LE RÉCIT
Homicide point ne aéras!
Comm. de Dieu.
Pendant que le brave Massareo écrasait l'une des tartanes ^ l'autre , sortie de la passe de la Torre, naviguait avec habileté , malgré les rafales du levante, dont la violence diminuait pourtant sensiblement.
Il n'y avait rien au monde de plus éblouissant que la petite chambre de ce navire , au milieu de laquelle deux convives étaient alors attablés. Un énorme globe de cristal fixé au plafond projetait une clarté vive et pure, qui se jouait sur une riche étoffe turque , d'un bleu lapis , où l'on voyait brodés de beaux oiseaux rduges qui déployaient des ailes dorées, et tenaient entre leurs paites d'argent de longs serpents aux écailles vertes comme des émeraudes , enfin un divan de satin brun faisait le tour de cette pièce, qui formait un carré long.
Au centre, et proche du divan, s'élevait une table servie avec une recherche et un goût exquis ; mais , au lieu d'être soutenue par des pieds, quatre légères chaînes de bronze la suspendaient au plancher, dans la crainte du mouvement du tangage et du roulis. Le tintilla de Rota , le xérès et le pacarète étince-
Itient dâm de p^ccicai Mcùtiê de cristal dont les raille facettes réflcchissaient une Itifnière changeante et colorée corfime les nffances do prisme, tandis qne les raisins de San-Lucar , aux grains violets et velotttés, les figaes noires de Médina, les grenades de Séville, qne le soleil avait fendues, et les oranges longues d'Altratra, s'élevaient en pyramides élégantes dans dei corbeilles tressées d'un léger filigrane de vermeil, telles qu'on en voit à Smyrne; puis le linge éclatant de blancheur était , selon la mode orientale , traversé en tons sens par de brillants dessins brochés d'or et dfe soie.
Sculenient de simples bouteilles d'un verre brun , an col long et étroit, au bouchon goudronné et fixé par des liens de fer, des bouteilles enfin qui sentaient la France et le Champagne d'une lieue, contrastaient singulièrement avec (e luxe et fappareil tout asiatique qui régnait dans cette pièce.
Rt c'était bien du Champagne , car deux couper coniques et cylindriques, qui se dressaient sur leur large pied de cristal , venaient d'être glorieusement remplies, et la liqueur rosée qui pétillait, scintillait, éleva bientôt sa mousse frémissante, bien an-dessus des bords du verre.
s Attention , commandant, la marée monte ! v
Ainsi disait lo jetfne homme imberbe qui commandait cette tartane sosie, poursuivie avec tant d'acharnement et de malheur par les deux lougres garde^^dtes , pendant que le damné débarquait la
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contrebande du couvent de San-Jaan au pîed des rochers de laTorre.
La même tartane que le brave Jago avait enlevée à Tabordage contre un bœuf et ses cornes , et dont son vaillant capitaine achevait la défaite à grands coups de canon.
a Commandant, la marée baisse; et, si vous ii*y prenez garde, elle sera tout à fait basse dans une minute, répéta Tenfant , et d'un trait il huma ce qu il appelait la marée, de façon que son veiTc fut à sec. Que j'aime ce vin de France ! Car notre xérès et notre malaga , avec leur couleur d'un jaune sombre, me semblent aussi tristes qu'un cantique chanté par une duègne ; tandis que la teinte riante et rosée de ce Champagne me ravit d'aise. Vrai Dieu ! c'est comme si j'entendais la Juana fredonner sur ma guitare un vif et fringant boléro. Ma foi , vive le vin de France ! reprit-il en abaissant si joyeusement son verre sur la table qu'il le brisa. Ce bruit tira l'autre convive de sa rêverie, c'était le Gitano.
— La France ! Fasillo, sur ma parole, c*est un digne pays !
— Pays de l'hospitalité , dit Fasillo en alisorbant un second verre de Champagne. «
Le Gitano regarda, se pencha en arrière sur les coussins du divan, et partit d'un éclat de rire.
« Et de la libprlé,^» — conduua Fasilîo avec le mcmc geste.
Ici les éclats de rire du Gitano furent si violents qu'ils retentirent au-dessus du bruit de la (empiète
LE RKCIT. DU
qui mugissait au dehors, et ils redoublèrent même à la grande confusion du pauvre Fasillo, qui le regardait d'un air mécontent et étonné.
Le Gitano s'en aperçut.
t Pardon , Fasillo , pai'don , mon enfant ; mais ta naïve admiration pour ce doux pays de France , comme .on dit, m'a rappelé tant de choses!...»
Après un moment de silence le Gitano passa rapidement sa main sur son front, comme pour chasser une idée pénible, et dit en souriant :
« Maintenant que nous ne pouvons plus faire la cont]*ebande,*et que notre escadre est réduite de moitié, où irons-nous, Fasillo?
— En Italie, commandant ! comme ici , le soleil est chaud, le ciel bleu, les arbres verts ; comme ici, les femmes brunes chantent sur la guitare et s'agenouillent devant la madone ! sans compter que plus d'une anse de* la côt6 de Sicile offrirait un bon et sûr ancrage à votre tartane. Allons ! le cap sur l'Italie, commandant.
— En Italie ! . . . non , car les meurtriers y sont punis de mort, vois-tu, Fasillo !
— Dieu! vous, meurtrier! — s'écria l'enfant avec effroi.
— Ecoute , Fasillo , j'avais quatorze ans ; moi et ma sœur Sed'lha nous conduisions mon père , qui marchait à peine , lorsqu'il tomba frappé d'un coup de carabine. C'était le fruit d'une sainte haine que nous portait un chrétien. Je n'avais sur moi que mon stylet, je m'élançai, poursuivis l'assassin, et
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l'attel^iiis près ifaii rocher; il éfaM fort et rigonreai, mais le sang de moa père avait (aebé m« ceioture. . . et je l'égorgeat avec déliées. Voilà comme je quittai ritali&avec ma pauvre petite Sed'lha. Qaaorais-to fait, toi, Fasillo ?
— J'aurais veo^ mon père, — dit Fenfant aprps un moment d'an silence expressif. Mais il reprit en soupirant : — Virons de bord, commandant, et allons en Kgypte. On dit qoe Hébémct-Ali et Ibrahim accueillent les étrangers. AHons à ^eiandrie..
— C'est une bonne ville qu'Alexandrie : e'est Ut que je débarquai en fayant l'Italie. Un brave émir me recoeillit avec ma soenr et m'envoya atf collège, car il y 8 plus d'instmction et de collèges à Alexandrie que dans, tontes les Espagnes, Fasillo.
— Je voQS crois, coimnandant.
— Là, j'appris la langue Iranqoe , Fespagnol , la science des chiffres , Fart nantique. Enfin on fit de moi un brave marin.
— Et par ma mère ! on fit on brave marin.
— Au bout de six ans je commandais- nn bricli qdi rencontra le br61ot de Canaris, Fasillo. «
Fasillo fit le salut militaire.
a Et je revins dans le port ponr me radouber, réparer les ravages du feu, et recruter nn nouvel équipage. Ce qui arrivait toujours quand on rencontrait Canaris et son brâlot. On me reçnt avec joie à Alexandrie. Vrai, c'est une joyeuse ville, sortoot par nn beao soir, quand le soleil se couclie derrière les