‹ Comédies et comédiens, feuilletons. 2. sérChapitre 63 sur 245 · ACTE DEUXIÈME. Ml · texte numérisé non relu

ACTE DEUXIÈME. Ml

est brisée depuis vingt années. Tout ce qu'il y a de changé dans .votre vie et dans la mienne, c'est que nous savons tous deux une chose que nous ignorions tout à l'heure; qui ne vous apporte à vous qu'un chagrin, à moi qu'un regret, un remords si vous voulez; car, si j'avais su, il y a vingt ans, ce que je sais maintenant, ma vie eût probablement pris une autre direction. Vous n'êtes plus un enfant, et votre cœur et votre raison ne se contenteraient pas du nom de fils donné et reçu en cachette. Vous êtes indépendant, vous n'avez besoin de personne : je n'ai donc rien à vous offrir.

JACQUES

C'est vrai, monsieur, le premier sentiment que j'ai connu pour vous n'a pas été un sentiment d'amour ; mais à qui la faute? Eh bien, soit, je me rends aux froids raisonnements de votre âge, à la nécessité des événements, et ne vous demande rien de ce qu'un fils peut demander à son père; mais ce que vous n'auriez pas fait pour un enfant naturel qui vous eût été inconnu, ne le ferez-vous pas pour celui dont vous Connaissez le père maintenant? — Supposons, comme me le conseillait ma mère, que je fasse appel à votre cœur qu'elle dit être bon, que je réduise les ambitions de mon avenir à la seule satisfaction de mon amour et que je me borne à vous demander la main de votre nièce, me la donnerez-vous?

STERNAY.

Certes, je le voudrais; mais comment? Je ne Suis pas le maître de ma nièce. Ma mère est tutrice. Il y a tout un conseil de famille. Il sera impossible de cacher l'irrégularité de votre naissance. On fera alors les suppositions les plus outrageantes pour Hermine, car c'est toujours la fenime que l'on accuse. On dira que, pour que ma mère et moi nous consentions à ce mariage, en admettant que ma mère consente, il faut qu'il y ait des raisons bien graves, et on lui donnera le nom de réparation, peut-être. Faudra-t-il que je dise toute la vérité? Alors, on criera bien autrement au scandale. On dira que je fais rentrer chez moi, sous le toit conjugal, avec

le titre de belle-mère, la femme à qui j'ai refusé le titre d'épouse ; que je fais asseoir à mon foyer, presque avec le litre de gendre, l'enfant à qui j'ai refusé le titre de fils. On ajoutera que je fais passer sur la tête de cet enfant, par le moyen d'un mariage, un bien qui ne m'appartient pas, puisqu'il est l'héritage de mon frère, et que je fais des largesses à mes enfants avec l'argent des autres. Quel est celui de tous ces. scandales que vous êtes prêt à accepter pour l'honneur de votre femme, pour la réputation de votre mère, pour votre dignité personnelle?

JACQUES

Ainsi, toute ma vie est brisée, mon avenir est perdu, mon cœur est condamné pour une faute qui n'est pas la mienne, qui est la vôtre et dont vous rejetez toutes les conséquences sur moi avec la froide logique de l'égo'/sme social. Mais prenez garde, monsieur, vos déductions peuvent nous conduire au renversement des lois naturelles les plus sacrées.

STERNAY.

Comment cela ?

JACQUES

Qui me montrera l'endroit de votre raisonnement oiî la société finit, oiî la nature commence? Puisque le monde ne sait pas, puisqu'il ne doit pas savoir que je suis votre fils, il ne voit en nous que deux hommes étrangers l'un à l'autre. Eh bien, supposons que je suive la logique de ma situation comme vous suivez la logique de la vôtre et que je vous demande raison, non plus comme un fils à son père, mais comme un homme à un homme, du déshonneur de ma mère, que me répondrez-vous?

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