‹ Comédies et comédiens, feuilletons. 2. sérChapitre 4 sur 245 · SO COMÉDIES ET COMEDIENS · texte numérisé non relu

SO COMÉDIES ET COMEDIENS

main et lui disant des vérités fort dures, on voyait s'ouvrir une^chapelle gothique, et un prêtre chantait la messe d'une voix nasillarde; puis, c'étaient un mort qu'on enterrait, une blanchisseuse qui séchait son linge, un boulanger qui faisait chauffçr son four, des soldats qui montaient la garde, des moines qui psalmodiaient, des nonnes qui apprêtaient des confitures ; enfin, c'est le spectacle le plus naïf, le plus varié et le plus complet qu'on ait jamais vu.

M. Maurice Sand espère que la comédie improvisée pourra revivre en France, et tenir honnêtement sa place à côté de la comédie écrite. Il raconte un curieux essai de ce genre de pièceâ qui aurait parfaitement réussi dans un château, dont il est aisé de deviner le nom. Je ne crois pas qu'après Molière, qui a fondu dans son œuvre immortelle tout ce qu'il trouvait à sa convenance et dans le goût de la nation pour laquelle il écrivait, l'ancienne comédie italienne se relève jamais du coup que ce grand génie lui a porté. Dans tous les cas, si elle ressuscite un jour, ce ne sera , que comme une fantaisie de beaux-esprits et un passetemps de société.

Pour moi, je vois un but infiniment plus pratique

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et plus Utile dans l'œuvre de M. Sand. Tous nos artistes, si excellents qu'ils soient, devraient avoir son livre, pour l'étudier avec une application sérieuse et tâcher d'en faire leur profit. Ce qui leur manque estîa spontanéité. Deux choses également fatales à l'art, quand elles sont exagérées, semblent tuer toute inspiration, toute individualité, toute initiative personnelle chez les comédiens de notre temps, et les réduire à l'état de machines : ces deux choses sont : la tradition pour les œuvres anciennes, et les répétitions pour les œuvres modernes.

La tradition, qu'il faut respecter quand il n*y a pas deux manières d'interpréter un passage, devient tyrannique et absurde lorsqu'elle lie les mains d'un artiste, enchaîne ses mouvements naturels, éteint son imagination, glace et pétrifie son cœur; en un mot, l'oblige à répéter comme un perroquet ce qu'il ne sent pas. Je préfère un peu de chaleur, un peu d'âme, un peu de sang dans les veines, à ces épreuves effacées, à ces pâles copies d'un niodèle que nous n'avons même plus sous les yeux et que nous admirons sur parole.

Quant aux répétitions, sans doute elles sont nécessaires; mais je trouve qu'on en abuse d'une façon

qui finira par rendre le théâtre impossible. On perd cinq ou six mois à répéter un ouvrage, et souvent, après ces longues tortures, on n'est pas plus avancé qu'au commencement. Ces interminables stations de quatre ou cinq heures dans la journée, et qui se prolongent la nuit, malgré la défense expresse de l'autorité, jusqu'à trois ou quatre heures du matin, ces éternelles redites, ces recommandations contradictoires de l'auteur, du directeur et du régisseur, qui ont beaucoup de peine à s'entendre, et qui la veille conviennent d'une chose qu'on défait le lendemain ; tout cela énerve les comédiens, détruit la santé des actrices qui ne peuvent se tenir longtemps debout sans un danger réel, et n'aboutit qu'à transformer le théâtre en une sorte de jeu d'échecs où des pions d'ébène et d'ivoire sont poussés par une main invisible. Onneniepasque la mise en scène n'ait fait de grands progrès, mais elle interdit à l'acteur tout mouvement qui ne soit prévu, arrêté d'avance; elle lui défend la moindre étincelle de feu sacré, le moindre élan de génie; enfin les marionnettes ont plus de liberté et plus de spontanéité que nos comédiens en chair et en os.

J'engage donc tous ceux qui s'intéressent aux choses

du théâtre, à lire attentivement le livre de M. Maurice Sand, et à méditer surtout ces paroles du président de Brosses, à propos de la comédie italienne : « Cette manière de jouer à l'impromptu, qui rend le style très-faible, rend en même temps l'action très-vive et très-vraie. La nation est vraiment comédienne; même parmi les gens du monde, dans la conversation, il y a un feu qui ne se trouve pas chez nous, qui passons pour être si vifs. Le geste et l'inflexion de la voix se marient toujours avec le propos au théâtre; les acteurs vont et viennent, dialoguent et agissent comme chez eux. »

28 novembre 1859.

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