‹ Comédies et proverbesChapitre 126 sur 304 · ACTE I, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE I

Jamais de ma propre main , mon ami , jamais ; j'aimeiaig raieui mourir que d'attenter à mes jours.

Et n'est-ce pas un suicide comme un autre, que La vie que tu mènes?

OCTAVE

Figure-toi un danseur de corde, en brodequins d'argent, le balancier au poing, suspendu entre le ciet ctia terre; & droite «t à gauche, de vieilles petites figures racornies , de maigres et pâles TantAmes , des créanciers agiles, des parents et des courtisanes ; toute une légion de monstres se suspendent ï son manteau et le tiraillent de touf cdl^ pour lui faire perdre l'équilibre; des pbrases redondantes, de grands mots encbdssés cavalcadent autour de lui ; une nuée de prédictions sinistres l'aveugle de ses ailes noires. Il cautinue sa course légère de l'orieat A l'occidcnl. S'il regarde eu bas, la télc lui tourne; s'il r^^rde en haut, le pied lui manque. Il va plus vile que le veoti et toutes les mains tendues autour de lui ne lui feront pas renverser une goutte de la coupe joyeuse qu'il porte à la sieDoe. Voilà ma vie , mon cher ami ) c'est ma fidèle image que tu vois.

Que tu esheureuK d'être fou !

OCTAVE

Que tu es fou de ne pas être heureui ! Dis-moi un peu, toi, qn'esl-ce qui te manque?

Il me manque le repos, la douce insouciance qui fait de la vie un miroir où tous les objets se peigneut un instant et sur lequel tout glisse. Une dette pour moi est un remords. L'amour, dont vous autres vous faites ua passe-temps , trouble ma' vie entière. 0 mon ami, lu ignoreras toujours ce que c'est qu'aimer comme moi I Mou cabinet d'étude est désert; depuis un mois j'erre autour de cette maison la nuit et le jour. Quel charme j'éprouve , au lever de la lune, à conduire sous ces petits arbres, au fond de cette place, mon clitpur modeste de musiciens, à marquer moi-inème la mesure, à les entendre cbanter la beauté de Harianue! Jamais elle u'a paru A sa

ISG LES CAPlttCKS DE MARIANNE.

frnètrc; jamais elle c'est venue appuyer son front charniaQt

sur M jalousie.

OCTAVi;.

Qui est celte Marianne? csl-cc que c'est ina cousine? C'est elle-même, la femme ilu vieui Claudio.

OCTA\E.

Je ne l'ai jamais vue. Mais à coup sûr elle est ma cousine. CliiuJio est fait exprès. Confie-moi tes intérêts, Cœlio.

Tous les moyens que j'ai lentes pour lui faire connaître mon amour ont été inutiles. Elle sort du couvent; elle aime son mari , et respecte ses devoirs. Sa porte est fermée à tous les Jeunes gens de la ville , et personne ne peut l'approcher.

OCTIVE.

Ousis! est-elle jolie? — Sot que je suis! tu l'aimes, cela n'importe guère. Que pourrions- nous imaginer?

COEUO.

Faut-il te parler franchement? ne le riras-tu pas de moi?

Laisse-moi rire de toi , et parle franchement.

En ta qualité de parent, tu dois être rptju dans la maison?

Suis-je l'eçu? je n'en sais rien. Admettons que je suis reçu. A le dire vrai, il y a une grande différence eutrc mon auguste famille et une liotle d'asperges. Nous ne formons pas un fais- <'eau bien serré, et nous ne tenons guère les uns aux sutret que par écrit. Cependant Marianne connaît mon nom. Faut-il lui parler en ta faveur?

cocLio.

Vingt fois j'ai teuté de l'aborder; vingt fois j'ai senti mes genoui fléchir en approchant d'elle. J'ai été forcé de lui envoyer )a vieille Ciuta. Quand je la vois, ma gorge se serre et i'étouiïe, comme si mon cœurse soulevait jusqu'à mes lèvres.

J'ai éprouvé cela. C'est ainsi qu'au fond des forSls, lorsqu'une biche avances petita pas sur les feuilles sèches, et que le chasseur entend Ira bruyèrra glisser sur ses flânes inquiets, ■nmmr It- frAIcmcnt d'une robe légère, les battements do

ACTH 1 , SCENE I. 19T

cœur le preaneiit malgré lui ; il soulève son annc en silence , saDS faire uo |Me et «ans respirer.

Pourquoi donc suis-je aiDai ? nVst-ce pa» une lieille maiime parmi les libertins, que toulei les rcmmes se rc-saembleDl? Pourquoi donc y ■ l-il û peu d'amours qui se rrssembtenl? En vérité, je ne sauraia aimer cette femme comme toi, Octave, (u l'aimerais, ou comme j'en aimerais une autre. Qu'est-ce donc pourlant que lout c^la? deui yeux bleus, dcui lèvres Termeilles , une mbe blanche et deux blanches mains. Pourquoi ce qui te rendrait joyeuï et empressé , ce qui t'attirerait, toi, comme l'aiguille aimantée attire le fer , me rend-il triste et immobile? Qui pourrait dire ; ceci est ^i ou triste? La réalité n'est qu'une ombre. Appelle imagination ou folie ce qui la divinise. — Alors la folie est la beauté elle-même. Chaque homme marche enveloppé d'un réseau transparent qui le couvre de la tèt« aux pieds; il croit voir des bois et des neuves, des visages divins , et l'universelle nature se teint sons ses regards des nuances infinies du tissu magique. Octave I Octave 1 viens i mon seMurs.

OCTAVE

J'aime ton amour, C<elio I il divague dans ta cervelle comme un flacon syracusain. Donne-moi la main; je viens à ton secours, attends un peu. L'air nie frappe au visage, elles idées mo reviennent. Je connais cette Marianne; elle me déleste forl , sans m'avoir jamais vu. C'est une mince poupée qui marmotte dos ave sans flu-

CffîLIO.

Fais ce que tu voudras , mais no me trompe pas , je l'en conjure; il est aisé de me tromper; je ne sais pas me déOer d'une action que je ne voudrais pas faire moi-même.

Si tu escaladais les murs?

Entre elle el moi est une muraille imaginaire que je n'ai pu escalader.

Si tu lui écrivais?

Elle déi'.liii'c mes lettres ou mêles

Q.ogic

Si lu enaimaisuneaulrc? Viens avec moi cbei RoMlinde.

Le souille de ma vieeslà Hli'ianue; elle peut d'un mot de «es lèfres i'anésDtir ou l'embrasrr. Vivre pour une autre ma serait plus difficile que de mourir pour elle; ou je réussirai, ou je me tuerai. Silence! la voici qui rentre; elle détourne la rue.

Retire-loi, je vais l'aborder.

Y peDses4u ? dans l'équipage où te voilà 1 Essuie-loi le visage; tu as l'air d'uu fou.

Voilà qui est fait, L'ivreasa et moi, moD cher Cœlio, nous nous sommes trop chers l'un à l'autre pour nous jamais disputer; elle fait mes volontés comme je fais les siennes. N'aie aucune crainte ta-dessus; c'est le fait d'un étudiaut en vacanc« qui se grise un jour de grand dîner , de perdre U tèle et de luller aiec le vin; moi, mon caractère est d'être ivre; ma façon de penser est de me laisser faire, et je parlerais au roi en ce moment, comme je vais parler â ta belle.

Je ne sais c« que j'éprouve. — Non, ne lui pad«pas.

OCTAVE

Pourquoi?

Je ne puis dire pourquoi; il me semble que tn vas me tromper.

Touche lA. Je te jure sur mon honneur que Marianne sera àUiî, ou il personne au monde, tant que j'y pourrai quelque

Calio tort.

EMrt Marianne. Octavt l'abord*.

Ne vous détournez pas, princesse de beau lé 1 laissez tomber vos regards sur le plus indigne de vos serviteurs.

i,CÙHl«^[c

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