‹ Comédies sociales et scènes dialoguéesChapitre 80 sur 86 · CORXELIE DU H AIT -PONT. *T:J · texte numérisé non relu

CORXELIE DU H AIT -PONT. *T:J

coR.vÉLiE. — Qu'une demi-heure vous m'écoutiez sans haine, sans prévention.

LE iiARQiis. — Je ne sais ce que vous espérez de cet entretien ; mais je n ai jamais été dur envers personne; je vous écoute.

COR.VÉLIE. — De toute la funeste affaire que je viens vous rappeler, tout ce que vous avez su c'est le crime dont je fus accusée , ma condamnation , mon départ pour Botany-Bay; j ai donc bien des révélations à vous faire, bien des causes à vous expliquer.

LE MARQUIS. — Je VOUS ai promis de vous écouter.

•:oK\ÉLiE. — Lorsqu'il y a vingt-deux ans, vaincu dans vos efforts pour une sage liberté , effrayé par les premiers orages de la révolution française , et surtout par le rôle violent que déjà avait choisi votx'e frère Henri, vous quittiez avec votre jeune femme votre riche et beau domaine de R..., en Lorraine; quand, pour faire à votre pays de plus solennels adieux, vous vîntes tous deux , la nuit , avant de passer la frontière , prier dans la chapelle souterraine de notre belle abbaye de Remiremont, vous ignoriez que, parmi les jeunes pensionnaires qui priaient pour leurs compatriotes prêts à s'exiler, il y en avait une qui se présenterait un jour devant vous?...

LE MARQUIS. — \ ous êtes de ma province, de Remiremont?

coRxÉLiE. — !Moi, je vous connaissais comme le petit connaît toujours le grand ; je pleurais de voiipleurer madame la marquise ; et en jetant un dernier regard vers l'autel, elle me vit et me tendit la main.

274 SCENES DI ALOGLEES.

LK MARQiis. — Henriette a touché votre main ?

«;0R\KLiE. — Vous le dirais-je si j'étais coupable?

LE MARQUIS. — Continuez, je vous prie.

CORNÉLIE. — Un an après je quittai le couvent pour me marier à un de mes cousins, avocat à Xancy ; mais les malheurs que vous aviez fuis nous atteignirent : mon père fut condamné et exécuté, nos biens confisqués ; obligé de fuir, mon mari m'emmena à Paris. Tous ses efforts pour relever notre petite fortune furent inutiles. S'il a succombé aux tentations de la pauvreté, soyez indulgent, monsieur; c'est un si pesant fardeau que la misère ! et il faut l'avoir porté, et longtemps, et sans espoir, pour savoir ce qu'il renferme d'envieuses indignations et de mauvaises pensées. Ce fut dans un de ces jours de détresse qu'il rencontra AI. Henri , votre frère ; il lui raconta nos malheurs et reçut quelques secours , puis il le revit dans de longues conférences, et là le crime qui m'a perdue fut résolu...

ij-: MAiiyi is. — AIadan)e , vous oulragez la mémoire de mon frère.

coRXKLiK. — Tenez, voyez ces papiers : ils soiil bien vieux, bien fatigués; mais ils sont mon trésor, car ils feront croire à ce que je dis, moi, malheureuse revenue de Botany-Hay... Oh! prenez-les, parcourez-les, pendant que je vous parle; nous en aurons plus de confiance , moi à vous parler, vous à m'entendre... Quand il eut été conveim qu'on ferait disparaître le seul héritier des biens de madame la

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marquise de R... , quand M. Henri put penser que votre double désespoir d'une femme et d'un enfant perdus vous jetterait dans quelques-unes de ces périlleuses aventures que tentaient alors les Français émigrés , et qu'ainsi lui serait livrée sa fortune qu'il faisait garder sous le séquestre , notre départ fut décidé. (Montrant an mavqnis nne des lettres qnil tient dans ses mains.) Celle-ci, monsieur, lisez celle-ci, et vous verrez si j'étais étrangère à tous ces sinistres projets.

LE AiARQi is, lisant les lignes qn elle lui indique du doigt. — Oui, vous ne saviez rien encore.

CORXKLIE. — Dans ce pays nos ressources furent bientôt épuisées ; sans doute les promesses faites étaient ajournées jusqu'à l'accomplissement du crime. [Le marquis la regarde aiec étonnement.) Oh! j'ai dit crime , car c'est un crime d'ôter un enfant à sa famille. Par excès de misère , peut-être aussi pour mieux exécuter son projet, mon mari s'attacha comme régisseur à une troupe de comédiens de province. Dans nos misérables courses, exposée à toutes les privations, entourée de gens qui ne pouvaient même comprendre mes plaintes, car moi , je ne parlais pas anglais, je devins mère ; et, contre le caractère aif^ri, tourmenté de mon mari, j'eus un consolateur pendant quelques jours.

LE ILARQUS, avec intérêt. — \'ous avez perdu votre enfant.

f.oRVKLiK. — C'est ici, monsieur, que j'implore toute votre attention.

i7f. SCENES DIALOGLEES.

LE MARQiis. — Vous le i oycz , ma pauvre dame, je vous écoute, car vous avez beaucoup souffert.

coknklip:. — Un jour, mon mari était encore plus sombre qu'à l'ordinaire ; malgré la crainte qu'il m'inspirait , je fus forcée de lui dire que je n'avais que des haillons sans chaleur pour couvrir mon fils (c'était un fils, monsieur), et que la saison était bien rigoureuse. « Il est temps que tout cela finisse, — me répondit-il d'un air farouche, — et cela va finir, et bientôt. — C'est donc un bonheur qui nous arrive? — me hasurdai-je à lui demander. Il répondit encore: — (3ui, un bonheur! » Puis, pendant une heure , plus une parole ne fut échangée entre nous. De temps en temps, pour distraire l'enfant, je le faisais sauter dans mes bras , et je chantais à voix liasse ; mon mari se promenait à grands pas dans la chambre, et souvent s'arrêtait devant la croisée pour regarder l'heure au cadran d'une tour voisine. Au bout d'une heure : ^ \'ous paraissez !)ien inquiet, — lui dis-je; — vous attendez quelqu'un? — Oui, j'attends, et on ne vient pas. Cependant de l'heure qui va s'écouler dépend notre sort. Tout en parlant, il marchait toujours. — Pourquoi vous le cacher? — reprit-il uu instant après ; — il est quatre heures, à cinq je partirai pour la France. — Seul? — Pas avec vous du moins. — Kt moi? — \ ous resterez et ne manquerez de rien. (Malgré moi , j'avais peur.) Ce que je vais vous dire, vous le sauriez bientôt; j'aime donc autant vous l'apprendre. Dans une iieure je pars et j'enlève le fils du marquis de R...,

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que je vais conduire à son oncle, ^î. Henri. C'est cet enfant que j'attends , qu'une femme sûre doit m'apporter ici. A une demi-lieue de la ville , une chaise de poste est prête pour nous , mais ne nous attendra que jusqu'à cinq heures et demie. Passé cette heure, tout est perdu. ■: J'étais restée muette, les yeux attachés sur lui , et ne perdant aucun de ses mouvements.

Enfin j'osai dire : iiïais c'est une action horrihie!» II s'arrêta, les bras croisés devant moi, et me cria : » Avez-vous faim et votre fils a-t-il froid? • Le silence recommença. L'horloge de la tour sonna quatre heures et demie ; nos regards que nous avions portés tous deux instinctivement sur le cadran se rencontrèrent, i Marche, marche, aiguille maudite, — dit-il à l'horloge , — ta rapidité ne m'enlèvera rien. A cinq heures je partirai toujours avec un enfant, î Je le regardais épouvantée : « Oh ! vous me comprenez bien, — ajouta-t-il; — quand AI. deR... élèverait notre fds... Xe me répondez rien! je ne veux rien entendre ! - Je n'avais rien répondu qu'un : Ah! mon Dieu! et tout en continuant à ne pas le perdre de vue , sans presque faire un mouvement, je donnai le sein à mon fils pour qu'il me tînt de j)lus près. Le cadran marquait cinq heures moins un quart, et tous mes membres tremblaient. Si j'ai été coupable , monsieur , ce fut alors ; car je priai pour que l'enfant que je ne conuaissais pas fût livré à la j)lace du mien... II écouta en serrant les dents si quelqu'un montait l'escalier, et moi j'écoutais plus

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ijue lui. li u'y avait plus que cinq minutes à compter, je ne voulus pas, je n'osai pas attendre une lutte, et , à un instant où en se promenant toujours il s'éloignait de moi, je me levai et j'entrai dans une seconde chambre. La porte était refermée , mon fils posé à terre, et j'amassais déjà les meubles devant la porte avant (ju'il se fut aperni de mon mouvement. Je l'entendis bondir vers la porte , l'ébranler, «'t d'nnf' voix étouffée il criait : s Cornélie! Cornelie! malheureuse! » J'entassai encore plus de meubles; il essaya des clefs dans la serrure. J'avais tout mis devant la porte; je relevai mon fds, et en le pressant contre moi à avoir peur de l'étouffer, j'allai m'accrnupir dans le coin le plus éloicjné de la chambre. Tout à coup il s'arrêta, et je l'entendis courir à la porte extérieure. L'horlof^e sonna ; tout était devenu et resta silencieux pendant quatre heures entières. Oli ! jtiintiis jr uni vu si froid ! J'attendis en prêtant l'oreille. Knfin, rassurée, je travaille à rn'ouvrir un passa;]e , soulevant l\ {irand'pcine maintenant les objets dont je n'avais pas senti le poids. J'entrai flans la chambre : personne! Je remerciai Dieu. Mais mon enfant était transi ; moi j'avais faim , et il n y avait là ni pain , ni bois , ni arjjent. \ ous n'avez peut-être j mais compris, monsieur le marquis, qu'on put se résoudre à mendier; je m'y résignai cependant sans peine, tant la honte me paraissait plus léjjère que le malheur dont j'avais été menacée. A travers l'escalier tortueux, dans une profonde obscurité, d une main tenant la pauvre créature toute froide.

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de l'autre m'appuyant à tâtons contre le mur, je descendis à pas lents et mal assurés ; j'arrivai à la rue, et j'y fis quelques pas, bien décidée à tendre la main au premier passant. Mais tout à coup des hommes en embuscade se jetèrent sur moi , m'arrachèrent mon enfant, et malgré mes cris m'entraînèrent après eux.. A la foule que ma résistance attirait, ces hommes disaient quelques mots anglais, et la foule semblait alors me maudire : j'en ai vu qui me montraient le poing et plusieurs femmes voulurent se jeter sur moi : j'étais Iblle. C'est en prison , monsieur , qu'on me menait, et le lendemain un interprète vint m'annoncer que j'étais accusée de rapt sur le fils de M. le marquis de R... En vain je protestai de mon innocence ; ce que je pus dire pour me justifier ne servit qu'à faire voir que j'avais eu connaissance du complot. Mon mari était parti, emportant la proie qu'on lui avait enfin amenée : j'étais inconnue de tout le monde dans cette ville où nous n'étions que depuis deux jours : la nourrice de l'enfant enlevé, soit par une erreur involontaire , soit pour échapper à la respon- . sabilité qui pesait sur elle , reconnut son enfant dans celui qu'on lui présenta; et cet enfant, je vous le jure, c'était le mien, mon fils, que je n'avais pas quitté un instant... Oh!... vous ne m'écoutez plus !

LE MARQUIS. — Dcpuis quclqucs instants, madame, j'ai regret à l'intérêt que vous m'aviez inspiré ; je ne vous crois plus.

coRXÉLiE. — Mais lisez ces papiers, monsieur ; ils vous apprendront qu'avant la mort de votre frère

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