Nul mal ne crainctz et nul bien desirer
| Je ne puis mais, fais moy pleurer, ma Muse.
Pour desplaisir du tout ne retirer, Ce mestier veux faire sans nulle excuse.
AMARISSIME. Areste toy, Securus, car j'escoutte 210 Voix qui me faict d'un berger souvenir, Voire si fort que sans en faire doubte, C’est Agapy, je le veux soubstenir.
Si je savois où.il se veult tenir, Luy envoirois mon esclave estourneau Et le prierois jJusques icy venir, Pour regretter Pan mis soubz le tombeau.
[Ke] rer.
[éL
AGAPY chante 5
<Je vous supplie, oyez comment ÆEn amour je suis mal trarcté.»
Ma douleur, [trop] grande au dedans, Du cueur ne peult sortir dehors, Dont je [res]sens dix accidens
290 De Tristesse, qui ses effors Faict contre mon cueur et mon corps, Tant que suis prest à defaillir,
206 A. L. puis plus, fais-moy — 208 A. L. mestier [là] veux — 219 Ms. je sens A. L. corr.
d Conisdies oi
Et desirant le reng des mors De ma vie je veulx saillir.
» 5 AMARISSIME. C'est Agapy; je congnois sa voix doulce. | Helas! c’est luy, j'en ay bonne apparence.
Son chant piteux à lamenter me poulse, Car, comme moy, il n'a que desplaisance.
Crie bien hault, Securus, car je pense:
°30 Qu'il est si près qu'il t’orra clamant.
SECURUS. [0] Agapy, je te requiers, avance Ton marcher lent, viens à moy promptement.
AGAPY. Amy berger qui crie de là hault En m'apellant, mais dis moy qu'il te fault.
235 Tu me congnois, mais dis moy qui es tu?
SECURUS. Securus suis, à qui joye default Ainsi qu'à toy, fais donc icy ung sault, Executant charitable vertu.
AGAPY, Las! Securus, j'entends bien ton parler, 240 Maïs quel chemin prendray-je pour aller Plus tost vers toy? Il fault que m'en] enseignes.
SECURUS. Le droict chemin je ne te veux celler: De la grand croix il se faict appeller, C’est le chemin de la haulte montaigne.
223 Ms. rend A. L. rang — 9230 trop court d'une syllabe A. L.: t’oïra — 234 Ms. En m'appelant mais . quil te fault A. L. En m'’appelant, dis-moi [ce] — 235 Ms, me dict moy qui tu es. A. L. corr. — 240 Ms. pranderay. A. L. corr. — 241 Ms. que m'enseignes. À. L. que [tu] m’enseignes,
199 Marguerite de Navarre.
245 AGAPY. De la grand croix? Ce chemin là je sçay, Car j'en ay faict souvent le rude essay, Des yeulx le voy et dans le cueur le porte.
SECURUS. Quant avec toy jusques icy passay, Près de la croix je te laissay, 250 Où tu semblois personne pis que morte.
AGAPY. Le grant Pasteur qui vestit la toison De ses brebis par sus toute raison Done à ton cueur parfaict contentement.
SECURUS. Le bienvenu sois tu en ma maison, 255 Petite et pauvre et en froide saison :
Je t'y reçois pourtant joyeusement.
J'ay lect à foison, Et un gros tizon Pour nostre chauffage, 260 Noix, chastaines, pommes, Fromages à sommes, Et très bon herbage; Mais n’estime pas Trouver de ce pas 265 - De Pan la logette, Qui estoit si belle.
Ceste cy n’est telle, Ains pouvre et abjecte.
Mais bien seure et nette 270 Est ma maisonnette.
Sans danger ny bruict Je te logeray Voire et donneray De mon meilleur fruict.
249 lacune de 2 syll. corr. [souvent] je? — 250 À. L. Où te s. — 253 A. L. don[nle.
Comédies, : 193 Je vis en repoz Sans danger des loups, Aiant suffisance, Et sommes tous temps, Plus que ceulx contens Qui ont habondance.
Mais Amarissime demeure Avec moy, parquoy je [te] prie Que devant elle tu ne pleures, Car elle est trop triste et mar(r]ye.
| AGAPY. Garde qu’ en me voiant ne crye, Car si son œil monstre son dueil,
| Comme de freres fascherie,
Mon dueil congnoistra par son œil.
i % SECURUS. Agapy. elle m'a promis De Que devant toy fera la saige.
FA ; AMARISSIME. Il est difficile entre amis De dissimuler le couraige.
Je voy Agapy, que ferai je?
Je sens son dueil et lu y le mien, Si contraindray je mon'courage Pour n’atrister chez nous le sien.
| SECURUS. Chacun me default de RAI e) : Amarissime, et quel recueil!
. LH La tristesse avec [la] tristesse Ne peut dissimuler son dueil.
979 Ms. ‘content — 281 A. L. Amarissime entre rgules (Courteault et G. Lanson corr.) — 287 Ms
He freres de £ AL: C. del] freres ue :
Bibl. rom. 295|299. 13
Marguerite de Navarre.
SECURUS. Agapy est ce cy l'accueil Que debvez [faire] sans helas!
AGAPY. Helas! je l’ay veu en cercueil, Nostre joye et nostre solas.
SECURUS. Scais tu pas bien que l’homme est né Pour tost ou tard ung jour mourir?
AMARISSIME. La mort ma tel ennuy donné, Que nul ne m’y peult secourir.
SECURUS. Nul ne peult à la mort courir Sinon au determiné jour.
AGAPY. Fault il veoir en terre pourrir L'homme digne de tout amour !
SECURUS. Faictz donc que raison face en toy Ce que le temps enfin fera.
AMARISSIME. Si je me plaintz, je sçay pourquoy:
Le temps mon dueil ne deffera.
SECURUS. Las! ton corps ne satisfera A porter long temps ceste peine.
AMARISSIME. Mon dueil, amy, ne parfera, Tant que me baptra poulx en venne.
SECURUS. L'homme doibt vaincre par vertu Son dueil, se mofnjstrant raisonnable.
AGAPY. Raison m'a autant abattu Que l’amour forte et immuable.
304 A. L, so[ullas — 319 corr. ne passera?
‘ Comédies. Hi 195
L 395 SECURUS. Mais où est la vertu louable Des antiens et la constance ?
AGAPY. Constance! mais cueur variable Qui à l'amour fait resistance.
; SECURUS. Nulle raison icy ne sert, . 330 Je ne vois en [eulx] que fureur.
AMARISSIME. Le regret . . . desert, Le regret remply de douleur!
SECURUS. Où est la vertu, la valeur *. De l’homme, aiant sur ce victoire ?
4 335 AMARISSIME. Si raisonnable est mon maleur, Que de l’oblier ne veulx gloire.
SECURUS. Raison, philosophie, exemple Ne servent plus icy de rien.
AMARISSIME. Tant plus mon ennuy je contemple, D240 Plus j'en] sens croistre les liens.
SECURUS. Bien tost seroit trouvé en fiens; N'en causons donc poinct nostre mort.
AGAPY. Le bien, sur tout desiré bien, Est de parvenir à son port.
826 À. L. Des anciens et leur constance. (G. Lanson : la constance) — 331 après regret une rature. A. L. - corr. le regret, [aride] desert (desert semble être la . forme verbale, répondant à sert v. 329.) — 335 A, L. malfhjeur — 339 Ms. Sans plus. À. L. corr. — 340 À. L. corr. Plus je sens c. mes liens. |
"1LpONE Marguerite de Navarre.
3435 SECURUS. Or, je vous prie d’une chose :
C’est que vostre voix soit declose Accompaignant les piteux plains.
AGAPY. Tres vouluntiers par chans expose Ma douleur.
AMARISSIME. Et je me repose.
350 D'en rendre ciel et terre plains.
. Il chantent ensemble :
Tant ay d'ennuy et tant de desconfort,
Tant est mon dueil aigre, poigaant et fort!
[Las !] si j'avois seullement esperance
Qu'en bref mon mal fu[s]t vaincu par la mort... 355 Et me feroit une grande allegeance.
PARACLESIS commence.
Tant, tant est trop et trop n’est pas durable.
C'est trop, c'est trop, C’est par trop lamenté.
Le grand Pasteur du troupeau secourable
M'envoye au cueur qu'il a bien tourmenté, 360 Et par douleur de tous costez tenté,
Mais enfin prent de sa brebis pitié
Dont le cueur n’est jamais bien contenté
S'il n'est remply de dueil plain d'amytié.
AAA RISSTRE Mais qui es tu qui telz com- | mandemens 365 Faictz à noz cueurs d'amoindrir nos ennuys ?
348 Ms. par champs. — 350 Ms. D'en prendre. A. L. corr. — 353. À. L. corr. [Oh!] — 355 A. L. Ce me seroit. Après le vers 354 lacune d'un vers en -ort, les vers 350—355: répondant aux strophes de 6 vers 0. 440—445, et v. 380—440 où les demi-strophes sont réparties entre les 4 interlocuteurs.
PARACLESIS. Du grand Pasteur Horte commandemens Dont envers vous messaigiere je suis.
Bien que tristesse contre moy ferme l’huys De tous vos cueurs, quoyqu’elle die ou face, J'y entreray, car chasser je la puis Par la bonté qui vous veult faire grace.
AGAPY. Grace estimons qui nous pourroit donner Que nostre chef devint une fontaine.
PARACLESIS. Si vous fault il ce dueil habandonner, sPour Mb à la puissance haultaine ; Car asseurer vous [peulx] qu’au beau domaine, Des plaisans Champs Elysées demeure Vostre doux Pan, hors de douleur et peine, Qui ne veult point que sa gloire l’on pleure.
AMARISSIME Doubte ne faictz qu'après la vie saincte De nostre Pan, il nous soit mis sans faincte En seur repoz, fermement je le crois.
PARACLESIS. Pourquoy est tu done à plorer contraincte ?
Ne te plaist il de veoir sa vie saincte Pour vray laurier de couronne de Roy ?
AMARISSIME. Non, mais me biais qu’ainsi je l'ay perdu
381 A. L. corr. il ne soit mis. — 384 A. L. plaistil [pas] — 385 À. L. Pour vray [l'orner] de —: 386 Ms. je le (c. à. d. l'é que le copiste aura pris pour le) perde A. L. corr.
198 Marguerite de Navarre.
Ou que la mort n’a mon ‘corps estendu Avec le sien, rendant son coup parfaict.
PARACLESIS. Si mon parler de toy fu[s]t entendu, 390 Bien tost seroit devant tes yeulx rendu Le Pan lequel tu estimois deffaict.
SECURUS. Ce propos là m'est bien dur à entendre Que mort voullust le bien qu’elle a prins rendre: C’est ung effect contraire à sa nature.
395 PARACLESIS. Icy seullement je te peulx bien aprandre :
Cil qui à faict l’homme de moins que cendre Le peult tirer vif de sa sepulture.
AGAPY. Sera ce quant le pasteur des trou ppeaulx Fera partout les generaulx appeaulx, 400 En separant les bouctz de ses brebis ?
AMARISSIME. En attendant, brebis, vaches et veaulx,
Souffriront tout. laissant les bons morceaulx
Et leur pain blanc pour manger le pain bis.
PARACLESIS. Pan n’est poinct mort mais plus que jamais vit 405 Avec Moïse et Jacob et David, Et sont aux cieuix parlans de bergerie.
SECURUS. Pan est vivant! Que tel cas on ne vit Que ceste mort qui de nous le ravit L’ait mis en vie. Oh! c’est une fairie 387 A; Lin eut — 389 Ms. fut. — 391 corr. Ce Pan? —/395 A. 1. bien [lJaprandre. Le vers est trop long d’une syllabe, — 402 Ms. Souffr irons, À. L. COTT.
dus
PARACLESIS. Pan est vivant, encores le vous dictz, En ces beaux champs et plaisans paradis, Où sans cesser avec sa lire chante.
AGAPY. Je m'esbahy en escoutant ces dictz, Et ma douleur se rappaise entendis.
Paraclesis, je croy que tu m'enchantes.
PARACLESIS. Vostre doux Pan est en son vray j repos Voire et va comme l’espouse à l'espoux Au grant Pasteur, reduict en son vray estre.
AGAPY. Il me souvient qu’en departant de nous
Il demandoit d'un œil et parler doux Au grand Pasteur le secours de sa dextre.
PARACLESIS. Le grand Pasteur accorda sa
requeste, Car sa main est au secours des siens preste:
Entre ses bras Pan [il] embrasse et tient.
AMARISSIME. ,Je m’eshbahy de ce triumphe honneste, Mais je me plains dont après luy j'arreste Si longuement, et dont ce mal me vient.
PARACLESIS. Ainsi le veult le Tout Puissant avoir, Auquel il fault conformer ton vouloir Et t’esjouyr dont Pan est à son aise.
417 corr. à l’espouse l’espoux ?
200 Marguerite de Navarre.
AMARISSIME. Helas! helas, je ne le puis ph veoir .
Ne m'esjouyr d’escouter son scavoir, Et sans le veoir ne voidz rien qui me plais
PARACLESIS. Te fusses tu pas dix ans contenté 435 Pour veoir sa gloire en tous lieux augmenté De ne l'avoir, sçachant qu’il est”contant ? |
AMARISSIME. Certes oy, voire estre tourmente De tous ennuys, de tous costez tentée, Car le sçavoir bien m'eust esté autant.
0 PARACLESIS. Et toutesfois tu sçais que sv L'U la terre | Vivre'ne peult l’homme sans mal ou guerr Car tous les biens y sont meslez de maulx, Subjet à vent, à pluie et à tonnerre :
. Et puis l'esprit, qui par ignorance erre 445 Engendre au cueur mille et mille travaux. Qui plus à de bien, Plus a de moien De soucy et cure. | Qui plus a d'honneur, 450 Il a plus [de] peur Et le plus procure.
Qui plus à plaisir, Plus a de desir:
, .. De tousjours l’accroistre.
455 Bref tout bien mondain Passe aussi soudain Qu'il vient apparoistre.
ES
437 À. L. o[u]y — 443 A. L. Subjet[z] Ce mo se rapporte à l’homme. — 447 A. L. virgule aprè: moien — 450 A. L. Il a [le] moins peur |
En Pan, Dieu mercy, Est bien sahs soucy, Bien qui tousjours dure, Vray honneur sans peine, Et gloire certaine,
Qui honte n’endure,
Doux plaisir sans crainte, Et joye non fainte, Sans jamais finer, Et felicité
Que necessité
Ne scauroit miner.
Pan est, quoy qu'on die, Sain, sans maladie, Vif et immortel, Contant, satisfaict . ..
Croiez qu'il est tel.
- Or, soiez contens Car avant longtemps Avec luy serez.
Mais encore ung peu
Par eau et par feu
Ca bas passerez.
Prenez patience
Et en Dieu fience,
Vous rejouyssant
. De veoir vostre amy
Aux bras endormy Du Pasteur puissant.
458 Ms. et À. L. Et Pan. — 459 et 463 A. L.
points après soucy et n'endure. — 465 Ms. Joye et nôn fainte. A. L. corr. Joye qui n'est faincte. — après 473 un vers rimant en faict manque.
202 , Marguerite de Navarre.
Quand vous travaillez, Vous [le] reveillez Par voz passions :
490 Laissez le dormir, Sans faire et gemir Lamentations.
SECURUS. Paraclesis, foy ton dire m’asseure Car je te tiens messaigiere très s[elure; 495 Et ceste foy très fort mon cueur consolle.
AGAPY. Or, puisqu'il est en sa belle demeure, Et que croions qu'il est vif à ceste heure, Je m’esbahis de ta saincte parolle.
AMARISSIME. Foy me promect qu'il est en ce beau temple, 500 Où il reçoit felicité très ample ; Je le contemple, Et en esprit clairement je le voy.
Amour me faict oblier par sa loy Que c’est de moy .
505 Qui en lui vit; or, puisqu'il est vivant, Vive je suis trop mieulx que par avant, Non pas du vent Dont j'ay vescu en ceste vaine vie, Mais au vivant moy morte suis ravie.
510 Dont n’ay envie, Ny nul desir d'autre bien que le sien, En oubliant entierement le mien, Par le lien De charité qui nous unyt en ung, 515 Tant qu’un seul bien est à tous deux commun.
498 A. L. corr. Je m'esjouis — 505 A, L. corr, vis.
PARACLESIS. Puisque chacun au grant Pasteur | consent Et son voulloir de chair par luy renonce, Ung plus grant bien de par luy vous anonce, | Qui de voz cueurs le fond est congnoissant : 520 Je vous promectz et vous jure et afie, Puisque pour luy faictes abnegation De voz cueur, corps, vouloir, intention, Et que chacun du tout en luy se fie, Qu'il vous sera loial et bon pasteur, 525 En vous gardant de tous maulx et dangers. Des ennemys privez et estrangiers, Et qu'en tous lieux vous sera protecteur.
Et puis après, quant bon lui semblera, Avec|que] Pan, que tant vous estimez, 580 Comme pasteurs et enfans [bien] aymez, Trestous en ung il vous rassemblera.
SECURUS. Ce propos est non moins plaisant ; qu’estrange :
e Par quoy en chant je croy qu'il seroit bon
< Au grand Pasteur [de] rendre humble louange. Dr 585 Le merciant de [son] general don.
AGAPY. Las! cspargner ne veulx mon foible son, Le corps. l'esprit et la voix toute entiere, Et ce que je luy donne en habandon . Pour le louer: nous eu avons matiere.
540 AMARISSIME. Ma pauvre voix vous accompaiec: En ceste joye, ainsi qu’en la tristesse. [gnera Mais toutesfois mon œil se baignera,
529 A. L. Avec [ce] — 534 A. L. corr. rendre [une] h. L — 585 À. L. de [son] genereux don.
204 nt, Marguerite de Navarre.
Sentant en moy la divine liesse.
Raison n’a peu de moy estre maistresse, 515 Mais le Puissant, qui tout faict et commande Ce qui luy plaist, nous conduict et adresse, Voire pour nous paye ce qu'il demande.
PARACLESIS. Or, chantons donc tout d’un ac- Puisque Pan est vivant, non mort. [cord.
Ils chantent:
Si bona suscepimus de manu Domini, mala autem quare non sustineamus, sicut Domino placuit? Ita factum est. Sit nomen Dei benedictum. |
543 Ms. à moi A. L corr. -- 549 Ms. et non mort. À. L. corr.