ACTE PREMIER
rents ; nous sommes pleins de jeunesse, de force et d'amour aujourd'hui ; un jour, nous ne serons plus bons qu'à faire un grand-papa et une grand'maman, aimés pour les sucreries de leurs poches, jusqu'à ce qu'il ne reste de nous que deux portraits immobiles, faisant pendcint sur les murs du salon de nos petits-enfants, qui deviendront à leur tour ce que nous aurons été, et ainsi de suite. Telle est la vie dans son expression la plus simple et la plus régulière. Cela semble triste, quand on rapproche tout à coup par la pensée les froides habitudes de l'âge futur des chauds enthousiasmes de l'âge présent; mais, lorsque le temps, à l'aide des gradations dont la nature lui a donné le secret, nous aura doucement conduits, appuyés l'un sur l'autre, vers notre autre horizon, nous nous reposerons volontiers, et, si l'on nous offrait de recommencer le chemin, nous refuserions.
HERMINE
C'est égal, j'aime mieux parler du présent ou du passé que de ce grand avenir tout froid.
Parlons de ce que vous voudrez.
HERMINE
Eh bien, monsieur, vous rappelez-vous le jour oii nous nous sommes rencontrés pour la première fois?
JACQUES
Le 6 mai. Vous aviez une robe blanche à petites fleurs bleues. Vous étiez coiffée d'un grand chapeau de paille ; sur votre bras gauche était jetée une écharpe de mousseline; de votre main droite, qui tenait un bouquet de fleurs des champs, vous releviez un peu votre jupe pour ne pas la mouiller, car il y avait de la rosée dans l'herbe, si bien que je pus voir que vous avez des pieds charmants. Est-ce bien cela?
HERMINE
Parfaitement; continuez.
JACQUES
Vous alliez boire du lait à la ferme voisine; moi, je passais. Je vous suivis. Je n'osai cependant pas entrer dans la ferme oii vous entriez avec votre tante.
HERMINE
Vous m'avez attendue à la porte.
JACQUES
Vous saviez que j'étais là?
HERMINE
On voit tant de choses derrière soi.
Quand vous avez quitté la ferme, j'étais caché derrière un buisson, dans un pli de la colline. 11 vous fallait descendre un petit sentier fort étroit dont les pierres s'égrenaient sous vos pieds. Vous aviez peur. C'est alors que vous m'avez aperçu de nouveau et que, voulant faire la brave, comme il arrive à toute jeune fille en présence même du jeune homme le plus indifférent, vous vous êtes élancée, au risque de tomber. Dans cette course rapide, vous aviez perdu le bouquet de bluets, de boutons-d'or et de marguerites que vous teniez à la main. Je me précipitai, je le ramassai et je vous le remis, en aya,nt soin d'en garder une fleur pour moi. Vous me dîtes : « Merci. » Je m'éloignai, — je me retournai plusieurs fois. El je revins le lendemain sur la même route. — Je vous aimais.
HERMINE
Et dire que tout cela pouvait ne pas arriver. Il eut suffi que je prisse à droite au lieu de prendre à gauche; alors, je ne me serais jamais mariée, car j'étais bien résolue à n'épouser qu'un homme que j'aimerais...
JACQUES
Vous en auriez aimé un autre que moi.