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SCÈNE PREMIÈRE

Un salon moderne. Il est quatre heures.

.M. ET Madame DK CLKRVILLK.

^I. DE tl.i'.RV II,!,K A .MADAAIE DE CLERVILLE, (JUI Cllh-e.

— Ebbicn! madame?

MADAME DE CLERVILLE, firrc un souptr. — E!i bien ! mon ami, vous aviez raison ; Kpaminondas est rentré liier à minuit.

M. DM (;lkr\illk, rrf/itniit. — C'est un monstre!

MADAME DE CLERViLLE, timidement. — Alon ami, peut-être sera-t-il resté beaucoup plus tard que d'habitude chez son répétiteur de droit, afin de travailler à ses examens.

M. DE CLERVILLE. — Oul ! va-tcn voir s'ils xieu-

nent chez son répétiteur de droit! Il faut, en

vérité, que vous soyez aussi aveuglée que vous l'êtes pour croire à cela. Je parie qu'en en sortant il aura été dans quelque café, dans quelque estaminet, avec sou garnement de AI. Simonneau.

MADAME DE CLERVILLE , effrayée. — Epaminondas dans un café ! dans un estaminet !

:\i. DE CLERVILLE. — Et pourquoi pas? Je vous dis que ce sera encore ce mauvais sujet de AI. Simonneau qui l'aura entraîné là pour boire du punch ! fumer... que sais-je?

MADAME DE CLERVILLE , ^'0?</W«//^ leS mciiliS dCet'

terreur. — Fumer dans une pipe ! notre Eparainondas... élevé comme nous l'avons élevé!,.. Ah! mon ami, c'est impossible.

M. DE CLERVILLE. — Je VOUS dis qu'il en est capable, moi ; vous ne connaissez pas le caractère impérieux et opiniâtre de cet enfant-là. Joignez à cela la détestable influence de ce misérable Simonneau sur lui... Vous verrez qu'il le perdra... Son avenir m'épouvante !

MADAME DE CLERVILLE. — Alais aussi ne vous exagérez-vous pas l'influence de M. Simonneau sur f]paminondas"? Ils sont du même âge, camarades de collège ; M. Simonneau est bien né, sa famille hono-

rable ; quel mal voyez-vous à ce qu'Epaminondas aille avec lui?

M. DE CLERViLLE. — Le mal? le mal?... Vous voilà toujours à voir tout en beau. Quand je vous dis que ce Simonneau est un vaurien, qui, sous prétexte d'étudier la peinture , passe sa journée à ne rien faire et à manger l'argent que ses parents lui envoient de leur province. C'est lui, je vous le répète, madame, qui dérange mon fds, qui lui met cent balivernes dans la tète, et, j'en suis sur, tâche de le dégoûter de la carrière de la magistrature. Mais il aura beau faire, il sera magistrat, corbieu ! Il sera magistrat, ou il dira pourquoi !

MADAME DE CLERVILLE. — Alais aussi , mon ami, peut-être Kpaminondas n'a-t-il pas de vocation pour celte carrière ; et puis à son âge, à dix-sept ans, que voulez-vous? la magistrature doit sembler une chose bien grave... bien sévère.

M. DE CLEKVii.LE. — La vocatiou ! qu'est-ce que cela signiûe, la vocation? Y a-t-il besoin de vocation pour faire son droit, prendre ses degrés, devenir substitut, procureur du roi, juge, et peut-être conseiller à douze mille francs inamovibles? Mais en vérité, madame, vous êtes folle avec votre vocation; est-ce que j'avais plus que lui la vocation, moi? Gela m' a-t-il empêché d'arriver? Et d'ailleurs n'a-t-il pas été élevé là-dedans? \'est-il pas enfant de la balle, comme on dit? Est-ce qu'il ne voit pas sans cesse chez moi des magistrats? Qu'y a-t-il donc là Me si effrayant? Est-ce qu'il n'y a pas parmi nous de vrais

houte-en-train ? Est-ce qu'on doit rtre triste comme un bonnet de nuit parce qu'on est juge? Et pourvu que notre vie publique soit convenable, personne n'a rien à voir dans notre vie privée ; seulement il y a certains dehors à garder, et on peut bien, ce me semble, faire ce sacrifice-là à l'espoir d'une aussi belle position! Douze mille francs d'appointements inamovibles, bien positivement inamovibles ; où trouverez vous un tel avantage? et dans cette vie, il faut avant tout songer au solide ; aussi , avec cet avenir et la fortune que nous lui laisserons , il pourra faire un superbe mariage. \ oilù à quoi vous ne songez jamais.

MADAME DE CLERViLLE. — Vous avcz raison , mon ami ; mais , sans vouloir excuser Epaminondas , il a les goûts de son âge : il est gai ; il n'a ni sérieux ni gravité dans le caractère, et pour une profession aussi austère... il me paraît bien étourdi.

M. DE CLERViLi,?:. — Mais enfin, puisqu'on ne peut le changer... n'est-ce pas? il faut bien le prendre comme il est.

ArADA.ME DE CLERVILLE, Iiésitaut et civec Ihnidité. — Mais puisqu'on ne peut changer son naturel, ne pourrait-on pas... au moins... changer sa carrière?

M. DE CLERVILLE, ctvec Vite effroyable exylosion. — Changer sa carrière, madame !.,. changer sa carrière!... Ah çà! y pensez-vous? Et que diable voulez-vous que je fasse de cet enfant, s'il vous plaît? Où trouverai-je ailleurs toutes les facilités que j'ai pour le pousser là-dedans? Est-ce que mes amis.

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mes protecteurs ne sont pas dans la magistrature? Est-ce que sa ligne n'est pas ainsi toute tracée?... Changer sa carrière ! mais c'est absurde. Après tout, voilà ce qui arrive : suez sang et eau pour assurer l'avenir de vos enfants... et ils prennent justement tout au rebours... Changer sa carrière?... et c'est vous, vous, sa mère, qui l'entretenez peut-être dans ces sottes idées-là!

MADAME i)E ci.KRVii.i,K. — Mon ami, le pensez-vous, le pouvez-vous penser?

AI. i)K CLERViM.E. — Cc que je pense , madame , c'est que je n'aurai pas travaillé quarante années de ma vie, cultivé des connaissances précieuses, entretenu mes amis de mes projets sur mon fils pour voii* un beau jour tout cela s'en aller à vau-l'eau. Mon fils sera dans la magistrature, entendez-vous! Et ce ne sera pas sa carrière qui changera, mais, corbleu ! ce sera son naturel, ou il dira pourquoi.

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