HERMINE, JACQUES
JACQUES , entrant et allant à Hermine, qui joue du piano.
Que faites-vous, mademoiselle ?
HERMINE
Vous le voyez, monsieur, je joue du piano pour me donner une contenance, puisque je vous voyais venir.
JACQUES
Oiî donc est madame votre tante ?
HERMINE
Elle était là tout à l'heure; mais une lettre à laquelle il faut qu'elle réponde sans doute, l'a forcée de s'absenter.
JACQUES
Une mauvaise nouvelle?
HERMINE
J'espère que non ; cependant, cette lettre a paru la contrarier un peu.
Dieu veuille qu'il ne lui arrive rien de malheureux 1 Je l'aime beaucoup, votre tante.
HERMINE
Faut-il être jalouse ?
JACQUES
Si vous voulez.
HERMINE , sans répondre, se met à jouer Rendez-moi mon léger bateau. Jacques fredonne l'air.
Vous connaissez cet air ?
JACQUES
Il est bien connu.
HERMINE
N'est-il pas charmant ?
JACQUES
Certes.
HERMINE
Ma mère le chantait quelquefois, et Fleuve du Tage. (Eiie
joue Fleuve du Tage.)
JACQUES
Voilà un air qui me rappelle mon enfance.
C'est vrai, il y a des airs qui sont comme les échelons du souvenir, et à l'aide desquels nous redescendons dans notre passé le plus obscur. Tenez, il est un refrain que je ne puis jamais me rappeler sans une véritable émotion : c'est Ma bonne tante Marguerite , vous n'entendez rien à l'amour. Quand ce refrain traverse ma mémoire, ou quand je Tentends par hasard, il recompose à l'instant tout un tableau devant mes yeux. C'était la chanson favorite de ma grand'mère, pas la marquise, pas celle qui va arriver aujourd'hui; la marquise n'a jamais chanté ! non ; de ma grand'mère maternelle, qui est morte il y a dix ans. Il me semble encore la voir, l'hiver, au coin d'un grand feu, avec ses beaux cheveux blancs, dont elle faisait coquettement deux rouleaux sous son bonnet à larges rubans clairs. Tout était gai en elle. Je m'asseyais