SCÈNE II
chasse, de bal ou d'enterrement. Voulez-vous être seule? Quand toutes les sérénades de la terre retentiraient sous les fenêtres, le prince, au fond de son donjon gothique, n'entendra rien au monde ; une seule loi régnera dans votre cour : la volonté de la souveraine. Ressembleriez-vous par hasard à Tune de ces femmes pour qui l'ambition, les honneurs, le pouvoir^ eurent tant de charmes? Cela m'étonnerait, et mon vieux docteur aussi ; mais n'importe. Les hochets que je mettrais alors entre vos mains, pour amus:er vos loisirs, seraient d'autre nature : ils se composeraient d'abord de quelques-unes de ces marionnettes qu'on nomme des ministres, des conseillers, des secrétaires : pareil à des châteaux de cartes, tout l'édifice politique de leur sagesse dépendrait d'un souffle de votre bouche ; autour de vous s'agiterait en tous sens la foule de ces roseaux, que plie et relève le vent des cours ; vous serez un despote, si vous ne voulez être une reine. Ne faites pas surtout un rêve sans le réaliser ; qu'un caprice, qu'un faible désir n'échappe pas à ceux qui vous entourent, et dont l'existence entière est consacrée à vous obéir. Vous choisirez entre vos fantaisies, ce sera tout votre travail* madame ; et si le pays que je vous décris...
LAUBETTE.
C'est le paradis des femmes.
.- ; LE PRmCE. •
Vous en serez la déesse.
LAURETTE
Mais le rêve sera-t-il éternel? Ne cassez-vous jamais lé pot au lait? . .
LE PRINCE
Jamais.
lAURETTB.
Ah I qui m'en assure ?
LE PRINCE
Un seul garant, —mon indicible, ma délicieuse paresse. Voilà bientôt vingt-cinq ans que j'essaye de vivre, Laurette. J'en suis las; mon existence me fatigue ; je rattache à la vôtre ce fil qui s'allait briser; vous vivrez pour moi, j'abdique ; vous chargez-vous de cette tâche? Je vous remets le soin de mes jours, de mes pensées, de mes actions ; et pour mon cœur...
LAURETTE
Est-il compris dans le dépôt?
LE PRINCE
Il n'y sera que le jour où vous l'en aurez jugé digne ; jusque-là, j'ai votre portrait. — Je l'aime, je lui dois tout ; je lui ai tout promis, pour tout vous tenir. — Autrefois même, je m'en serais contenté ; mais j'ai voulu le voir sourire... rien de plus.
LAURETTE
Ceci est encore une théorie.
LE PRINCE
Un rêve, comme tout au monde.
Il Tembrasse.
Qu'avez-vous donc là? c'est un bijou vénitien. Si nous sommes en paix, il est inutile ; si nous sommes en guerre, je désarme l'ennemi.
II lui ôte son stylet.
Quant à ce petit papier par'umé qui se cache sous