‹ Comédies et comédiens, feuilletons. 2. sérChapitre 160 sur 245 · ACTE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

ACTE DEUXIÈME

Je l'ai vue pleurer, moi.

DIS LIGNERAYE.

Comme les crocodiles, quand ils digèrent.

DE NATON.

Et puis c'est une femme d'esprit.

DE LIGNER A YE.

Parce qu'elle a trente mille livres de rente.

DE NATON.

Ce n'est déjà pas bote!

DE LIGNERAYE.

Après vous, elle en aura trente-cinq, ce qui sera moins bête encore.

DE NATON.

Je voudrais bien voir ça!

DE LIGNERAYE.

Vous le verrez. Vous avez pris la meilleure place pour le voir.

DE NATON.

Vous ne connaissez pas Albertine, elle ne dépense rien.

DE LIGNERAYE.

C'est bien ce que je lui reproche; vous avez affaire à la courtisane économe, mon cher, la plus dangereuse de l'espèce. Du reste, cette race amphibie, moitié Aspasie, moitié Harpagon, est un produit récent de notre bêtise progressive en matière d'amour. Autrefois, ces demoiselles naissaient dans un grenier et mouraient n'importe où. Cela leur servait d'excuse avant et de pardon après. La gaieté, l'insouciance, la prodigalité, les accompagnaient le long de la route; l'amour faisait môme quelquefois un bout de chemin avec elles; elles étaienl folles toujours, Bonnes souvent, dévouées quelque-

274 UiN PÈRE PRODIGUE.

fois; si l'on se ruinait, on se ruinait avec elles, et non pour elles; en tout cas, on se ruinait avec esprit, et Ton se faisait honneur de son argent. Aujourd'hui, on se ruine tristement, sans rire, comme si l'on y était forcé. Ces dames n'ont qu'une idée, avoir pignon sur rue. Aussi ce ne sont plus des êtres vivants, ce sont des espèces de mécaniques mues par des rouages mystérieux et invisibles, comme l'arbre d'un moulin à vapeur. Ont-elles saisi le petit doigt, si l'on n'a pas la présence d'esprit et le courage de le sacrifier tout de suite, le corps entier y passe, et il n'est si pauvre grain de blé qui ne donne son contingent de farine sous cette meule qui tourne toujours. Tout est coté. Ces dames tiennent un livre de recettes et de dépenses, comme un commerçant patenté ; et, si un amant jeune et naïf fouille dans leur tiroir pour y chercher les lettres d'un rival, il y trouve un cahier de papier réglé à deux colonnes, où il lit d'un côté : « Reçu de M. X..., mille francs, » et de l'autre : « Légumes, deux sous. » — L'aimez-vous, au moins ?

DE NATON.

Albertine? Non, je ne l'aime pas.

DE LIGNERAYE.

Alors, qu'allez-vous faire dans cette galère? ramer pour les autres ? C'est un métier de dupe. Faites donc ce que votre père vous dit : mariez-vous, pas avec Albertine.

DE NATON.

Pour qui me prenez-vous?

DE LIGNERAYE.

Eh! mon cher, c'est leur manie, à ces dames, de se faire épouser, et elles y arrivent quelquefois ; on commence par se ruiner pour elles, et, lorsqu'on n'a plus rien, on les épouse pour avoir encore quelque chose. C'est triste, mais cela se voit.

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