SCENE IV
A peine ca nos adieux avons-nous pressenti,
A nous voir tout tremblants sans force et sans courage,
Eclair qui déchirait l'horizon lourd d'orage,
Qu'il est un autre amour que l'amour fraternel.
Ce que m'a révélé ce moment solennel.
L'image qu'à travers les hasards de ma vie
De soldat j'ai partout et toujours poursuivie,
Le doux rêve idéal, mon seul but désormais,
Mon trésor, c'était toi, Blandine, et je t'aimais!,..
— Quelle douceur, mon Dieu ! dans l'aveu contenue ! — Oh ! dis, la vision, comme à moi, t'est venue
D'un calme intérieur à tout fâcheux fermé, Et dont le bonheur seul est l'hôte accoutumé?
— Mais sur l'horloge encor tes yeux suivent l'aiguille ; Je ne puis t'en distraire un instant! — Jeune fille, Tu le sais, ton pouvoir est tout-puissaat sur moi.
Je t'ai déjà livré tous mes secrets, — Pourquoi,
Si ma voix n'émeut pas ton âme, me sourire;^
Et si tu me comprends, pourquoi ne me rien dire?
BLANDINE, souriant.
Vous me tenteriez presque, Etienne!
Elle se lève.
ETIENNE
Te tenter?
Comment dis-tu cela?
BLANDINE
Mais il faut me liâtcr,
Mon cousin, il est tard, trop tard pour vous répondre.
ETIENNE, la forçant à se rasseoir.
Trop tard.^ — Voilà le mot dont tu veux me confondre.
Méchante! Est-ce ma faute et m'en faut-il punir,
Si ma campagne vient seulement de finir?
Les jours^ les mois, les ans, qu'est cela quand on aime !
Oh! si tu le voulais, tu le saurais toi-même,
Et je ne serais pas ainsi gauche et glacé
A fouiller l'étincelle aux cendres du passé.
BLANDINE, souriant.
Des reproches, déjà!
ETIENNE
Pardonne, je t'en prie.
Lorsque j'allais au feu, bravant l'âpre tuerie, Voyant mes compagnons les plus chers succomber Un à un, près de moi, je me disais: tomber. Expirer loin des siens, sans que nul vous assiste, Ni vous console, c'est une chose bien triste ! Mais j'étais convaincu que tu le sentirais, Si je devais mourir ainsi. Tous mes regrets S'envolaient. — Est-ce vrai que cette sympathie Quand j'étais en danger t'a toujours avertie?
BLANDINE
Je ne me souviens pas.