront pas aux dames pendant le trio de Guillaume Tell ou le duo des Huguenots ; ils compteront leurs pauses avec conscience et gravité, et je m'engage à ne leur faire point noircir les marges de leurs cahiers de musique de portraits bouffons et de charges d'atelier.

— Puisque vous me répondez sur votre tête de leurs rares et précieuses qualités, dis-je au marchand pour arrêter son babil, mettez-m'en dix ou douze dans un paquet ; j'en ferai cadeau à ceux de mes amis à qui je n'ai pu encore donner d'étrenne.

— Ah! monsieur, choisissez vous-même ; je ne voudrais pas faire de jaloux. D'ailleurs, je vous prie de remarquer que ce chiffre de dix ou douze artistes est peut-être un peu maigre, et que vous agissez sans vous en rendre bien compte comme certains directeurs que je ne veux point nommer. Tous les jours ils

retranchent un musicien pour cause d'économie, et

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ils s'étonnent qu'un beau soir le public, n'entendant plus rien, finisse par s'apercevoir qu'il n'y a plus personne à l'orchestre.

— Eh bien, mettez-en le double, mettez-en le triple et terminons notre marché, car il ne fait pas chaud sur votre asphalte.

— Permettez, monsieur, que je vous les montre en détail, et vous prendrez ceux que vous voudrez. Voici mon prernier violon solo. Il est un peu fluet de sa personne, et a les bras si longs qu'il pourrait se gratter les mollets sans se baisser. Mais Paganini n'était point bien gros, et la longueur des bras n'est pas un défaut chez un violoniste : elle lui permet de démancher à son aise. L'instrument que mon bonhomme appuie sur sa clavicule avec autant de grâce que de force n'est ni un Stradivarius, ni un Guarnerius, ni un Amati, ni même un Wuillaume ; c'est un violon d'invention nouvelle, qui se joue par la culasse et n'a qu'une corde, laquelle corde n'a qu'une' note, laquelle note, indéfiniment répétée, plonge dans un ravissement profond tous ceux qui l'aiment, comme disait le grand Odry^j un violoniste qu'on n'a point remplacé. Au demeurant, tout le monde ne peut avoir le talent de Sivori, de

Vieuxtemps, d'Alard, de Dancla, de Sigbicelli et du jeune Sarasate, qui, à treize ans, vient d'être décoré de l'ordre, de Charles III.

— C'est bienl je le prends.

— Voici mon second violon ; il a exactement le talent du premier, mais, comme il est arrivé un peu plus tard, il a trouvé la place prise : il a dû se résigner. C'est un homme très-doux, très-aimable, trèsprécieux ; mais il ne faut point qu'on lui manque. Un jour il a failli briser son archet sur la tête de son directeur.

— Gardez-le pour vous ; ce n'est pas là un présent à faire quand on aime que la bonne harmonie règne dans un orchestre.

— Voici ma contre-basse ; oh 1 vous pouvez l'examiner; c'est un artiste hors ligne; il a autant de talent que Bottesini, le premier contre-bassiste du monde, et il a sur Bottesini ce grand avantage qu'il ne s'obstine pas à faire des opéras.

-— Donnez, donnez ; je l'achète.

— Mon violoncelliste n'en fait pas non plus, et rien que pour cette grande qualité, si je n'avais mis invariablement tous mes artistes îx un sou, celui-ci vau-

drait son pesant d'or. Il a -plus de talent, monsieur, que Servais, Franchomme, Batta, Lebouc, Seligmann, et Gosmann, et Braga, et Piatti lui même....

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— Oui, monsieur, plus de talent; et jamais, ni par- prière ni par menace, on n'a pu obtenir de lui — de ce petit bonhomme que je tiens délicatement entre l'index et le pouce, qu'il imitât sur le doux instrument de sainte Cécile, ni les chiens qui se disputent les os dans les carrefours, ni les chats qui miaulent sur les gouttières, ni les bouchons qu'on coupe, ni le verre qu'on râpe, ni la scie, ni la vrille, ni aucun des bruits qui agacent les nerfs ou font grincer des dents.

— Béni soit-il ! En avez-vous beaucoup de cette espèce? Je les emporte tous.

— il ne me reste plus que celui-ci.

— Donnez, donnez vite.

— Je vous présente ma première clarinette : elle est borgne; la deuxième est aveugle; ce sont deux bons artistes, mais vous les voyez un peu soucieux : c'est qu'ils se souvienent d'un mot très-dur de Gherubini; ce savant n'en faisait point d'autres. «Qu'y

a-t-il au monde de plus ennuyeux qu'une clarinette? » dit-il un jour à un élève qui concourait pour le prix de cet instrument. Le jeune homme interdit ne savait que répondre. — « Deux clarinettes, » répondit Gherubini en lui tournant le dos.

— Voici maintenant vos flûtes.

— Celle-ci se nomme Tulou, l'autre Dorus, et là troisième Rémusat; quant à la quatrième

— Il y en a une quatrième?

— Oui, monsieur, mais on lui a cassé l'embouchure.

— Et que voulez-vous que j'en fasse?

— Oh ! monsieur, prenez-le, ce bonhomme, il vous divertira; si vous connaissiez son histoire, vous le payeriez deux sous plutôt qu'un. D'abord il est plus vieux qu'il n'en a l'air, bien qu'à première vue on lui donne au moins soixante ans. Il a commencé fort jeune à jouer de la flûte dans une ville de province ; il en jouait fort mal, c'est une justice à lui rendre, et il gagnait si peu à ce métier qu'il ne lui resta plus d'autre ressource que de mettre son instrument en gage. Pauvreté n'est point vice, mais il était trèsméchant, ce qui est toujours un tort, même quand

on est pauvre. Un brave et digne colonel, qu'il a offensé depuis tant qu'il a pu, prenant pitié de son état^ le fit entrer dans la musique de son régiment, où il ne tarda pas à se faire détester de tous ses camarades. Un beau jour il disparut sans laisser son adresse. Son ambition le poussait vers un plus grand théâtre ; il se sentait du génie. Il s'en vint à Paris par le coche, car, en ce temps- là, les chemins de fer, ni les diligences même, n'étaient inventés. Il essaya de donner quelques leçons de chant, mais jamais il ne put former un élève supportable. Il voulut composer, et après bien de la peine et bien des douleurs, il accoucha d'une romance : la Plume d'oie, son premier et son dernier chef-d'œuvre. Finalement convaincu qu'il n'était bon à rien, il s'est mis à médire de tout le monde, surtout de ceux qui l'avaient soigné et recueilh quand il était dans la misère : il a la mémoire du cœur ; il ne néglige aucune occasion de leur être désagréable, à eux, à leurs parents et à leurs amis. C'est son plaisir et son bonheur de désobliger ceux qui l'ont obligé. A la vérité, il a la médisance lourde et ennuyeuse; mais l'intention supplée à ce qui lui manque d'esprit.

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— Je crois, bon ami, que vous calomniez votre flûtiste de bois. Vous prétendez qu'il médit, il ne parle même pas ; il n'a point de langue ; il est muet comme une souche.

— S'il ne parle pas, c'est qu'on l'a menacé de donner un concert où l'on n'exécuterait que ses œuvres.

— Mais puisque ses œuvres ne se composent que d'une seule romance ; la Plume d'oie!

— Eh bien, on chanterait la Plume d'oie vingt-cinq fois de suite, pour lui apprendre à déblatérer contre ceux qui ont du talent.

— Voilà qui est original ; je retiens deux billets.

— Je reviens à mes moutons, reprit le marchand. Voici mon harmonie, je vous la vends en bloc ; mais permettez-moi de vous signaler mes deux trombones : le premier n'a qu'un défaut, c'est de s'endormir sur son pupitre tandis que le second fait sa besogne. Un soir, comme il fermait les yeux, un de ses voisins roule un gros mouchoir et le fourre comme un tampon sous le pavillon de l'instrument. Mon musicien se réveille en sursaut, souffle avec un grand sang-froid dans son trombone, et continue ainsi toute la soirée, sans se douter qu'il ne donnait aucun son» C'était son

camarade qui jouait pour deux, et qui n'a pas, pour ce surcroît de peine, demandé ni obtenu la moindre gratification.

— Qu'est-ce encore ceci?

— C'est mon tambour, mais un grand tambour, monsieur; j'oserai dire un tambour- major. Il sait fort bien la musique, et parce qu'il la sait il ne veut plus en faire. Il dit que l'harmonie a fait son temps et que la mélodie radote ; qu'il faut inventer du nouveau, et que celui-là serait un grand homme qui ferait de la musique sans mélodie et sans harmonie. Mon tambour, imbu de ces principes, a déjà trouvé un moyen de frapper sa peau d'âne tout autrement que les anciens tambours. Quand il lève les bras à la hauteur de ses tempes et qu'il ne laisse point retomber ses baguettes, il produit, par cette abstention volontaire, le plus beau roulement qu'on ait jamais entendu ; quand les baguettes, violemment agitées, ébranlent la caisse, on n'entend plus rien : c'est merveilleux!

— Que me contez-vous là, maître farceur? C'est que la machine est détraquée et que vous avez coupé la ficelle. Rétablissez le petit ressort, et votre tam-

bour jouera comme les autres. Mais que] est ce musicien qui n'a aucun instrument dans les bras?

— C'est mon ténor; vous voyez que je lui ai mis ce grand soufflet sous les talons. C'est le soufflet de ïitt de poitrine, ou de Vut dièse, ou du ré naturel^ à volonté. Plus on souffle et plus on monte. Mon ténor a cent mille francs dans son soufflet. Rien n'est si commode. Lés anciens chanteurs se donnaient un mal infini avant d'oser paraître dans un bout de rôle. Avec ce soufflet-là vous n'avez pas besoin de solfier, ni de poser la voix, ni de phraser, ni de faire aucun exercice. Vous poussez, un grand bruit s'échappe, et le tour est fait. Mon ténor a quarante-huit ans sonnés ; sa taille est un peu courte ef il prend du ventre. Mais qu'importe? il a le soufflet. Sa carrière a été des plus orageuses ; il a été successivement garçon de café, tonnelier, droguiste, marchand de robinets, vitrier, photographe et facteur à la criée. Il s'est aperçu tout à coup qu'il avait une voix superbe, il est venu me voir, et, au moyen de mon soufflet, je lui ai seriné trois rôles. Il débutera l'été prochain sur le grand théâtre de Sa Majesté, à Londres.

— Tenez, mon brave, vous avez tant bavardé, vous

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