‹ ComédiesChapitre 54 sur 73 · LES ANGES CHANTANS · texte numérisé non relu

LES ANGES CHANTANS

Tout d’un accord chantons au Dieu des Anges, Qui passe tout l'effort de noz louenges, .

Nul la valeur ne peult chanter ny dire, Tout ce qu'il veult il fait en son empire, Chantons sa grand bonté, douceur, clemence, Car amour l’a domté par sa puissance.

JOSEPH. Combien que je me sois lassé

De cercher ce dont j'ay besoing, Si n’ay je pas trop amassé,

Et si suis allé assez loing.

Ce que j'en rapporte est tesmoing Que ce lieu est mal cultivé; -Seigneur, en toy jette mon soing, Duquel tout bien est derivé.

O que de fruit je voy ensemble Pres de Marie sur la terre?

Il y en a plus, ce me semble, Qu'en un mois n’en sçaurions acquerre.

O que celuy folement erre, Pensant par peine avoir de soy, Ce que Dieu donne sans requerre À ceux qui vivent de sa Foy!

Loué soit Dieu qui m'a reconforté

De mon labeur, voyant qu'il l’a pourveue De tant de bien, qu'aucun a apporté, Pour secourir à ceste Vierge eslue.

En presentant ces fruitz je vous salue, Mais je voy bien que n’en avez affaire :

Car d’autres fruitz de plus grande value Un beau present Dieu vous a voulu faire.

MARIE. Qui a jetté son soing au Dieu treshault

En s'oubliant pour sans cesser le voir,

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Comédies. | CAE

Sachez, amy que’rien ne luy default; 1220 Et qu'il ne peult necessité avoir.

: Dieu est sy bon, et ha sy grand povoir, " Que ce Desert, où son Enfant veult mettre, À sceu sy bien de ses graces pourvoir Qu'il est plus beau que Paradis terrestre.

1225 En ce Desert voyez l'arbre de Vie Resuscitant Adam et tous les morts.

L'arbre duquel Eve eut sy grande envie N'est plus icy, il est chassé dehors.

Icy n'habite un seul terrestre corps,

11930. Le celeste homme par force a pris le lieu à De ce terrestre, et par ses grans efforts Du grand Desert s’est planté au mylieu.

JOSEPH. Puis qu'ainsi va, m'amye, que vous dites, 4

4 Ce desert -est beau comme un Paradis;

1235 Duquel Adam feut par. ses demerites

| Chassé dehors honteusement, jadis.

MARIE. Amy, croyez, je vous prie, à mes ditz; Adam pecha. et feit par son peché

; . Que luy et tous les siens furent mauditz;

1240 Car tout le genre humain en feut taché.

: Làs, il mangea de l'arbre de Science, Oubliant Dieu et son commandement.

Et si le feit contre sa conscience;

4 Car il ne feut deceu aucunement:

“125 Dont il ne peut parvenir nullement

4 A ce bel arbre, à la vie toucher:

Il feut chassé par l’Ange en tout tourment, Sans en povoir jamais plus approcher.

D. Le lieu plaisant feut tourné au Desert, hi250 L'hommeen honneur feut semblable à la beste,

= [Ke] ©

Margu erite de Navarre.

La mort survint, que le peché dessert, Qui à tuer tous les vivans est preste.

Enfer leva à cest’ heure là sa creste, Le ciel feut cloz, le grand Serpent regna; Mais Dieu puissant pour luy rompre la teste, Ce grand Desert de son Filz estrena.

Or est ce Filz, plus vertueux et grand Qu'Adam n'’estoit petit et vicieux:

L'un tout peché, l’autre tout bien apprend; L'un est de terre, et l’autre vient des Cieux ; Qui ce Desert rend plus delicieux, Et plus parfait, qu'Adam par son peché Ne rendit laid son Jardin precieux, Pour estre trop de sa femme empesché.

JOSEPH. Or voy je bien qu'il ne fault point

douter Que nous n’ayons povoir par cest Enfant Du fruit de Vie approcher et gouster, En delaissant l'arbre que Dieu defend :

Qui fait le cœur devenir Elephant Par un orgueil de science trop vaine.

Mais le Petit du Grand est triumphant S'humiliant à rien, à mort, et peine.

MARIE. Ce lieu qui feut plein de sterilité

Par le peché de ce vieux Premier Homme, Est maintenant plein de fertilité

Par le Nouveau, qui Jesus Christ se nomme.

C'est le Sauveur qui sur luy prend la somme De touz pechés, qu'il porte et qu'il efface: . Qui en la Croix prendra un sy doux somme Que tous Esluz dormiront en sa grace.

1253 Trop long d'une syllabe. Supprimer là ?

JOSEPH. Povres Pecheurs, desnuez de vertuz, Qui ressemblez un Desert tout destruit, Si vous voulez estre bien revestuz De la vertu, et porter fleur, et fruit, 1285 Quand vous oyrez de la Parole bruit Du Filz de Dieu, où l’on se doit fier; Que chacun soit de l’embrasser instruit, Car par luy seul povez fructifier.

MARIE. Voyez, amy, comme le Dieu tresbon

1290 Non seulement de vivres m'a munie,

Mais de ces trois Livres m'a fait le don;

Me consolant de ceste compaignie.

Lire y povez, nully ne le vous nye:

Et seure suis que cest esprit divin 1295 Vous en fera entendre l’harmonie

Dont vous serez à l’aymer plus enclin

JOSEPH. En ce premier voy de telles merveilles,

Que le sçavoir je n’en puis supporter,

Car un seul Dieu en choses nompareilles 1300 Je voy vivant; qui tout veult supporter,

Semer, nourrir, conserver, conforter:

Mais le plus c’est de voir ceste unité

Qui en soy peult son ouvrage porter,

Estre couvert soubz la pluralité.

1305 L’exterieur est sy tresvariable, Que l'œil charnel voyant ce qu’il peult voir, Trouve que l’un à l’aultre n’est semblable.

Diex l’a creé par son divin povoir, : Tout different l’a monstré son sçavoir; 1310 Mais soubz ces corps differens en grand nombre L'œil" de la Foy un seul y voit mouvoir, Sans s’arrester au dehors ny à l’ombre.

Marguerite de Navarre.

MARIE. Amy, un seul en tous est adorable, Car luy tout seul est la vie de tous; Beste n’y a soit mute ou raisonnable Dont Dieu ne soit son estre, entendez-vous ?

Mais il s’est tant à l’homme monstré doux Que dans sa chair a voulu habiter,

Pour tirer hault ce qui estoit dessoubz, Et lui faisant le hault ciel heriter.

JOSEPH. Ce Livre icy bien à cler nous des-

cœuvre Comme Dieu eust de Nature pitié, Et comme en tous par sa bonté il œuvre, Monstrant l’effect de sa grande amitié.

Et comme après avoir bien chastié Eve et Adam, et tous ceux de sa race, Leur a donné, non point une moitié, Mais par son Filz entiere et pleine grace.

Je voy icy que tous ceux qui l'ont creu, Voire et receu par foy vive sans feinte, IL a leur bien et leur honneur accreu, Et fait gaigner bataille et gloire mainte, Pour acquerir la terre bonne*et sainte, Où maints travaux par Foy ont soustenuz; Mais à la fin, mettant en fuyte et crainte Leurs ennemis, ilz y sont parvenuz.

MARIE. Aussi, Joseph, le peuple qui croira Le doux parler de Dieu qui point ne ment, Ce qu’il a creu et desiré verra,

Qui ne sera sans grand empeschement.

Car du costé senestre, mort, tourment, Douleur, soucy, lui donront desespoir:

1342 éd. 1547: don‘ront

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Plaisirs, honneurs, et biens trop doucement

A dextre auront, de l’empescher povoir:

Maïs qui aura Foy de ceste promesse,

Et grand desir d’acquerir ceste terre, Victoire aura sur toute la finesse

Des ennemis, et de leur forte guerre.

La vive Foy comme foudre ou tonnerre

Ruinera toute infidelité ;

Parquoy pourront des vrais vivans conquerre, Terre et païs par grande humilité.

JOSEPH. Làs, par sus tous ces Livres excellents Je prens. plaisir à regarder ce tiers.

O que les cœurs des hommes seront lents, Qui ne voudront le lire volontiers !

La Voye y est seure par tous sentiers, La Verité j'y voy tresclere, et nue,

La Vie aussi en tous lieux et quartiers.

O quel plaisir à mon cœur et ma veue!

Cheminer fault par sa voye et doctrine, Par où lon va au divin et seur port.

Recevoir fault sa douce discipline,

De Verité plus forte que le fort.

Prendre aussi fault contre l’horrible mort, Que chacun craint ceste vie immortelle ; Icy je voy mon salut, mon confort,

La Loy de grace y est spirituelle.

MARIE. Le temps sera long en ce Desert gitte,

Car de Dieu fault l'heure et le jour attendre Que son Enfant appellera d'Egypte,

Comme il nous a ce long chemin fait prendre O mon Enfant, Dieu t'a bien fait descendre,

1356. éd. 1547 volentiers

174 Marguerite de Navarre.

Pour le Pecheur cercher au centre bas,

1375 Afin qu'à luy en toy le puisses rendre En hault au ciel, làs, tu n’y faudras pas.

En attendant ce jour, nous passerons

Joyeusement le temps à mediter

. Ces Livres cy ; et ne nous lasserons

1380 De contempler la terre; où heriter, Nous nous devons, et noz cœurs inciter A aymer Dieu, et le louer sans cesse; Qui par son Filz tel bien fait meriter, Que ne pouvoit gaigner nostre foiblesse.

1385 JOSEPH, Long temps y a que sommes attendans, Mais avec vous ne m'a duré un jour.

Car je vous voy, et dehors et dedens, Le Livre escrit plein de Koy et d'amour Auprès de vous (où que soit le sejour).

1390 Sy content suis que le temps ne me dure. Donnons au corps le repos à son tour, Car la nuict vient qui le veiller n’endure.

Or reposons en nostre vray repos, Car hors de luy n’a repos ny sommeil.

1395 MARIE. Vostre parole est bonne, mon Espoux, Mon Filz et moy croirons vostre conseil.

Seigneur, qui es tousjours mon vray Soleil, Auquel je sers, et moindre ne veux suyvre, Garde en tes mains mon Filz le nompareil,

1400 Et nous pour luy, qui en toy voulons vivre.

L'ANGE. O Joseph, Joseph, leve toy, Ne crains plus Herodes le Roy, Prens le petit Filz et la Mere.

Va en la terre d'Israël, 1405 Ce que je te diz, l'Eternel Le mande à ceux dont il est Pere.

Car ceux sont mortz, mis soubs la lame, Qui de l'Enfant cerchoyent l’ame ; Or va bien tost sans craindre rien.

1410 JOSEPH. O Bonté impossible à croire, Qui de ton Filz as la memoire, Aujourdhui nous fais un grand bien.

Louenge et gloire je te donne, Qui tes Esluz point n’abandonne, 1415 Mais apres travail et tourment (Lequel avecques eux tu portes) Leur viens de grace ouvrir les portes, En leur donnant contentement.

À M'amye, allons ; car Dieu nous advertit

1420 De desloger, c’est luy qui convertit Ce long exil en retour tresheureux.

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