ACTE II, SCÈNE V
RICHELIEU
Parlez , mon révérend , parlez en assurance.
Votre amitié m'est chère et j'aime vos conseils. Tous deux prêtres , tous deux nourris de sucs pareils , Nos livres , mal connus par les esprits vulgaires , Nous ont assez appris qu'en Dieu nous sommes frères. Je dépouille avec vous cette ostentation Que prescrivent le siècle et ma condition.
Moi , qui parais altier aux personnes altières , D'un mortel docte et vrai j'honore les lumières , Et , si mes sots mépris m'en faisaient mépriser, J'aurais honte en secret de le scandaliser.
Puisque Votre Eminence approuve mon langage,
Qu'elle sache qu'enfin la haine devient rage,
Que, si par des clameurs elle n'ose éclater,
Aux oreilles partout on l'entend chuchoter,
Qu'on la lit dans les yeux , dans les traits , dans les gestes ,
Que si , n'affectant pas des réserves modestes ,
Votre grandeur s'accroît aux regards éblouis ,
On fera contre vous tourner même Louis.
D'autres vous flatteraient pour attirer des grâces , .
Je parle avec franchise et sans briguer les places :
Dans mon humilité je ne veux au tombeau
Emporter que l'honneur d'obtenir le chapeau.
Vous daignerez , je crois , l'écrire encore au pape?
Richelieu sans lui répondre.
Mon père , en quelque sens que ma grandeur les frappe , Jamais les yeux jaloux n'en aimeront l'aspect. Penses-tu que je sois dupe d'un faux respect ?
222 RICHELIEU
Je démasque aisément l'inimitié qu'on cache ;
Mais, né pour l'exciter, qu'a-t-elle qui me fâche?
La haine à chaque pas m'oppose un ennemi ,
Plus j'en blesse en chemin , plus je marche affermi.
En voulant m'avilir c'est elle qui m'élève ,
Et ce que je commence elle-même l'achève.
Le complot de Gaston que , par mon bon destin ,
J'ai sur de prompts avis prévenu ce matin ,
Me force d'écarter du roi , que je révère ,
Un prince de son sang , enfin son propre frère.
Si sa femme a trempé dans cette trahison ,
11 faut que ses agens sortent de sa maison.
Si sa mère a soufflé l'esprit de cette intrigue ,
Il faut qu'en l'éloignant je confonde sa brigue.
Tu sens bien que toujours , poussé par leur courroux ,
C'est pour servir mon roi que je les chasse tous.
Ils me vont appeler usurpateur infâme ;
(Car l'homme est si méchant !
JOSEPH
Dieu jugera votre ame.
Ne vous laissez surprendre à nulle ambition , Et qu'opérer le bien soit votre passion.
En taillant, en rognant , laissez crier, médire. Ces bruits de vos pareils sont le noble martyre. Dans ma bassesse, hélas ! je ne me puis citer ; Mais je ris chaque jour de m'entendre insulter. On me nomme intrigant , brouillon , dans ma conduite ; Pour m'avoir vu , parfois , en carrosse , à la suite Du plus haut politique et du plus grand prélat ; Pourtant mon vœu modeste est le cardinalat ;