‹ Comédies romanesquesChapitre 54 sur 130 · ACTE II, SCENE XI · texte numérisé non relu

ACTE II, SCENE XI

Si eu ressaisissais le sceptre de beauté. Que pas une là-bas comme toi n'a porte...

CLORIS

Tu crois }

THÉOPHILE

En doutes-tu? viens tenter l'aventure.

CLORIS

Oh ! que nenni.

THÉOPHILE, comme se parlant A lui-même.

Si belle ! et servir de pâture A ce vieillard qui va garder tout pour lui seul ! Mais c'est un meurtre ! — Un voile ! il te faut un linceul.

CLORIS, repoussant son voile avec coquetterie.

Il te chifîbnne bien. — Va, celui d'épousée M'ira mieux.

THEOPHILE

Es-tu donc à ce point abusée, Pauvre enfant ! et crois-tu qu'il te suffise ainsi D'avoir un vrai mari pour être dame ici? Ne sais-tu pas les mœurs de ces petites villes, Où l'on vit de soupçons et de rancunes viles, Où chacun s'espionne et se vend tour à tour,^ • — On ne sait rien encor, mais suppose qu'un jour On apprenne sur toi tout ce qu'on peut apprendre. Que feras-tu.- Le Juge aura beau te défendre.

On ne le croira pas, car on le connaît bien.

Tu seras donc liée ici, sans nul moyen

De fuir. Tu subiras, autant que les commères

De l'endroit le voudront, les insultes amères.

Il faudra dévorer le mépris et l'affront.

Et se taire, la rage au cœur,*le rouge au front.

— Or tout se sait. — De l'ombre au soleil tout dévie. Ta fortune elle-même excitera l'envie;

Sans trêve on cherchera tant que Ton ait trouvé. Et tu paîras bien cher ce triomphe rêvé.

— Enfin je te connais : tu ne pourras pas vivre Sans plaisir. — Et pourtant ton union te livre Au Juge, il est ton maître, et si plus tard il veut Etre un mari jaloux et féroce, il le peut.

CLORIS, troublée maigre elle.

Eh! non; il esc trop bête.

THEOPHILE

On dit que rien n'est pire Qu'un mouton enragé. — D'ailleurs de ton empire Es-tu si silre.^

CLORIS

Au fait, que me veux-tu prouver.^

THEOPHILE

Rien du tout. — Seulement je n'ai pu retrouver Ma Cloris, sans avoir dans le fond de mon âme

ACTEII.SCENEXI. 91

Quelque petit réveil cic mon ancienne flamme. Je n'ai pu, sans reprendre un joug trop adoré, ^'oir de nouveau ces yeux au doux regard doré, Cette lèvre de rose où le rire se joue, La blancheur de ce front, l'éclat de cette joue. Ce bras rond et ces mains qui tinrent si longtemps Dans leurs doigts fuselés mes destins inconstants.

C LORIS, souriant malgré elle.

Oh! le menteur!

THÉOPHILE

Eh bien , vois Terreur où te plonge Ton parti pris. Si moi, je ne suis qu'un mensonge, Ne vaut-il pas ton Juge et sa réalité? Moi, je puis disposer de l'immortalité.

Tresser une couronne à la beauté que j'aime. Faire de ses faveurs le sujet d'un poëme, Et, la chantant partout, forcer tout l'univers A répéter le nom que célèbrent mes vers. L'Hélène de Ronsard, la Laure de Pétrarque Ne défieront pas mieux l'impitoyable Parque, Que ne fera Cloris quand je la chanterai. Mon amour, piédestal où je la hausserai. Fera connaître à tous se? charmes et sa grâce.

Insiiui.mt.

— Tu sais ce que j'ai fait pour Corinne: — sa place Est à prendre, prends-la. Tu seras ma Cloris,

93 THEOPHILE

Ma Muse, ma déesse... Ah! tu veux bien^ tu ris,

Et dans cette espérance où mon amour se fonde

Je crois vivre et mourir le plus heureux du monde ' .

CLORIS, souriant franchement.

Langue dorée!

THEOPHILE

Eh ! oui, mais qu'importe? — As-tu peu De moi.> Ne sais-tu pas qu'il n'est point de trompeur Aussi naïf .> — Ma belle, est-ce toi qu'on abuser Regarde-moi plutôt. — Si ton cœur me refuse, Si tu parles encor procès ou jugement, Exil ou bûcher, Grève ou Garasse...

CLORIS, de son ton de méchanceté.

Ah! vraiment.

Pensons-y.

THEOPHILE, s'échau fiant à ses propres paroles.

Je dirai : Tout cela, c'est chimère.

Et ne sera pour moi qu'un orage éphémère; J'ai des ennemis, soit! On me poursuit, très-bien! Comme je suis venu jusqu'ici sans lien, J'en vais partir ce soir, marcher à l'aventure, Suivre ma fantaisie et ma libre nature. Et, la plume à l'oreille et l'cpée à la main. Passer de ville en ville en m'ouvrant mon chemin.

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