‹ Comédies sociales et scènes dialoguées (volume 2)Chapitre 76 sur 129 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Le BL'ASPHKMKi

K*cii-ta donc rien qil'dii mdîub pleureur 'i^ J. Janiv* C0t\feuion.

Ou ne pouvait descendre du sommet de la mon> ta^oe de iu Ton^ que pi^ un étroit sentier taillé dans le roc, qui fai&ait uue foUle de détours. La petite du cbomin était ainsi moins rapide , mais il fallait beaucoup de temps pour arriver jusqtic sur la grèves

A rentrée de ce sentier pairut un homme à cheval^ que l'on distinguait difficilemeQt à la pâle lucUr du crépuscule ; il s'airéta coUrt y sembla conférer un moment avec fees compagoons, sans doute cachés pal^

&0 Ï»L!K KT i»LOK.

quelques alocs , puis jeta en Taîr un cigarito allumé, <}ui décrivit un léger sillon de feu.

Quand le même signal fut parti de la tartane , cet homme continua sa marche, suivi d'une douzaine d*Ëspagnols aussi à cheval, qui s'avancèrent avec précaution au milieu des nombreuses rampes de cette route difficile. Les uns portaient un sombrero , les autres une résille ou un simple mouchoir de couleur tranchante dont les bouts flottaient sur leurs épaules; mais tous avaient ce teint hâlé , ces traits durement caractérisés , enfin l'aspect peu rassurant qui distinguent les contrebandiers de terre qui exploitent le littoral de l'Andalousie. Leurs chevaux étaient chargés de deux larges coffres recouverts de toile goudronnée d'une légèreté extraordinaire, notais tellement spacieux que le cavalier ne pouvait monter que sur la croupe, où il s'asseyait à peu près comme un timbalier derrière ses timbales. En outre, des peaux de mouton entouraient les sabots de leurs montures ; de sorte qu'il était impossible de les entendre quand elles mai'chaient au pas.

Arrivé sur la grève , à deux portées de fusil de la tartane , le chef de cette petite troupe arrêta son cheval , et se retournant vers ses compagnons :

ft Par la châsse de mon patron ! — il ôta son chapeau, — mes fils, à la clarté de la lune qui se lève, je ne vois sur le pont du navire que le maudit avec sa toque et sa plume blanche.

r.NK VOIX. — Où est donc le frère ?

U.\K AUTRE. — Si le frère n'est pas présent, pas un

l'cal de ces mai'chandises n'entrera dans mes coiTres. Dieu me sauve ! mais le supérieur du couvent de San-Juan a bien tort d'employer un pai'eil mécréant pour débarquer sa contrebande ; et, quoiqu'il y ait un moine pour la bénir et effacer les griffes de Satan, m'est avis que tôt ou tard nous serons punis de nos trafics avec un excommunié. — Amen !

LK CHEF. — Et crois-tu que je ne craigne pas comme toi la colère de la sainte Vierge en touchant des maixhandises qui , par saint Jacques ! sentent plutôt le soufre que le buis béni?

UN PHILOSOPHE , qui avait été cuisinier d'un covtès* — Mais songez donc , compère , songez donc que dans tous les tiendas de la route on vous les cchan^ gora contre de bons quadruples, sans flairer si elles sentent le souffre ou le béni ?

LK CHEF. — Tais-toi , impie !

LE PHILOSOPHE. — Et c'cst vrai, après tout, ce ne sont pas les simagrées du révérend qui ôteront l'odeur, si odeur il y a ; qu'il me les donne endiablées, mais à meilleur marché, et moi, j'en fais mon affaire; car mon avis serait. . .

— Ave, Maria purissima ! plaignez Je blasphémateur, dirent les contrelwndiers en se signant et en frémissant d'horreur. Plusieurs fervents catholiques cherchèrent même leurs couteaux.

Le Gitano , ne concevant rien à ce retai'd , réitéra le signal accoutumé , et l'on vit briller un nouveau sillon de feu.

— Que de temps perdu L — dit le philosophe. Et

6JÎ PLIK ET PLOK.

il s'avança dans F eau jusqu'à portée de voix de la tartane : — Seigneur damné, seigneur maudit , s'écria-:t-il d'un air bouffon, avez-vous donc oublié que ces saintes gens n'approcheront pas si le révérend , pai* sa présence, ne rassure les consciences timides de ces agneaux ? Et il rejoignit le gros de la troupe qui le maudissait.

Le Gitano se frappa le front et donna un léger coup do sifflet. — Le frère ! — dit-il à un nègre qui se montra à l'entrée du panneau. Le noir disparut, et revint seul un instant après en faisant un^igne de tête négatif. — • Ëh bien, qu'on le hisse ! — Le nègre alors, avec une promptitude admirable, leva une antenne, y établit une poulie et une corde , descendit dans le faux-pont , et trois minutes après on vit le révérend s'élever majestueusement au milieu de l'ouvertui^c qui conduisait à la cale, planer un instant au-dessus de la tartane et abaissant son vol audacieux , pi^ndrc terre à côté du damné, qui le débaiTassa odicieusement des sangles et des cordages dont on avait en* touré ce nouvel Icare.

Eu voyant l'ascension du moine, les contrebandiers, qui aUendaient sur la grève, avaient cric glovia in excehis^ et s'étaienl'agenouiUés, croyant que c'était un miracle ; mais le philosophe Ht beaucoup de leur simplicité.

Quand le nouvel Icai*e fut debout , il toisa le Gitane de l'air le plus digne et le plus méprisant qui lui fut possible, à peu près comme un martyr regarde •on boun*eau.

LB 0tTANO. — • Excusez-moi , mon père ^ si je vous ai fait aider à monter ; mais ces honnêtes contrebandiers attendent inlpatiemment que vous exei*cio2 votre saint ministère.

Et il iui montra le groupe , qui observait attenlivemeilt ce qtii se passait à bord.

LK MOINK. -^- Dé combien de charité chrétienne faut-il qde je sois doué pour consentir à passer des jours entiers avec un apostat ^ un reprouve de ton espèce, et tout cela pour épurer tout ce que ton hé"^ rétique et satanique contact a souillé I aûn que des chrétiens puissent se servir de ces maix'handises sans redouter la colère du ciel !

LE GiTAXO. — Que voulez- vous, mon père ? votre supérieur me paye bien et m'emploie pour débarquer les objets de contrebande dont est ^orgé son couvent; il m'emploie, parce qu'il sait que personne mieux que moi ne connaît les détours et les passages de cette côte, et que, si je suis pris, il ne sera compromis en rieii, vu que la sentence de mort qui pèse <»ur moi.... Mais anathèmc, comme vous dites, ana- Ihème ! je suis maudit. On le sait; — et comme même les contrebandiers espagnols sont trop reli- <{ieux pour acheter quelque chose qui ait été touché par un excommunié , on vous envoie afin de bénir ers riches étoffes, ces brillants aciers , de mettre la conscience des acheteurs eh repos et de trouver un débouché aux ballots de votre digne supérieur. Enfin , en diminutif, nous sommes Dieu et le diable.

i,K MoixE. — Misérable!... renégat!... mécréant!

64 PLIK ET PLOK.

LE GITAXO. — En outre , vous faîtes un honnête commerce avec ces bonnes gens , car vous leur vendez un peu bien cher vos bénédictions et vos exorcismeSf qui, entre nous , ne rendent ni la soie plus serrée, ni l'acier plus flexible.

LE MOL\E. — Fils de Satan ! infâme damné !

LE GiTANO. — Mais commc votre gracieux souverain paralyse toutes les industries , et qu*il prohibe ce qu'il empêche de fabriquer, la contrebande devient indispensable ; les moines l'exploitent avec Gilbraltar , et l'Espagnol paye double ce qu'il pourrait fabriquer chez lui. Je trouve cela, moi, du dernier bouffon.

LE MOINE. — Exécrable réprouvé ! je. . .

LE GiTANO. — Assez , moine , ces gens t'attendent; va faire ta besogne, car le temps se couvre et la nuit s'avance.

— Chien maudit ! ma besogne ! . . . ma besogne!... » murmurait le moine en gagnant le rivage au moyen d'un pont jeté de la tartane, et sur lequel le Gitano était aussi descendu , monté sur son petit cheval qu'on avait hissé de la cale de la même manière que le révérend , ce dont le moine maugréa d'autant.

Pendant que le Gitano s'occupait à faire débarquer les marchandises , le révérend s'était approché des contrebandiers, x La paix soit avec vous ! mes frères, T> leur dit-il.

En baisant le bas de sa robe ils répondirent . n Amen! »

LE BLASPHKHE. t,&

Li MOiNK. — Vous voyez, mes fils, combien votre salât m'est cher, et...

LE PHiLOSOPHB. — G'cst-à-dire : nous est cher... à nous. Mais fasse Dieu que ce capital, placé ici-bas en oremus, nous rapporte là-haut la vie étemelle !

— Silence ! l'hérétique ! — crièrent-ils.

Le moine fit un geste de mépris et continua : « Combien votre salut m'est cher!... car je m'expose à passer des jours entiers avec ce fils de Satan pour que Dieu ne s'irrite pas de vos relations avec lui.

— Et pour débiter votre pacotille, — repaHit l'incorrigible philosophe.

— Aussi nous vous bénissons, mon père, — crièrent les autres contrebandiers à haute voix, afin d'étouffer cette impertinente interruption.

LE uoiNE. — Jésus! mes fils, je gémis comme vous que cette tartane soit commandée par un renégat ; mais ce renégat est le seul homme , c'est-àdire le seul mécréant qui connaisse bien cette côte. Hélas ! hélas ! que ne se présente-t-il un chrétien ?

— Ecoutez , mon père , — dit le marin qui avait souffert de la distraction de Florès , — l'homme à l'évacuation sanguine enfin ; — écoutez , mon père , est-ce une bonne action que de délivrer la terre d'un païen ?

— On obtient le ciel, mon fils I

— Merci , mon père. « Et il s'éloigna. » En ce moment , le Bohémien était descendu de

son cheval , et restait absorbé dans ses réflexions ,

M PIifK KT PLOK.

tandis qac ses noh*s finissaient iè débarquement. Son fidèle Iskar se jouait sur la grève et baignait sa Ion» (fue crinière, lorsque tout à coup il bondit et poussa un hennissement qui fit brn^quement retotimér ion maître et le tira de sa rêverie.

A ce moment, le couteau du maHn était levé sur la poitrine du (lifano : ce dernier saisit Tassassin à la gorge avec tant de promptitude et de force qu'il ne put jeter un cri. Le couteau lui tofnba des maitts ; ses yetix roulèrent dans leur orbite et ses doigts %e roidirent ; puis peu à peu ils s'assouplirent, ses bl*as s'allongèrent le long de son Corps , sea jambes s'affaiblirent, et il tomba étranglé. Ses compagnons crurent qu'on retournait un ballot.

« A genoux ! mes fils, » dit le moine tttik contrebandiers. Ils s'agenouillèrent, moins le pbiloêopbf , qui regardait la lune en sifflant l'air de la Trttgala.

Alors le moine , armé d'un goupillon , s'approcha des ballots et en fit le toui* en disant : t Arrière, iSatan, arrière! et que ce signe de f édemption purço ces marchandises de la souillure que l'hérésie y a imprimée. Arrière, Satan, arrière!

Et il répandit des flots d'eau bénite sur les caiésci.

— Il les mouille trop ; il va les avarier, — dit le philosophe.

— Silence, — cria-t-on tout d'une voix.

— Arrière , Satan , — dit encore le moine. — Maintenant, mes frères, vous pôuvex toUêfaer h ces objets, t

Les contrebandiers l'entourèrent avec empresse-

lÉ BLASPHÈME. 61

mentf rt ii tira trn long papier de ta ceiature.

— Ces six ballots, mes fils^ sont des soieries vé*nitiennes dont vous pouvez voir les échantillobs à la lucui* de ce falloi Voyee quell'.*8 riches couleurs ! comme ce tissu est Serre et moelleux ! Nous les met*trons À deux quadruples la barre, mes fils.

— Oh ! mon père !

— Mais elle est sainte et bénie, mes fds !

— Par les cornes de Satan ! rcstampillc de la douane du ciel nous coûte plus cher que celle de Cadix, — s*écria le maudit philosophe.

— Tais-toi, misérable ! — dit le moine.

— Mais, révérend, deux quadruples!...

— C'est donné , mon cher fils. Elle les coûte au supérieur.

Et la discussion allait s*entamer, si, du haut du sentier, un homme ne fût accouru dans la plus Jurande agitation : c'était le pêcheur Pablo.

ft Par la Vierge, fuyez ! — s'écria-t-il ; — fuyez ! les habits de cuir sont sur mes pas ; nous sommes trahis par le matin Punto. Il a indiqué le lieu du débarquement à Talcade Vejer; il a promis de tuer le (f itano ; il a promis d'augmenter encore le désordre où vous jetterait sa mort, en larguant les amarres de la tartane pour donner le temps aux doua-, niers d'armer, et de vous couper toute retraite.

— Mort ! mort à Punto ! -^ Et les couteaux luisaient.

— Ce n'est pas tout, — ajouta-t'-il ; — les Crimes et les profanations dti maudit retomberont sur vous,

58 PLIK ET PLOK.

et monseigneur Tévêque a ordonné de vous traquer et de vous tuer comme des loups de la Sierra, pour vous être joints à un excommunié.

— Le saint pasteur change ses brebis en loups? Quel miracle ! — ajouta le philosophe.

— Ainsi, fuyez!... fuyez!... point de quartier pour vous.

— Mort à Punto le traître ! mort ! — Et tous les couteaux le cherchaient.

— C'est fait, — dit le Gîtano en poussant du pied le cadavre. — Ainsi, chargez vos marchandises en toute hâte, car la mer monte, le ciel se couvre de nuages ; et si une fois vons avez vu briller là-haut les carabmes des habits de cuir, ce sera à choisir entre le feu et Teau, mes fils. »

Puis il donna un coup de sifflet prolongé, et tous les noirs, ayant regagné la tartane, retirèrent le pont et se hâtèrent au long des rochers qui formaient le bord opposé du chenal. Le damné resta sur la grève, monté sur son fidèle Iskar.

c Je le disais toujours au supérieur, criait le moine, prévenez monseigneur l'évêque que le damné est à votre solde, et les poursuites seront dirigées en

conséquence. Point Il a voulu le lui cacher, et

voici ce qui arrive.

Et s*adressant au Gitano avec inquiétude : — Mais pourquoi fais-tu éloigner ton navire, le regagneronsnous donc à la nage?

— • A quoi bon ce navire, maintenant, mon père?

Je ne puis sortir avec le Oot au milieu de ces brî'^ sants.

— Mais au moins nous y serions en sûreté , dans le cas où les douaniers descendraient ce chemin pour nous surprendre ; et, par le Christ ! ils ne pourraient approcher de la tartane à travers ces vagues et ces roches. Fais donc mettre le pont à terre, v

Le Gitano fit en som'iant un geste négatif qui terrifia le moine.

Les contrebandiers n'avaient pas pris part à cette discussion, tant ils étaient empressés d'emballer en toute lâte les marchandises qu'ils comptaient avoir à bien meilleur mai'ché, grâce à cet événement. Le philosophe sui'tout chai'geait son cheval de telle sorte que le malheureux animal ployait déjà sous le faix; et pourtant le philosophe entassait toujours ballot sur ballot, disant tout bas : — Une fois sur la route de Vejer, il faudi*a que Dieu te prête les ailes d'un séraphin pour me rejoindre, moine. — Et son cheval portait au moins un tiers de la cargaison de la tartane.

« Ah! j'y suis, — dit le moine, que le signe de tête du Gitano avait beaucoup effrayé, j'y suis ; le seigneur capitaine reste avec nous, parce qu'il connaît une secrète issue qui peut nous aider à sortir de cette anse sans remonter ce sentier, aussi haut que l'échelle de. Jacob. Le seigneur capitaine me l'a dit cent fois, je me le rappelle maintenant. »

En achevant ces mots, ses dents s'entrechoquaient ; il était aussi pâle qu'un cadavre, et pourtant il tâcha

m> PLtK ET PLOK.

fie grimacer un sonrire en regardant rexcommiuiié (le Fair le plus humble et le plus affable.

La figure du Gitano prenait une expression équi- Toqnc, lorsqu'à la lueur d'une fusillade qui partit du haut de la montagne on aperçut les gardes-MSÔtes qui se développaient et prenaient position. Tout espoir de retraite était perdu de ce côté.

K Sainte Vierge ! sauvei-nous, monsieur le capitaine,-7- dit le moine; — le passage! Seigneur Dieu ! indiquez-nous le passage !

^-Le passage! ^- répétèrent les contrebundiers avec effroi, sans savoir ce dont il s'agissait

-^ Quel passage ? -^- demanda le Gitano ; -^ mais vous rêves, mon père, et je crains que vous ne fassiez un mauvais songe ; car les habits de cuir com>mencent à descendre, et les balles sifflent. Tenez!.!.

— Mais, mon Dieu ! vous m'avez dit qu'il y avait au milieu de ces rocs une issue cachée qui rejoignait la côte, une issue qui pouvait nous donner le moyen de sortir de cette anse fermée que la mer gagnr dc\jà, et des rochers partout!... Sainte Vierge! partout des rochers à pic! s'écria le moine désespéré, en regardant au-dessus de sa iète.

— Partout des rochers à pic ! — répéta le Gitano.

— Allons, révérend, un miracle, c'est le moment, — dit le philosophe, qui regardait d'un œil de dou-* leur son cheval, si richement chargé. » .

Plusieurs Coups de feu partirent d nouveau du sommet de la montagne , mais les .^alles tombèrent mortes ; car les douaniers n'approchaient que lentc*^

LK BLASPH ME. Çl

ment çt étaient encore fort éloignés, à cause des nombreux détours que faisait le sentier. La lonc brillait au milieu d'un beau ciel , et sa douce clarté éclairait ce curieux tableau dans tous ses détails

t Que j'aime une belle nuit d'été ! — dit le Gitano ; — les fleurs s'épanouissent pour aspirer la fraîcheur de l'air , et leur parfum vous arrive plus suave. Tenez ! mes frères, sentez-vous la bonne odeur des aloès et des caïtiers ? s

Une nouvelle fusillade inteirompit cet inconvenant monologue ; mais , cette fois , un conti*ebandier tomba.

ft Au nom du Christ! tu dois nous sauver. Au nom de Dieu, je te l'ordonne ? — r cria le moine au Gitano, en lui montrant le ciel, n

Ce moui^ement fut beau, mais il ne produisit au« cun effet, car le Gltano répondit en riant : « Au nom de Dieu, de Dieu î... y pensez-vous, mon père? Ke plaisantez donc pas. Le moment est grave! grave!... voyez plutôt ce chrétien qui se tord et perd son sang. »

Au rire effrayant du damné se joignit le bruit do la mer , qui montait, montait , et venait à chaque instant battre et rétrécir l'étroit espace oh ce près* saient ce petit nombre d'hommes.

Les Espagnols se signèrent en frémissant. Un d'eux arma son escopette , et la dirigea sur le Gitane. Le moine se précipita à temps. & Malheureux ! lui seul peut nous sauver ; lui seul connaît ce passage ! «

fii PLIK ET PLOK.

Voyant cette démarche hostile , le Gitano était entré dans la mer , qui s'élevait jusqu'au poitrail de son cheval, a Voici les douaniers qui descendent les dernières rampes , mes fils , et vous savez que maintenant les balles comptent , — cria le maudit y en montrant le contrebandier blessé à mort. *

Les Espagnols se jetèrent alors aux pieds du moine : « Mon père, priez pour nous ! v

Et le moine et eux se prosternèrent en criant : K San Juan, san Juan! priez Dieu pour nouslv

Et ils se frappaient la poitrine , tandis qu'à la lueur de la fusillade on voyait le Gitano à cheval les dominer de toute sa hauteur, et cette figure cti*ange, dont la nuit semblait doubler les proportions, se dessinait en noir avec de vifs reflets couleur de fca sur une pluie d'écume éblouissante de blancheur.

Plusieurs coups de feu rententirent encore ; un second contrebandier tomba, et l'on entendit les commandements des officiers gardes-côtes.

La frayeur du moine était à son comble ; il se traîna jusqu'au bord de la mer, et là, les genoux dans Feau, il cria au Gitano avec l'accent de la plus profonde terreur : « Sauve«moi ! Sauve-moi ! »

Et il pleurait, le moine!

« Par l'âme de ton père , sauve-nous ! nous te donnerons de l'or, de l'or ù remplir ta tartane ! n hurlèrent les contrebandiers.

Et ils l'imploraient à mains jointes, tandis que trois d'entre eux se roidissaient dans les dernières convulsions de l'agonie.

LE BLASPHEME. Ga

f Mon Dieu ! mon Dieu ! — bégaya le moine. Et il se tordait les bras, et il se roulait sur la roche ensanglajitée.

— Dieu est sourd ! — dit le Gitano ; — invoque Satan. — Et il rit !

— Arrière, arrière, blasphémateur! » répondit le frère en se relevant avec effroi.

Mais la mer gagnait tellement, que les lames venaient briser à leurs pieds et les couvraient d'écume.

« Invoquez Satan , et je vous sauve. Derrière ces rochei'9 est une is«ue secrète masquée par une pierre mouvante : elle vous mettra à l'abri des gardes-côtes. Il est temps encore , car maintenant Tescai'pement vous cache à leurs yeux, » reprit le Gitano, qui était à flot avec son cheval.

Et les contrebandiers interrogeaient chaque roche avec désespoir, et le moine, les yeux fixes, la figure livide, fit un nouveau mouvement d'horreur en pensant à la proposition du maudit. . . Puis pourtant il parut faibhr.

Et ceci est concevable, car, en ce moment , quoiqu'on ne vît pas les douaniers, on entendait le bruissement de leurs armes et le craquement des batteries qu'on armait.

« Eh bien ! — dit le moine en délire, — eh bien ! Satan , sauve-nous ! car tu n'es, tu ne peux être que Satan.""

— Oui , Satan , sauve-nous ! » crièrent les' Espagnols avec un accent de terreur indéfinissable.

64 PLIK ET PLOK.

E)t, haletants , les y^ux ûxes et élinceUaiSf Us attendaient.

Le Gitano haussa les épaules , tourna la tête de son cheval du côté de la tartane , et la gagna à la nage au milieu d'une grêle de halles , en chantant cette vieille romance mauresque d^HaJiz :

K Oh ! permets, charmante fille , que j'enveloppe mon cou avec tes hras, etc. etc. »

lies contrebandiers restèrent anéantis.

« Feu! par saint Jacques, feu! Tirez sur le cheval et sur la plume blanche , c*est le bandit luimême , » criait l'officier, que l'on distinguait parfaitement , car sa troupe s'était arrêtée à l' avant-dernière rampe pour se former en un peloton épais qui faisait un feu noun*i et continu sur le reste des contrebandien.

Or, ce qui restait de ces n^oeiants sans patentes n'avait qu'à choisir entre le feu et l'eau, comme avait dit le Gitano.

K Feu ! feu sur ces mécréants ! — répétait l'officier pour stimuler sa troupe ; — manseigneur l'évêque a promis des indulgences pour ce carême, et, puisque le chef nous échappe , écrasons ie reste de sa bande. Feu!...

— Mais, capitaine, je vois un moine.».

— Infâme, impie déguisement! feU sur ^apostat!

— Par san Pedro ! feu donc. A vous j mon révérend. 9

Lie IU.AilPHKMR. 66

Le moino raçut le coup dans la poitrine, et tomlw à {{eooux. lU ne restaieat pliu que deux , lui et le philofophe , auiii blesié. Les autres avaient été ou tués ou noyés en voulant gagner la tartane au milieu des brisantst ou entratnés par les lames , qui devenaient affreuses.

ft Mes fils ! — criait le frère, — je suis un moine* de San-Juan , envoyé par mon supérieur ; pitié ! au nom du Christ , pitié ! «

Et il se cramponna aux pointes aiguës du rocher.

t Ce qui fait , — balbutia le philosophe en recevant une seconde et mortelle blessure , — que , si j'avais à croire en quelque chose , je ne croirais ni à Dieu ni au diable , car j'ai essayé de tous les deux , et... je... »

Ses bras s'ouvrirent. Il lâcha le morceau de granit qu'il ctreignait avec force, écarquilla les yeux... et disparut.

« Grâce ! grâce ! mon Dieu ! je me noie ! » hurla le moine qui se débattait sons une lame..

Il mordait le rue.

» Comment ! «^ dit Foilicier, — l'impie vit ciii* eore ! feu donc , par saint Jacques ! »

Trois coups de carabine partirent à la fois ; la robe bleue du révérend flotta un instant , et l'on ne vit plus rien, rien... ni chevaux, ni hommes, ni moines ! rien que des vagues écumantes, qui Avalent déjà envahi la première rampe du sentier, et ve» naient déferler à grand bruit sur la seconde.

Le Gitano seul avait échappé.

«H PLIK KT PLOK.

K Par le Christ ! sa tartane va se briser contre les écueils, — crie Tofficier. — Dieu est juste ; et puisqu'il sort -du chenal contre la marée , sa perte est certaine. *

En effet, le damné louvoyait intrépidement dons cette passe , que la fureur des lames devait rendre impraticable.

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