ACTE TROISIÈME
STERNAY.
Vous n'auriez pas épousé une ouvrière dont la mère était mercière en province, le père cantonnier et la tante femme de ménage. Voyons, mon oncle, il faut être juste, on ne fait pas de ces mariages-là.
LE MARQUIS
Soit. Mais on reconnaît l'enfant.
STERNAY.
Pas davantage. On n'embarrasse pas toute sa vie pour une erreur de jeunesse. On assure à l'enfant de quoi vivre, comme je l'ai fait (ce n'est pas ma faute si sa mère n'a pas accepté), et on se conduit, en faisant ainsi, comme deux hommes sur cent; et ce n'est pas quand un enfant a vingt-trois ans, qu'il y a vingt ans qu'on n'a entendu parler de lui, qu'on n'y pense plus, qu'on est marié, qu'on est vieux, qu'on ne sait pas ce qu'il a pu faire, qu'il porte un autre nom que celui de sa mère, qu'il vient presque vous provoquer, car j'ai vu le moment oii il me provoquait, qu'on va le reconnaître, faire un scandale, se brouiller avec sa mère et avec sa femme. Si ce garçon avait été malheureux... mais il est plus riche que moi.
LE MARQUIS
Oui, s'il avait crevé de faim, tu. lui aurais alloué six cents francs de pension et peut-être autant à la mère, mais il n'avait besoin que d'un nom. Alors, à ce qu'il paraît, tu as invoqué la société, la morale ! Tu as dû être bien beau ! j'aurais voulu être là... et, pour sortir de la fausse situation où tu étais, tu as eu le courage de vouloir faire croire à ton fils que sa mère avait eu un amant... quand tu savais le contraire.
STERNAY.
11 y avait cent à parier...
LE MARQUIS
Tu mens 1... tu savais très-bien à quoi t'en tenir, et, en tout III. 8
cas, s'il y avait cent à, parier, ce n'était pas à toi de tenir le pari, surtout contre ton fils; et, quand sa mère s'est expliquée devant toi, tu pouvais, tu devais revenir sur ce que tu avais dit. Et, en admettant que tu aies cru avoir de bonnes raisons pour ne pas t'occuper de ton fils, depuis un an ton silence n'a pas d'excuse.
STERNAY.
Mais comment connaissez-vous tous ces détails?
LE MARQUIS
Je les connais, peu t'importe comment, et je trouve que tu as commis là une petite infamie, mon bonhomme. Ta conscience ne te dit rien. Tant mieux pour toi, et n'en parlons plus. Ce n'est pas pour cela que tu es venu. Tu veux être député, tu veux être un homme politique, je ne t'en empêche pas; arrange-toi avec le gouvernement; c'est ton affaire. Mais tu veux que je t'adopte et que je te donne mon nom et mon titre? Ceci est autre chose, et je te le refuse net. Chacun a ses petites raisons^ Je ne te donne pas les miennes. Qu'il te suffise de savoir qu'elles sont excellentes. Là^dessus, aime toujours bien ta maman, ne fais rien pour lui déplaire et garde le caractère que tu as, tu seras toujours heureux. C'est moi qui te le dis. Tu ne tiens pas à ce que je t'embrasse^ après ce petit discours. C'est inutile, nous nous aimerons
bien sans cela, (a la marquise, qui entre avec Hermine et madame Ster-
hay.) Bonjour, ma chère sœur.