TEXTE ET DESSINS PAR M. MAURICE SAND
Je voudrais dire à mon tour quelques mots du beau livre de M. Maurice Sand, dont presque tous mes confrères se sont occupés. J'ai lu et relu cette œuvre attachante avec un très-grand plaisir de l'esprit et des yeux; car le livre est d'une érudition rare, et l'édition est splendide. J'ai regardé longuement tous ces masques et tous ces types, dessinés par l'auteur d'un trait si vif, si aisé, si fin, gravés par M. Manceau avec une fidélité scrupuleuse, et qui, se détachant de la page, semblent
VOUS souri reçu vous railler. Ce sont bien là mes vieilles connaissances, Arlequin le Bergamasque; Pantalon, Colombine, le Docteur, et Pulcinella, Tartaglia et toute la gaie famille des Scapin, des Beltrame, des Scaramouche et des Covielle. M. Maurice Sand semble avoir vécu au milieu d'eux; il les connaît et il les aime; il vous en dira l'origine et la généalogie qui remonte aux âges les plus reculés; la figure, l'habit, les mœurs, le caractère^ et par quelles affinités, par quelle transition logique et suivie ils sont passés de l'ancienne Grèce à Rome, et comment, dispersés par les invasions des barbares ou poursuivis par la rigueur des lois canoniques, ils ont reparu, joyeux et triomphants, dans cette éclosion merveilleuse de la Renaissance, et comment, par la suite, ils ont gagné la France et conquis l'Europe.
Je suis de l'avis de madame Sand, ce livre est plus sérieux qu'il ne paraît d'abord. C'est une histoire excellente et complète de la comédie italienne, où, sous la forme la plus aimable et la plus enjouée, on trouve des observations très-ingénieuses, très-neuves et trèsessentielles pour l'étude générale du théâtre. Ce qui m'a été le plus au cœur, c'est la justice entière, fran-
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che, cordiale, qu'on y rend à cette pauvre Italie, la première dans tous les arts, et qui avait déjà deux comédies, parfaites dans leur genre, la comédie écrite, et la comédie improvisée, la commedia sostenuta et la commedia dell'arte, lorsque toutes les autres nations ne connaissaient que des ébauches grossières de représentations mystiques ou des farces de tréteaux.
Aujourd'hui, la comédie écrite et apprise est en décadence, le théâtre noble est bien au dessous de ce qu'il était à la fin du dernier siècle et pendant les premières années de celui-ci; Alfieri , Monti, Pellico, Manzoni , Niccolini, qui ont jeté un grand éclat poétique sur la scène italienne, sont morts ou se taisent; Giraud, dont les comédies naturelles et charmantes avaient continué la tradition de Goldoni, n'a point laissé de successeur; il y a de jeunes écrivains, qui cherchent leur voie, qui la trouveront peut-être; on applaudit, de temps à autre, plus d'un essai remarquable ; le grand malheur est que les compagnies dramatiques, sédentaires ou nomades, qui exploitent les différentes villes de l'Italie, font une énorme consommation de marchandise étrangère. On traduit, on réduit, on arrange, on estropie tous les drames, les mé-r
lodrames, les vaudevilles, les parodies, les opéras, les ballets, les pantomimes et les revues qu'on joue en France ou ailleurs. Il est rare qu'on donne deux fois de suite la même pièce. Si on la joue trois fois, c'est un succès immense.
Les pauvres comédiens, la tête remplie de lambeaux de phrases incohérentes, ne savent presque jamais, avant d'entrer en scène, ce qu'ils vont débiter au public. Ils se plantent sur le trou du souffleur, les jambes écartées, la tête en avant, l'oreille tendue, et ils récitent, mot pour mot, ce qu'on leur crie, en prenant des temps impossibles. J'ai vu une pièce en deux actes, qu'on jouerait ici en une heure, remplir toute la soirée, grâce aux lenteurs interminables de cette déclamation laborieuse. Cependant, les grands talents ne manquent pas, et ils se font jour en dépit de tous les obstacles: témoin la Ristori, que toute l'Europe admire, etModena et tant d'autres.
Mais si le théâtre académique et littéraire n'est point florissant, il ne faudrait pas croire que la commedia deir arte ait complètement disparu, comme semblerait le supposer M. Maurice Sand. Il y a dans chaque ville d'Italie quelque petit théâtre populaire, où l'on joue,
en patois, les pièces les plus spirituelles et les plus amusantes. C'est là qu'il faut chercher la gaieté, l'ironie, la raillerie mordante ou légère, le trait finement aiguisé, la satire et l'observation des mœurs locales, enfin toutes les qualités originales et spontanées de l'ancienne comédie italienne, si viyement regrettée par M. Maurice Sand. Ces pièces sont rarement écrites; le premier venu de la troupe fait le canevas, le scénario^ et le lit à ses camarades, qui sont d'excellents acteurs et qui improvisent leurs rôles en présence du public. C'est à peine si on répète ; on convient des entrées et des sorties ; le soir, chacun -joue de verve et dit librement ce qui lui passe par la tête. Il n'y a point, pour ces sortes d'impromptus, de censure préalable, mais il arrive six fois sur dix que Brighella ou Golombine vont coucher au violon.
Je reviens sur les pages que j'ai marquées dans ce livre, et qui m'ont rappelé les plus doux souvenirs de mon enfance et de ma première jeunesse. L'Italie, et surtout l'Italie méridionale, est la terre inépuisable de la bonne humeur et du rire éclatant. « Les Italiens, dit Montaigne, ont de quoi rire partout, et il ne faut pas qu'ils se chalouillent. » Gela est vrai; il suffit d'un
mot, d'un geste, d'un clignement de paupière, d'une répartie heureuse, d'un incident burlesque ou imprévu, pour exciter chez ce peuple insouciant des éclats de rire inextinguibles, comme chez les dieux d'Homère. Aussi les Scala, les Ruzzante et les Gozzi, on^-ils laissé de. plus nombreux héritiers que les Guarini, les Bibbiena, les Poliziano et les Trissino. La comédie sérieuse et guindée qui s'était emparée d'abord du public érudit du x\^ siècle, a eu moins de succès, en fin de compte, et moins de durée que ces improvisations fugitives et ces folles boutades qui ne comptaient pas sur un lendemain.
M. Maurice Sand a parlé des Atellanes; il dit avec raison que la comédie italienne, et il pouvait ajouter la française, descend en droite ligne des anciens mimes latins. Atella, ou, comme on l'appelle aujourd'hui, Aversa, est une petite ville, assez agréable, située entre Naples et Capoue. Ce fut le berceau du véritable opéra-bouft'e que devaient perfectionner sur les mêmes lieux Gimarosa ^t Paisiello. Bientôt la jeunesse romaine raffola de ces pièces fort libres, dès l'origine, mais qui n'étaient pas encore indécentes, comn^e elles le devinrent quelques années plus tar^.
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On y mêlait de la danse et du chant; la musique y jouait un assez grand rôle, et souvent des pantomimes grotesques en égayaient les intermèdes. C'était, à tout prendre, un spectacle des plus curieux et des plus attrayants.
Aversa n'a plus de théâtre, mais elle a une maison de fous. Je me souviens d'y avoir conduit madame Malibran lorsqu'elle quitta Naples pour aller mourir en Angleterre. Quelques amis de la grande artiste avaient voulu l'accompagner jusqu'au premer relai ; j'étais du nombre. Une roue de la voiture où était montée madame Malibran, sorlit de l'essieu tout près d'Aversa; il fallut la réparer. On avait beaucoup causé en route des atellanes^ des anciens mimes, du vieux Maccus, ressuscité sous la casaque blanche et le chapeau pointu de Pulcinella, et enfin de la maison des aliénés qui remplaçait par sa façade morne et par son triste jardin toutes ces gaietés et toutes ces splendeurs.
Il prit fantaisie à madame Malibran de visiter cet établissement célèbre, et nous nous y rendîmes avec elle. Un fou l'aborda d'un air fort doux et tout respectueux; c'était un beau jeune homme, d'une vingtaine
d'années, appartenant à une très-bonne famille; un amour contrarié lui avait fait perdre la raison. Mais sa folie était inoftensive, et on ne le gardait même pas. Il supplia madame Malibran de lui chanter quelque chose; il ne la connaissait pas; il n'en avait jamais entendu parler ; l'artiste se prêta gracieusement à ce désir exprimé dans les meilleurs termes.
Elle chanta la romance du. saule ; le pauvre fou pleurait à chaudes larmes ; les autres paraissaient ravis d'entendre cette voix divine qui calmait leur fièvre et leurs douleurs. Ils formèrent peu à peu un cercle autour de la cantatrice, sans trop s'approcher, comme pour lui témoigner leur déférence. Ils étaient affublés d'accoutrements bizarres, de lambeaux d'étoffes bariolées, le visage noirci, les cheveux tressés de brins de paille ou coiffés de grands cornets de papier gris qu'ils avaient dérobé à la cuisine.
Dès que l'artiste eut fini de chanter, ils voulurent lui montrer aussi leur savoir-faire. Les voilà qui se mettent tous à sauter et à gambader comme des furieux qu'ils étaient; les uns faisaient des cabrioles, les autres se roulaient dans le sable; celui-ci déchirait sa veste et celui-là s'arrachait les cheveux. Les gardiens
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mirent bon ordre à ce vacarme qui aurait pu devenir effrayant. Le fou par amour était demeuré dans son coin, silencieux et mélancolique, sans prendre part à ces démonstrations turbulentes. Il salua la Malibran des yeux, lorsqu'il la vit s'éloigner.
— Eh bien! dit l'un de nous, en prenant congé de la graqde artiste, vous demandiez ce que c'était qu'une atellane; vous venez d'en avoir un échantillan; du chant, de la danse, des rires stridents, des phrases décousues, des soubresauts, des cabrioles, et par-dessus tout cela la Folie, tantôt douce et tantôt exaspérée, agitant sa marotte et faisant tinter ses grelots.
La vraie commedia delV arte s'est réfugiée, de nos jours, à San-Garlino. M. Maurice Sand n'a pas oublié ce théâtre; il n'a rien oublié, rien omis de ce qui touche à son sujet. Il cite, à ce propos, deux pages de M. Paul de Musset sur le BiscegUese. San-Carlino ! le Tartaglia! le Biscegliese t Quels nomsl quels souvenirs ! Je me mis à rire, tout seul, rien que de songer à cette espèce de grotte, où se sont passées les plus joyeuses soirées de ma vie. Figurez-vous que l'on descend dans ce souterrain par quelques marches tortueuses, et qu'il ne faut pas être bien gros pour pas-
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ser par l'étroit couloir qui mène à la platèa ; les troisièmes loges sont au niveau de la rue : elles sont les plus recherchées parce qu'on peut ouvrir la porte et respirer un peu d'air quand la chaleur est étouffante; mais on a l'inconvénient d'une bande de polissons qui profitent de la circonstance pour voir la pièce à travers la porte entre-bâillée et pour y jouer leur rôle; ils interpellent les acteurs, et ceux-ci leur répondent, car tout ce monde vit en très-bons rapports. La troupe n'est pas nombreuse, mais elle se recrute au besoin de quelques lazzaroni supplémentaires.
Un soir, à ma grande surprise, je reconnus mon bottier sous les traits du beau Léandre. Il demeurait dans le voisinage, et on le pria de vouloir bien remplacer un acteur qui avait bu quelques coups de trop; le bottier ne se le fit pas dire deux fois; il aimait le speQtacle, il avait ses entrées à San-Garlino, et il était heureux de pouvoir rendre un service qui le flattait singulièrement. Il eut un succès fou, car il disait des bêtises d'un nouveau genre, et il les disait d'un air emphatique, et avec des génuflexions, des élans, des soupirs à incendier le théâtre. Rappelé après la pièce, il se jeta le nez par terre : applaudissements frénéti-
ques; on crut qu'il l'avait fait exprès, et on rappelait encore le pauvre diable qui saignait dans la coulisse.
Le dernier Biscegliese est mort dans la misère ; son succès ne consistait pas dans l'accent, ni dans le baragouin qu'il parlait, ainsi que M. de Musset parait le croire. II avait un naturel, une finesse, une bonhomie qui doublaient la valeur des mots, et il lui arrivait souvent de faire rire avant qu'il n'ouvrît la bouche; il avait le don, l'imprévu, ce qui ne s'acquiert point par l'étude. Je donnerais bien des comédiens pour le pauvre Biscegliese. La Romaine est morte, une actrice incomparable. Je ne sais si Altavilla est vivant : c'était l'auteur de la troupe; je n'ai jamais vu d'homme aussi maigre et aussi inventif; il a fait plus de trois cents canevas, car le dialogue s'improvise à San-Garlino. Si on avait sténographié ses pièces il dépasserait en fécondité Lope de Vega et Galderon.
Souvent, le même titre servait plusieurs fois; mais je n'ai jamais vu deux représentations pareilles. Tout changeait : les mots, les lazzis, les quiproquos, les situations, l'intrigue et le dénoûment. C'est que ces braves acteurs étaient habitués depuis la fondation du théâtre à jouer ensemble; ils s'entendaient au moin-
dre signe, et parfois si une plaisanterie lancée du parterre ou des loges venait les interrompre brutalement, ils ripostaient sans se fâcher, renvoyaient la balle d'un coup de raquette et continuaient comme si de rien n'était. '
Le Tartaglia bégayait et bredouillait avec une verve et un esprit dont on n'a point d'idée; auprès de lui Brid'oison n'est qu'une oie. Le Pulcinella était caustique et violent; deux ou trois fois par semaine il avait maille à partir avec l'autorité. Isabelle était jolie, mais pâle à faire peur ; ces pauvres filles sont si mal nourries!
Tel était San-Carlino il y a déjà quelques années; je ne sais ce qu'il est devenu depuis ; mais on y rit, à coup sûr, et on y rira jusqu'à la fin du monde.
M. Maurice Sand, qui a fait la revue la plus minutieuse et la plus détaillée des marionnettes, des burattini^ des fantoccini, des pU]^i et des pupazzi, n'a point connu, sans doute, un autre genre de spectacle et d'autres petits acteurs de bois qui auraient certainement trouvé place dans un coin de son livre, je veux parler del Presepe^ de la crèche animée.
Il y a dans quelques villes d'Italie, surtout dans le
royaume de Naples, des amateurs qui se ruinent pour les crèches; ce mot n'a point la signification toute moderne qu'on lui donne en France, c'est-à-dire une salle d'asile où l'on prend soin des petits enfants. Voici ce que c'est qu'une crèche. On loue un appartement composé de plusieurs pièces; on y dresse une charpente, et sur cette armature compliquée et solide on dispose un grand paysage en relief : ce sont des collines boisées, des rochers, des cascades, des perspectives et des horizons très -habilement ménagés. Dans la dernière pièce est l'étable traditionnelle, avec la sainte Vierge, l'enfant Jésus, saint Joseph appuyé sur sa baguette, l'âne et le bœuf accroupis. De petits anges roses à têtes bouclées, pendus par un fil d'archal, et tenant dans leurs mains des violes, des harpes et des tambourins, se groupent sur un nuage d'argent et donnent une sorte d'aubade al santo Bambino.
On voit plus loin les trois mages montés sur des chevaux superbes et suivis d'un nombreux cortège; on voit des pâtres, des esclaves, des nègres, des chameaux, des éléphants, enfin tout un monde dans des proportions fort réduites. Les plus grandes figures n'ont qu'un pied de haut. Il y a des têtes d'un pouce.
sculptées par des artistes célèbres, qui valent jusqu'à trois mille francs, sans compter l'or, les rubis, les perles qu'on prodigue pour orner les costumes et remplir les coffres de ces petits personnages. A l'approche des fêtes de Noël, et nous y sommes bientôt, cinq ou six de ces crèches, d'un luxe fabuleux, se disputent l'admiration des connaisseurs. On n'y admet que des amis, ou des personnes présentées par des amis; le propriétaire enchanté va au-devant de ses hôtes et ne leur fait grâce ni d'une brebis microscopique, ni d'un berger en miniature.
A côté de ces crèches immobiles et particulières, il en est une fort ancienne, où le peuple est admis pour quelques sous. Mais on a imaginé de donner la vie et le mouvement à ce petit monde, et de mêler au saint tableau de la Nativité les scènes les plus étranges et les plus familières. Je n'oublierai jamais mon ébahissement profond, suivi d'un béatitude extatique, lorsqu'on me mena, tout enfant, voir ce presepe. Gela tenait des anciens mystères, de la comédie, de la pantomime et de la farce. Un homme nous rangea sur des banquettes, où nous n'osions souffler, graves et recueillis comme à l'égliSe.
L'homme fit un signe, et la pièce s'éclaira.
C'était d'abord toute la légende de Bethléem enjolivée de détails peu connus; les anges jouaient de la mandoline, l'enfant Jésus pleurait; la Vierge l'apaisait avec douceur; mais saint Joseph grondait et secouait sa barbe d'un air fort courroucé. Puis venaient pêlemêle, et sans aucune espèce d'ordre ni de raison, des scènes de l'Ancien Testament : Moïse avec son double rayon sur la tête, le meurtre d'Abel, le sacrifice d'Abraham; mais il n'y avait point de changement à vue, ni de rideau qui pût séparer les actes et les scènes. Le presepe était sous nos yeux dans toute son étendue et toute sa profondeur, et les petits acteurs de bois qui devaient jouer leurs rôles, dans cette pièce, moitié sacrée, moitié profane, attendaient leur tour avec une patience et une docilité qu'on nous proposait pour modèle. Lorsqu'un groupe avait fini, l'autre commençait à remuer, suivant toujours de proche en proche, avec une vivacité de gestes et des inflexions de voix surprenantes. On eût dit que ces petits automates étaient vraiment animés.
Je ne puis me rappeler tout ce qui entrait dans ce drame. Après l'ange Raphaël, menant Tobic par la