SCÈNE PREMIÈRE
lue ia*le chambre à cooclier d'ancipu cbàleau. Deiaut l.i eheinioce , dans un large f t haol fanleoil est assis le père Royer ; il soruineilie. Madeleine entre et le chapelain s'éveille.
LK PKKK KuVER. — Je Dc 1116 troiïipe pas , c'est toi, ma vieille Madeleine?
MADKLEi.vE. — Oui , monsleur le chapelain; depuis dix ans que j'ai quitté l'hôtel de Paris pour venir ici au fond de l'Auvergne , vous m'avez reconnue encore.
LE PÈRE ROVER. — Et avcc grand plaisir ; car tout le monde au souper m'a paru bien préoccupé , et tu pourras peut-être me dire pourquoi , au milieu de l'hiver, on m'a fait quitter tout à coup Paris, l'hntel, ma petite chambre et mes études.
MADELEINE. — Mais je n'en sais rien , et j'ai été tout étonnée de vous voir arriver ; vous devez être harassé d'une pareille course à travers nos niontaanes ?
LE PÈRE ROVER. — Malgré la curiosité avec laquelle j'espérais une explication , je n'ai pas été fâché qu'on se retirât de bonne heure : et tu vois qu'en at-
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tendant la visite de raa chambrière , j'avais cédé au sommeil ; cependant, cette grande chambre où la lumière de mon flambeau se perd , et qu'éclairent irrégulièrement les reflets de mon feu , me fait un singulier effet. Dis-moi donc aussi pourquoi tout ce bruit au château ?
MADELEi.VE. — Mais au contraire ; tout est tranquille aujourd'hui de meilleure heure qu'à l'ordinaire.
LE p?;re ROVER. — Kcoute ce tumulte , ces voix , cette musique.
madeleine. — Oh ! on voit bien que vous n'êtes pas fait à la campagne , à notre vent dans nos cheminées, à nos grandes chambres, à nos longs corridors. Les premières années , quand le temps était mauvais comme aujourd'hui , je croyais toujours qu'il allait arriver quelque malheur, {Elle dispose le lit du chapelain tout en parlant.)
LE père ROVER. — Je commeucc à concevoir la peur et les superstitions des campagnes.
MADELEINE. — Puis , VOUS VOUS doutcz peut-éfre qu'il doit arriver quelque chose ?
LE rÈRE ROVEK. — Eo aucunc manière ; que veuxtu dire ?
MADELEINE. — Ricn ; mais on a remarqué que M. le comte de Cavaros et madame la comtesse ont des airs de mystère ; le comte s'est enfermé plusieurs fois avec un jeune seigneur qui est ici depuis (juclque temps ; il y a trois jours , il est arrivé deux amis du jeune seigneur et personne ne les connaît.
IX JEU DE GRANDE DAME. ibi
\otre jeune demoiselle , mademoiselle Hélène , parait aussi toute occupée , toute singulière.
LE PÈRE ROYER. — Tu me parles de tout le monde, et tu ne me dis rien du secrétaire du comte, du jeune Godefroy.
AiAUELEixE. — M. GodelVoy ? je ne le connais pas.
LE PÈRE ROYER. — In jeune homme grand, blond, d'une figure charmante , fraîche et enjouée , qui est parti de Paris, il y a un an, avec toute sa famille.
MADELEINE. — Je me rappelle maintenant avoir entendu parler de lui, mais il n'est jamais venu ici.
LE PÈRE ROYER. — Jamais venu ici?... et il ne m'a pas écrit ! et dans le peu de lettres que j'ai reçues du château, pas un mot de lui... voilà une étrange disparition... Ecoute donc, Madeleine, estce que tu n'as pas entendu comme le bruit d'une cloche ?
MADELEINE. — J'ai l'oreiile un peu dure , à la vérité , mais il n'y a pas d'autre cloche qu'on puisse sonner maintenant que celle de la grille d'entrée, et par un temps pareil je plaindrais celui qui serait dans la campagne ; c'est encore le concert de votre cheminée qui vous a fait croire cela.
LE PÈRE ROYER. — C'est singulier... est-ce que tu t'en vas ?
MADELEINE. — Oui , monsicur le chapelain, madame la comtesse m'a recommandé de ne pas causer, de vous laisser libre de bonne heure ; mais demain au matin je viendrai vous voir,
i.K PÈRE ROYER. — Adicu , ma bonne neille con-
iôi SCKXKS DIALOGLKES.
naissance. {1/ prend son brèriaive et covnnenee à lire, mais d'une manière irrégulière et interrompue. ) Je n'aurais pas cru que le changement de lieu put faire sur moi une telle impression... Je suis bien enfant sous mes cheveux gris, yll lit.) Cependant, je ne me trompe pas , on a marché dans ce corridor où je n'ai pas vu d'autre porte que celle de cette chambre... Cette préoccupation est pitoyable... retirons la clef de la porte et couchons-nous. ( // se 1ère ; mais fjuand il est au milieu de la rliamf/re, la porte s'ourre et la comtesse de Garants entre.) \ ous ici , madame la comtesse ?
LA cctMTKSSK. — Oui, digne chapelain, et je viens vous donner les explications que sans doute vous attendez. \ euillez reprendre votre place près du feu et me prêter votre attention.
i.K j'KRK RdVKR. — Madame la comtesse , je suis à vos ordres : je vous écoute.
\.\ «;().\ITKSSK. — Vous vous avons fait mander de Paris pour marier notre fille Hélène.
i.K l'KKK R(tvKR. — Duus cc chàtcau ïsolc ! au fond de cette province , et avec un si grand mystère !
i.\ (;(»mtks.>hK. — Ce qui peut vous paraîtie étrange dans ces circonstances n'est qn'imr précaution commandée par notre position. INMidant notre séjour a Paris et à Saint-(iermain , M. le comte de Cavaros, avec l'ancienne franchise de nos montagnes, n'a pa.s~ su ménager les in([uiétudes orgueilleuses du cardinal ; et lorsque nous nous sommes décides à revenir ici , Richelieu tenait ouvert sur nous cet œil
L\ JEU DK GRANDE OAMi:. -255
qui pénètre et dexine. Cependant nous avions formé quelque projet d'union pour Hélène ; et dans ce projet nous avions été moins guidés par des convenances de famille ou de fortune que par la vive et sincère passion dont étaient pris les deux jeunes gens ; mais dans un voyage que fit alors celui que déjà nous désignons comme notre gendre, il eut (juelques liaisons avec AIM. Cinq-ilars et de Thou. Pendant trois mois, caché dans un couvent, au fond de la cellule d'un jeune frère, il a su se soustraire au sort des infortunés seigneurs ; mais, plus épris que prudent , il ne veut fuir à l'étranger qu'en emportant le titre dépoux de celle qu'il aime, et nous avons cédé aux prières de notre fille qui s'unissaient aux siennes, l ous comprendrez maintenant pourquoi c'est dans cette retraite séparée du monde , cette nuit , à minuit , que sera célébrée cette mystérieuse cérémonie. Pouvons-nous compter sur vous ?
LK l'KRE ROVER. — Je regarde comme un honneur, madame la comtesse, d'être appelé à remplir ces fonctions. Ce mariage , je le désirais depuis longtemps , mais je n'osais l'espérer.
LA co:\iTESSE. — Comment, mon digne chapelain, malgré nos précautions , vous saviez ?. . .
i,E l'ÈRE R(riER. — Depuis près de trois ans je nie doutais que Godefroy. ..
LA COMTESSE. — Qui ? Cc Godefroy qui a été le secrétaire de monsieur le comte ?
LE PÈRE ROVER. — Comment, madame la comtesse , ce n'est pas lui t
i56 SCKXKS IHALOGIKBS.
i.\ i;oMTK>sK. — Mais , chapelain , de quel monde icncz-Tous donc, et quels sont les insolents ?...
i.B rkRK RdVKR. — PardoD, madame, personne ne m'a dit... Je n'ai parié avec personne... (7/ s arrête pour vunttcr. )
\.\ »:o«TK<SK. — Pourquoi vous interrompez-vous ainsi ?
i.K i-KHK i((iw.n. — i'oui" la snoude ii^is j'ai cru entendre le bruit étouffe d'une cloche, ('.elle de la ;{rillc doit «Mre couverte de neijie... S'il y ai ait un ioya;jeur, un malheureux...
I \ CMVTK.NSK. — Ce n'est «{uère probable; en tout ca.s quelqu'un du château ouvrirait. .Mais, je vous le demande encore, qui a pu vous faire croire que (iodefroy ?. . .
i.K PKRF RnvKR. — .Mon Dicu ' je suis sans doute le seul coupable de cette erreur : tout le monde savait que ce jeune homme si bon, si naïf, aimait à I adoration mademoiselle lleli'ne
i.\ (:o)iTRS.SK. — Personne de nous ne ri;{norail. .'^près?
i.K TKRK n(»\K.li. — J'avais entendu bien dis fois M. le comte faire IVIo^je de son esprit, de son cfrur ; enfin . s'il faut vous l'avouer, j'avais cru remarquer de la part de mademoiselle fîclène tinr préférence qui me paraissait nicritée
\.\ i;ouTi{Sî?K. — Comment î rous avet été dupe de cette coniédie ?
i.K PKKK BovKR. — l OC comedic î madHme la comtesse, une comédie! Je ne comprends pas?
LX JF.l I)K GRAXDK DAMK. -2.-.7
LA COMTESSK. — Quoi ! VOUS n'avez pas vu que nous nous moquions tous de cette extravagante passion, de ce dévoùment fanatique ; que cette prétendue préférence n'était qu'un jeu convenu pour obtenir quelques nouveaux actes de cette amusante folie ?
LF. l'KKK RovKR. — l u jcu î niais lui, madame, il était plein de sincérité et de bonne foi.
LA COMTESSE. — C'était justement là ce qui rendait cette plaisanterie plus divertissante.
LE rÈiJK K()\ KR. — Quoi î mademoiselle Hélène et vous, madame la comtesse, vous l'avez permis ? Mademoiselle Hélène s'est servie de sa beauté, de ses grâces, pour nourrir les illusions d'un malheureux, pour lui donner le vertige en le faisant monter, et le précipiter ensuite en le traitant de fou î Oh .' que n'ai-je compris! je l'aurais éclairé, le pauvre enfant! quand, dans sa joie, il venait m'ouvrir son cœur et me dire tout ce qu'il y avait de grand, de généreux dans sa passion. Cette passion, c'était le plus pur de sa vie. Oh! qu'est-il devenu, qu'est-il devenu?
LA COMTESSE. — Je ne sais vraiment; en province les convenances sont plus impérieuses , cela ne pouvait durer ici ; il aurait peut-être fini par se croire des droits. A Poitiers, où nous avons séjourné quelque temps , M. le comte l'a congédié avec une bonne somme d'argent.
LE l'ÈRK KovKR. — Oh i mou pauvrc ami! mon pauvre Godefroy! comme il a dû souffrir!
258 SCKXES DIAI.OOUKES.
AIADELMIXE entre.
fA rowTKSSK, èfntmêr. — Vous ici, Madeleine? (}uc voulez-vous?
MAi>Kr,Ki\K. — Je vous demande pardon , madame la comtesse, mais AI. le chapelain ne s'était pas trompé en croyant entendre sonner à la j^rille. On a sonné encore, j'y ai été, et j'ai ouvert à un jeune moine qui fait pitié tant il est maiojre et paie ; !e pauvre frère, ne voyant venir personne, s'était assis contre la f^rille, et certainement le froid en aurait tue en une heure de plus forts que lui.
i.A i:oMTKSSK. — Knfin, que voulez-vous, avec tout ce bavardajje?
MAPKI.KINK. — Il demande à passer la nuit près du l'eu de la cuisine ; j ai voulu d'ahord, à cause des <udres que vous avez donnés , avoir la permission «le madame la comtesse.
I, \ coMTKSSK. — C'est bien, qu'il reste, et retirezvous dan» votre chambre ; je suis étonnée qu'il y ait encore du monde debout à cette heure ; j'avais fait dire que je ne le voulais pas.
iiAi>Ki.Ki\K. — Je vais rendre la réponse au jeune moine, et je remonte chez moi, madame la comtesBe. (Madriehic sort.)
i.\ coMTKSSK. — \ ous voycz que j'ai écarté tous les f(ens de la maison. Dans quelques instants, un enfant du villa^^e que j'ai aardé chez moi viendra vous prendre et vous conduira à la sacristie de la chapelle, où vous trouverez tout ce qui vous sera
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nécessaire. Le cointe et moi, le chevalier de Ouerdec, notre gendre, et ses témoins, nous vous attendrons à l'autel. L'heure s'avance; dans quelques minutes mon petit messager sera chez vous. A tout li l'heure, mon père. (Recenant sur ses pas.) Pas de hruit en ti-aversant les couloirs du château , l'enfant aura une lanterne sourde pour vous guider. A tout à l'heure. {La comtesse sort. Le père Royer se laisse tomber dans son fauteuil en murmurant) : s Si jeune et si malheureux ! ^
*Ofe