‹ Comédies et comédiens, feuilletons. 2. sérChapitre 214 sur 245 · ACTE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

ACTE QUATRIÈME

de lui à moi... Est-ce qu'on nous épouse, quand on est honnête?...

DE LIGNERAYE.

Voyons, chère amie, si le comte ne te donne ni son nom ni son argent, qu'est-ce qu'il te donne donc?

ALBERTINE

Il me donne le bras.

DE LIGNERAYE.

Je comprends.

ALBERTINE

Tu sais bien comment ça se termine pour nous, et je le sais bien aussi. Un beau jour, les hommes comme il faut désertent notre maison, si riches que nous soyons, si brillantes que nous ayons été! Alors, la terreur de la solitude nous prend, et, plutôt que de vivre seules nos dernières années, et de mourir seules surtout, nous choisissons, parmi les aventuriers qui commencent à nous entourer, celui qui a le plus peur de l'hôpital pour ses vieux jours, et nous lui achetons son nom et sa compagnie pour la table et le logement.

DE LIGNERAYE.

De Tournas?

ALBERTINE

Justement! Eh bien, franchement, il ne serait pas drôle d'avoir amassé un million pour assurer les vieux jours de ce monsieur. Au reste, je ne tiens pas à ce que le comte et son fils soient brouillés; qu'ils se voient tant qu'ils voudront, je ne les en empêche pas; et je n'exige point que madame de la Rivonnière me reçoive.

DE LIGNERAYE.

Tu vaux ton pesant d'or.

ALBERTINE

Je l'ai bien prouvé !

DE LIGNERAYE.

Mais vous comprenez, à votre tour, chère madame, qu'André ne saurait accepter sans rien dire cette petite combinaison très-bien raisonnée, très-ingénieuse, mais qui lui interdirait de sortir avec sa femme dans la crainte de rencontrer son père avec vous, ce qui les forcerait tous deux de s'exiler.

ALBERTINE

Ceci ne me regarde pas; je prends mon bien.oii je le trouve. Nous ne pénétrons dans vos familles que par les vides que vous y laissez ; c'est à vous de ne pas vous désunir. Le monde est peuplé de pères et de fils qui ne nous connaissent pas, et sur lesquels nous n'avons et ne pourrions avoir aucune action. C'était au comte et à André de vivre comme ces gens-là.

DE LIGNERAYE.

Vous ^.tes la raison en personne... Je vais rapporter notre conversation à André, qui m'attend chez moi; ce sera à lui d'aviser.

ALBIiRTlNE.

Très-bien I j'adore les situations franches! je serai enchantée de savoir à quoi m'en tenir, et le plus tôt possible. Tirez, messieurs les Anglais, ne vous gênez pas! J'entends le comte, qui vient de rentrer. Voulez-vous que je vous laisse seul avec lui?

DE LIGNERAYE.

Non.

Page 1