SCENE II
DÉCKMHRK 1S:J0
lu salon.
CRiXET, en garde national, outrageusement frisé et infe> tant l'eau de lavande. — Ah ! mon Dieu, raonDicu! huit heures, et la remise qui n'arrive pas. . . et madame Grinet qui n'est pas prête. . . Comme si on ne pouvait pas toujours être prrte quand il s'agit d'aller à la cour ! A la cour ; je vais à la cour... nous allons à la cour. Ah ! c'est là un gouvernement ami du peuple et bien digne d'une grande nation comme la France ! Et puis, comme les Binard vont enrager! Tiens... des petites gens en boutique, des détaillants... Il manquerait plus que ça; ça voudrait aussi aller à la cour... comme nous autres qui faisons en gros. Oui... c'est pour eux que nous aurions fait les glorieuses... Le plus souvent! Pas de ça! Il faut maintenant que chacun garde son rang, puisque nous avons le notre... Ah! mon Dieu! j'ai peine à
•lîl SCKXKS 1)1 ALOCL KES
le croire... à la cour. .. je vais à la cour. Ah! cerle.s je ne ref^retle pas de n'avoir eu que deux voix pour èlre caporal, moi qui comptais sur Tépaulelte ; je compte pour rien non plus les pertes que j'ai supportées dans les trois jours, pour la cause de la liberté... tout ça m'est bien payé aujourd'hui, je vais à la cour... EnOn je vais à la cour, comme un grand seifjnour d'autrefois allait à la cour!!! VA retfcremiso qui n'arrive pas... (licf/ardant à stt montre.) Sept heures trois quarts, nous arriverons trop tard, ca sera fini. J'ai tout de même eu une bonne idée de faire habiller Su/on en homme... ca fera bon effet derrière la voiture, nous qui n'avons pas de domesli<jue mâle... [Appelant.) Suzon, Suzon...
Kntie)>\'/M\, énorme Ji lie pirardr et (harnite , relue dnn pantalon de M. drinet, indèreniinent rollant.
SI /ov — Donnez-moi donc le temps de m'Iiabiller aussi...
»;hi\ki. — \o\ons... voyons, mets donc ta redint^ote, Suzon, ou on va te reconnaître, et surtout boulonne-loi bien... Ah, ca ! lu n'auras pas peur derrière In remise.
SI /ON. — Dame... mot)sieur, je ne sais pas, moi : j'y suis jamais motili-e, pas plus (jue vous dedans,
(.iu\Ki. — (Tesl bon, c'est bon, e( enfonce bien l(Mi chapeau sur les yeu\. ..
M. CRIXKT. -2 2-,
>i /()\. — (y est tout de même une fameuse farce, allez... Ah! voilà madame Crinet.
Eniie yiAuwiK CRI.VET. — Viiujt-cinq ans. — Assez jolie. — BniiiP. — Grasse. — Rohe jonquille. — Bolirard vert à plumes rouqes. — Ceinture bleue. — Krharpe orange.
<;ki\kt, ébloui. — Ah! saperlotte... madame Crinet, tu es joliment hien mise; tu as l'air d'une actrice !
MADAME CKiXKT. — Tu trouvcs, monsicur Crinet ; eh hien, tout ca c'est du coût de M. Récrulus... i Elle soupire.)
CKi.vKT. — Ah! ah' Réaulus .. voilà un oriaiiial, avec son poignard et sa pipe faite avec un os de inort.
MADAMK CRixKi', sijupiraut eucove. — (Test nu être qui me fait l'effet de devoir finir par un fameux suicide... c'est délirant.
CRiVEi. — Bien obligé... Pauvre garçon, comme
lu y vas... Heureusement qu'il n'en a pas l'air et
c'est un gaillard gros et gras, qui fait ses quatre repas, comme on dit, et n'a pas envie de mourir.
.SI zo\. — Monsieur Crinet, voilà le fiacre.
CKixET. — Est-elle bête, c&W& Suzon... le fiacre; la remise, imbécile : elle me coûte hien mes quinze
francs... Mais voyons, boutonne-toi donc, Suzon
donne-moi mon bonnet à poil... Ali! mon Dieu !
224 SCKXES DIALOGUKES.
Ai;>DAMK f.RiXET. — Qii'as-tu donc , monsieur Crinet?
ciuNKT. — Ah! mon Dieu.... mon Dieu.... à la cour, est-ce qu'on met son bonnet à poil sur sa tète ou sous son bras ?
AUDAMK CRiVKT. — Pour Ça, je n'en sais rien...
CHivKT. — C'est effrayant, madame Ciinet... c'est effrayant, car si le roi me parle... de quoi aurai-je l'air?
SI /ox. -Ah! (juelle farce — le roi qui parlerai! ù M. Crinet.
rnivKT. — Mais est-elle IxMe, cette Suzon... veuxtu te taire... Allons, tout bien considc^ré, ma foi , je tiendrai mon bonnet sous mon bras : ce sera plus poli. Voyons, cclairc-nous, Suzon... Prends ton cachemire Ternaux, madame Crinet, et prends j]arde
sur |(> cnn-f du IrnisirMic. . . ( l/\ Sfnfrii/. ) SCÈNE III.
Lf iii/-mr n.ilnii.
Kntiriit CWWVj'Y vt xa femme rcmianl <lc 1(1 tour.
CKIXKT. — C'est une horreur... et cette ind)ccile
de Su/on qui se laisse rernimaîlre pour une femme.
M\i»\MK cruxKT. — Il fallait la voir se débattre au
M. CKINKT. iib
milieu de tous ces domestiques qui sont d'une insolence...
sizoN. — Tiens... est-ce que c'est ma faute à moi si vos habits sont ti'op étroits... si...
CRWKTy fur le u.c. — Taisez-vous, grosse bète
et allez-vous-en... (Sort Suzoïi.) Je les entends encore avec leurs quolibets quand nous sommes
montés en voiture... Ah! c'est une belle chose que la cour, le roi n'a pas seulement eu plus l'air de me connaître... que s'il ne m'avait jamais vu... moi qui n'ai pourtant pas manqué une parade ou une revue, et qui ai trinqué avec lui au procès des ministres... C'est ragoûtant.
MADAME CRiXKT. — Saus Compter que ça devient très-mèlé... j'y ai vu les Binard...
CRIXKT. — Et quelle dépense ' quinze francs de remise, cent trente francs pour ta toilette ; cette bête de Suzon qui s'est fait déchirer ma redingote par derrière... C'est ruineux. Ah! si on m'y reprend... à ta bète de cour.
MADAME CRixET. — Ala bète de cour... ma bète de cour... c'est bien plutôt la tienne...
.AioxsiELR CRIXET. — La mienne... C'est ta coquetterie qui m'y a fait aller.
MADAME CRIXET. — Ma Coquetterie... il y avait de quoi... et avec qui donc que j'aurais fait de la coquetterie... un tas d'insolents... Il y en avait surtout
un petit gros, tout brodé qui a dit en te voyant
danser et en ricanant... tiens, tiens... pigeon vole...
M. CRIXET. — Comment ra, pigeou vole?
■22G 8CEXES DI ALOGUKKS.
jiAi>\MK CKi.vKT. — Certainement AI. l*if][con, la liardc nationale. C'est un emblème...
M. CiuxKi. — C'est une horreur; on nous a fait venir là comme des baladins pour s'amuser de nous. . . c'est épouvantable... AIi! c'était bien la peine dallci* faire battre mes ouvriers pour ça, et de supporter les pertes que la révolution m'a fait éprouver.
jnnuiK cuiNKT. — Tu n'es jamais content aussi... n'es-tu pas fjarde national. . . toi qui as tant crié contr»' M. de Villcle parce qu'il l'avait supprimé?
CMiVKi. — Ça c'est vrai, je suis garde national e( juré dans les affaires politiques, c'est toujours trèsllattcur ; et après tout je méprise la cour, moi... Je suis plus que la cour... puisque c'est moi qui paye la cour. . . i)aii diable, j ai mes droits politiques, moi. . . et avec ça on se moque de tout.
.u\i>\Mr: ciu.vKT, à pari. — Ou plutôt on se moque de vous [HauL) Allons, viens te coucher, monsieur Crinet. {Ils sovlenl.)