‹ Comédies et comédiens, feuilletons. 2. sérChapitre 194 sur 245 · ACTE TROISIEME · texte numérisé non relu

ACTE TROISIEME

LE COMTE

C'est vrai, il n'y a pas d'autre nom, il faut s'y résigner.

Appelez-moi papa! (Nouveau soupir.) HÉLÈNE.

André, qui est un grand garçon, vous appelle ainsi, et depuis plus longtemps que moi.

LE COMTE

Oui, mais il a commencé quand j'étais jeune, et, quand on est jeune, on trouve ça charmant; et puis André est un homme. Ce n'est pas la même chose. Chaque fois que vous m'appelez papa, vous, c'est comme si vous me disiez : « A propos, vous savez que vous avez cinquante ans. »

HÉLÈNE

Vous l'oubliez si vite !

LE COMTE

Plus maintenant, plus depuis votre mariage. Allez donc faire le gracieux auprès d'une femme quand vous allez être grand-père, car j'espère bien, en somme, que cela ne tardera pas. Ce ne serait pas la peine...

HÉLÈNE

Chut!

LE COMTE

Mon flls m'aime bien, vous aussi, mais c'est fini là.

C'est déjà quelque chose, et d'autres s'en contenteraient, car enfin vous avez là les aff'ections les plus sûres.

LE COMTE

Qui sait?

HÉLÈNE

Vous doutez de nous?

LE COMTE

Non, mais la nature regarde devant elle, et elle a bien

SiO UN PÈRE PRODIGUE.

raison. Vous m'avez pris un peu du cœur d'André ; vos enfants m'en prendront encore une partie, s'ils ne le prennent pas tout entier. 11 peut venir un moment oii je serai de trop. Je vous gêne déjà peut-être. Tout à l'heure, je vous ai dérangés. Les vieux sont si ennuyeux !

HÉLÈNE

Voyons, vous avez un chagrin de cœur?

LE COMTE

Je le voudrais bien; non, je n'ai pas de chagrin réel, mais quelquefois, je vous le dis, à vous, parce que vous êtes ma bru et qu'il vous est interdit, par conséquent, de vous moquer de moi, mais quelquefois je suis triste en pensant qu'il y a et qu'il y aura toujours des jeunes gens et que je n'en suis plus et que je ne dois plus en être. On me parle politique, et l'on me demande aux tables de whist. Après avoir été choyé, gâté, aimé toute ma vie, je ne puis me résoudre à ne plus l'être ; et, d'un autre côté, j'ai assez d'esprit pour comprendre que ce temps-là est passé. Bref, je sens un vide dans ma vie. Je me vois arrivera l'état d'ancien beau, et, s'il y a un rôle bête à jouer dans le monde, c'est celui-là. Quand j'écoute mon cœur, quand je consulte mes facultés, pardieu ! je n'ai que vingt-cinq ans; et puis mon fils arrive et me fait souvenir que j'en ai le double. Je ne lui en veux pas, lécher enfant! je l'aime plus que jamais; mais il y a un moment difficile à passer. Ce sera ainsi jusqu'à ce que je sois tout à fait vieux; car, pour un homme comme moi, ce qu'il y à de triste, ce n'est pas d'être vieux, c'est de ne plus être jeune. Pardon pour toutes les sottises que je vous dis, et que vous ne pouvez comprendre. Nous n'en reparlerons plus.

HÉLÈNE

Une femme comprend tout. Parlons de vous, au contraire, et laissez-moi vous dire que la maladie momentanée de votre esprit vient d'un malentendu entre lui et votre cœur.

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