FIN
[Si
: COMEDIE SUR LE TRESPAS DU ROY à quatre personnages, cest assavoir AMARISSIME, SECURUS, AGAPY, Berger, et PARACLESIS.
AMARISSIME commance. /
Mais est-il vray, est-ce chose assurée Que Pan nous est osté de ces bas licux ?
O la douleur voyre desmesurée!
Mais est-il vray, est il ravy aux cieulx ?
C’est verité. O mes aveuglez yeulx, Sans plus vouloir en ce monde rien veoir, Montrez deceu le tourment envieulx, Et à pleurer faictes vostre debvoir.
Or, est de nous, bergeres et bergers,
. Soubstraict du tout le bien et le plaisir,
Qui nous gardoit de tous maulx et dangers, Voire et du loup qui ne sçeut onc saisir Nulle brebis, car il n’avoit desir
Que de garder son parc et son troupeau,
. Et bien souvent a mieulx aymé choisir
Que [de] leur veoir azarder chair et peau.
Puisque ce tant et tant aimable Dieu Ne puis plus veoir, pour mon grand deuil parfaire, | Choisir me fault ung solitaire lieu, Où ma, douleur, sans ung seul mot. en taire, Puisse chanter et du tout me distraire
15 choisir ne donne pas de sens. G. Lanson cor-
rige Et mal souvent.
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De tout plaisir, de toutte charge et soing, Car perdant tout je n’ay de rien affaire, \ Et n’a mon deuil que des larmes besoing.
Ce lieu desert j'ay choisy pour mes pleurs, En delaissant pastourelle et pastours.
Je hay les bois, les verdures et fleurs, Prez et ruisseaulx, pallais, villes et tours. Puisque la mort faict de sy cruelz to[ulrs De n’espargner le chef de bergerie, Le noir prendray, au lieu de beaulx atours, Non pas sy noir, comme je suis marrie.
N’espere pas de me reconforter Nul rossignol, linotte, ny calandre; Je vueil mon deuil sans reconfort porter, Tant que mon corps soit tout reduict en cendre. O clers ruisseaulx, ne faictes plus entendre Vostre doulx bruict, advanceant mon dormir.
Car nul repos sy plaisant ne puis prendre Qu'à raconter mon malheur et gemyr.
O foible voix, loin de toutte musique, Seulle criez mes douleurs haultement:
Deuil et amour soit vostre retoricque.
Chantez des vers de douleur seullement, Qui composez sont sans entendement Par ung esprit troublé jusque à la mort.
Faictes sentir à tout le firmament Qu'à luy et vous la mort a faict grand tort.
Elle chante sur le chant <Jouyssance vous
donneray»
Las! tant malheureuse je suis, Que mon malheur dire ne puis
95 Ms. pasteurs — 35 À, L. veuil, — 43 A. IL,
soi[en]t
[er]
Marguerite de Navarre.
Sinon qu'il est sans esperance:
Desespoir est déjà à l’huys
Pour me getter au fondz du puis Où n'a d’en saillir apparence.
SECURUS. O Pan, o Pan, mon maistre et mon amy;
Puisque tu es de nos yeulx arraché,
Et que ton corps en terre est endormy,
Et avec toy tout nostre bien caché,
Que fera plus mon cfuljeur triste et faché Fors de pleurer, delaissant toutte joye?
Parquoy mon lut j'ay au saulle attaché Sans que jamais son armonie j'oye.
AMARISSIME chante.
Tant de larmes jettent mes yeulx Qu'ilz ne voyent terre ne cieulx, Telle est de leur pleur l’habundance.
Ma bouche se pleinct en tous lieux, De mon cueur ne peult saillir mieux Que soupirs sans nulle allegence.
SECURUS. Mais n’ay je pas ouy la foible voix De la dolente et triste Amarissime, Devers laquelle à grand haste m'en vois?
Car à l’oyr presque morte l'estime, Plaine de deuil du pié jusqu'à la cime.
De desespoir j'ay son chant entendu:
Elle à raison, soit en prose ou en rime, De lamenter, car elle a tout perdu.
AMARISSIME chante.
Tristesse par ses grans efforts A rendu si foible mon corps, Qu'il n’ha ny vertu ny puissance.
Il est semblable à l’un des morts, Tant que le voyant par dehors L'on perd de luy la congnoissance.
SECURUS. CE ce chant et ces pleurs lamentables, Qui n’est a corps ny esprit proffitable, Ma très parfaicte et tant aymee amye.
AMARISSIME. O Securus, tant vray et charitable Tant extreme est mon deuil et importable . Que consoller je ne [lei saurois mye.
SECURUS. Helas! je sçay que tu as bien raison, Si ay je moy en tout lieu et saison De regretter une perte sy grande.
Tous deux avons beu la triste poizon:
Par quoy viens t'en à ma pauvre maison Où de noz plainctz ferons aux dieux ofrande,
AMARISSIME. Amy, delaisse icy la delaissee, Que la mort a jusqu’à mort abaissee, Luy ostant Pan où estoit tout son bien.
Car d'ennuy suis si très fort opressee, Que ta maison sera très mal dressee Par moi, n'ayant plus nul soucy de rien.
SECURUS. Peulx tu laisser, ma très chere compaigne, Nostre trouppeau errant par la montaigne, Au grand danger du loup, aussy de l'ours?
PRBUALUT: s[çlaurois. — 90 A. L. ay-je aussi et vir-
gule après sy grande.
186 Marguerite de Navarre,
AMARISSIME. Mais que de pleurs mon visage je baigne, |
105 Il m'est advis qu'[encore] asez je gaigne, Car mort m'a faict de trop estranges tours.
SECURUS. Je ne le faicz pour arrester tes larmes.
Car comme toy je suis en pareil terme, Mais c’est afin que nous pleurions ensemble.
110 AMARISSIME. Amy, pour toy j'ay mon grand . amour ferme, Je Dates d'icy, car je t'afferme Que riens que mort noz c[uJeurs ne desasemble.
SECURU*. Consolle-toy, Amarissime chere, Esleve ung peu ta morte et triste chaire, 115 Car, toy mourant, mettrois fin à ma vie,
AMARISSIME. Pour toy vivray en ceste vie amere:
Maïs chantons donc puisque ceste c[hymere Mort a de nous nostre joye ravie.
Securus et Amarissime chantant sur le chant:
«Je vous supplie, oyez comment En amour Je suis maltranicté.»
Je n’ay plus que la triste voix 120 De laquelle crier m'en vois,
En lamentant la dure absence.
Las! de celuy pour qui vivois,
105 A. L. Il m'est [encore] advis. — 108 Ms. Car comme toy je suis en pareil tourmens. A. Li. je sens pareil[s] tourment
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Que de si bon cœur je servois, J'ay perdu l'heureuse presence!
AGAPY, second berger.
125 Je l'ay perdu le vray consolateur . De mon esprit, de tous pasteurs le maistre Je l'ay perdu le plus sage pasteur Et le plus doux qui fut en ce bas estre.
Ainsy très bien gardoit et faisoit paistre 130 Son grand trouppeau duquel fut amateur, Le deffendant et gardant de sa dextre.
Las! j’ay perdu de tout mon bien l’auteur :
Devant mes yeulx la mort le ma osté Le dernier fuz lequel il acolla!
135 O quel adieu et qu’il ma cher cousté!
Parler n’en puis, il fault demourer là !
Luy par trop mieulx que nul aultre parla, Le corps vaincu. l'esprit victorieulx De crainte et mort, droict aux cieulx s’envola, 110 Dont de courroux [je] suis presque faceulx.
AMARISSIME. Seure je suis que son esprit Regne avec son chef Jesus Christ, Contemplant la divine essence.
Combien que son corps soit prescript, 145 Les promesses du saint Escrit Le font vivre au ciel sans doutance.
. 1923 À. L. je voyois. — 130 À. L. troupeau — 135 A. L. me l’a osté — 134 Ms. et À. L dernier filz
(correction de G. Paris et de G. Lanson) — 140 fa-
ceulx, lire fac[hleulx ? qui, du reste, convient médiocrement (comp. fascherie v. 287) — 1145 Ms. esprit correction de À. L. (Escri|p]t)
188 Marguerite de Navarre.
Tandis qu'il estoit sain et fort,
La foy estoit son reconfort,.
Son Dieu possedoit par creance; 150 En ceste Foy vive il est mort,
Qui l'a conduit au très seur port,
Où il ha de Dieu jouyssance.
AGAPY. Quel son, quel chant est ce que j'oy de loing, Tant que je pers le sens et la parole?
155 C'est voix de femme et qui a grand besoing, A mon advis, que quelcun la consolle.
O toy, oyseau, qui plus promptement volle, Va conseiller la voix d'une non faincte, Qui ne se deult comme legerre ou folle, 160 Mais en grant deuil instamment faict sa plaincte.
AMARISSIME. Mais, helas! mon corps est banny Du sien, auquel il fut uny Depuis le temps de nostre enfance!
2 Mon esprit aussi est puny, 165 Quand il se trouve desgarny Du sien plein de toute science.
Esprit et corps de dueil sont pleins, Tant qu’'ilz sont convertiz en plains:
Seul pleurer est ma contenance.
170 Je crie par bois et par plains, An ciel et terre me complains; A rien fors à mon dueil ne pense.
157 Ms. oyseaulx (A. L. eorr.) — 172 Ms. et A. L. fort à
AGAPY. Ceste voix là me tire à soy,
Car elle est semblable à la mienne;
Et sens une douleur en moy
Toute telle comme la sienne.
Sa chanson me semble ancienne.
Si sont’les motz de neuf ouvraige;
D'où que ce soit que la voix vienne,
. Ignorer n’en puis le langaige.
AMARISSIME. Mort qui m'as fait sy mauvais
tour D'abattre ma force et ma tour, Tout mon refuge et ma defense, N'as sceu ruyner mon amour Que je sens croistre nuict et jour,
Qui ma douleur croist et avance.
Mon mal ne se peut reveler,
‘Et m'est si dur à l'avaller,
Que j'en perds toute patience.
H ne m'en fault donc plus parler, Mais penser de bien tost aller Où Dieu l’a mis par sa clemence.
AGAPY. 0 Amarissime est ce toy ?
C’est toy qui monstre par ton chant Que vraye amour et seure foy, .
Par le temps ne va poinct laschant.
Las! tu pleures le tour meschant
De la mort, dont plainctes tu faitz.
Par quoy vers toy m'en voys marchant,
Pour avec toy porter le faix.
194 A. L. monstre[s] — 195 Ms. est (A. L. corr.) — 196 A. L. vont
190 Marguerite de Navarte.
SECURUS chante sur le chant:
«Las ! voulez vous qu'une personne chante De qui le cueur ne fait que souspirer.»
Ma triste voix plus rien que dueil ne chante, Aussi mon mal ne faict que s’empirer.
Rien je ne voy qui mon esprit contente, Et ne peult plus mon cueur que souspirer,