‹ Comédies et comédiens, feuilletons. 2. sérChapitre 36 sur 245 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

à ses pieds sur un coussin ; je posais ma tête sur ses genoux et je m'endormais, bercée par cette mélodie chantée à demi-voix. Pendant quelque temps, la conversation des grandes personnes, de mon père, de ma mère, de quelques amis que le soir réunissait à notre foyer, bourdonnait à mes oreilles ; puis ma mère me prenait dans ses bras, et je sentais qu'elle me déposait dans mon lit. Elle m'embrassait, je l'embrassais aussi à travers mon sommeil, je marmottais ma prière, et je m'endormais tout à fait. Était-ce de même pour vous?

JACQUES

Oui! Seulement, autant que je puis m'en souvenir, ma mère était toujours seule. Elle travaillait auprès de mon lit; elle me berçait avec une chanson douce et mélancolique, car elle était souvent triste ; et, comme vous, je passais de la veille au sommeil entre deux baisers.

HERMINE

Quelle chose bizarre, qu'hommes et femmes, sans nous être connus, nous ayons tous les mêmes souvenirs d'enfance !

C'est que l'enfance a été la même pour tout être qui a aimé sa mère et qui a été aimé d'elle.

HERMINE

Dites-moi, regrettez- vous ce temps-là?

JACQUES

Non. J'aime mieux l'âge oii je suis, oij je sens, où je vois, oij je comprends, oii mon chagrin a une cause, oij ma joie a une raison. L'enfant ne jouit de cette insouciance du premier âge qu'il ne regrette plus tard qu'en le comparant aux agitations de la vie présente. Lorsque, arrivé à la plénitude de sa force, à la maturité de sa raison, il se rend un compte exact des grandes sensations de son esprit et de son cœur, pourquoi regretterait-il un temps d'ignorance, de faiblesse, oii rien n'avait de prise sur lui, ni la joie ni la dou-

leur ? Ainsi j'étais tout enfant quand j'ai perdu mon père ; je ne me le rappelle même pas ; c'est ma mère qui me l'a dit. Pourquoi, à l'âge où votre vue me cause un bonheur si grand, regretterais-je l'âge où je ne m'apercevais pas de la mort de mon père? Non, croyez-le bien, l'homme ne commence à vivre que lorsqu'il commence à comprendre.

HERMINE

Ef cependant, moi qui ai perdu mes parents à l'âge où je pouvais déjà comprendre quelle perte immense je faisais, comment se fait-il que j'aie continué de vivre, et que j'aie fini, sinon par oublier celte double mort, du moins par me familiariser avec ce triste souvenir. N'est-ce pas là de l'ingratitude?

JACQUES

Vous avez suivi la loi de la nature qui défend les regrets éternels. Il est pour i'iiomme et pour la femme une succession de devoirs à remplir qui les poussent à regarder toujours en avant et à s'habituer à l'absence de leurs plus chères affections. Le monde eût fini trop vite, si le premier enfant n'avait pu survivre à la mort de la première mère.

HERMINE

Savez-vous que la vie est effrayante avec cette certitude qu'on ne peut s'appuyer sur rien? C'est à désespérer de tout.

JACQUES

Pourquoi ne pas profiter du jour, parce qu'on sait que la nuit viendra? Pourquoi douter du printemps, parce qu'on prévoit l'hiver? Pourquoi nier la vie au profit de la mort? Vous avez dix-huit ans, j'en ai vingt-trois; je vous aime, vous m'aimez un peu, n'est-ce pas? le monde est à nous. Les années nous apporteront le désenchantement de certaines choses, en môme temps que la révélation de certaines autres; laissons faire les années. Nous vieillirons, nous bercerons nos enfants avec des chansons qu'ils se rappelleront un jour, comme nous nous rappelions tout à l'heure celles de nos pa-

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