SCÈNE IV
Comme un homme qui prend le frais devant sa porte,
Et tu me fais l'effet de te porter aussi
A ravir. Tu n*as plus besoin de moi? Merci.
Adieu.
LÉANDRE, le retenant par le bras. Avec emphase.
J'aime un objet incomparable et rare 1 n éblouit la terre; et l'empyrée avare Regrettant ce chef-d'œuvre, aux comètes pareil, Des yeux de ma Déesse écarte le soleil.
Il n'ose pas d'ailleurs les regarder en facel
ORGON, voulant toujours s'en aller.
Il montrera son dos; que veux-tu que j'y fasse?
LÉANDRE, le retenant.
Son front semble à le voir la nacre de la mer Née avec Cythérée au fond du gouffre amer; Ses cheveux sont d'or pur ainsi qu'aux séraphines ; Nul paradis ne peut avec des perles fines Lutter contre ses dents, si ce n'est Visapour, Et la mer Rouge enfin n'aurait pas suffi pour Fournir en mille fois les coraux de sa lèvre I
ORGON
Alors, mon cher, il faut la porter chez l'orfèvre ; Il peut, en ce cas-là, t'en donner un bon prix.
LÉANDRE
Celle que j'idolâtre et dont je suis épris,
En qui tant de splendeur et de mérite brille...
Parlons à cœur ouvert, vous avez une fille?
ORGON
Non, je n'en eus jamais.
8o LE BEAU LÉANDRE
Une
Mais non.
LÉANDRE
Mais si, vous en avez
ORGON
Mais si.
ORGON
Mais non, vous m*énerve2.
Je n*en ai pas ; et comme en ce lieu je lambine, Adieu.
LÉANDRE
Mais si.
ORGON
Mais non.
LÉANDRE
Vous avez Colombine.
ORGON
Eh bien ! oui, ce chef-d'œuvre est sorti de mon flanc. Léandre, mon ami, Colombine est mon sang, Bien qu'elle aime à courir, et qu'elle me taquine. Ma défunte, qui fut jadis une coquine.
Dans un jour de franchise, ou plutôt de remords, Me dit (Dieu veuille avoir son âme chez les morts !) Que de tous mes enfants. Colombe était la seule Dont ma mère à coup sûr pût se dire l'aïeule.
LÉANDRE
Nous voyons arriver, même aux gens les plus forts, Ces choses-là.
SCÈNEIV 8l
J'ai mis toas les autres dehors, Et j'ai gardé chez moi cette enfant de ma femme Et de moi. Dans ce vieux quartier dont Tair m'afFamc, Elle cuisine mieux que tous vos marmitons, Me fabrique d'un rien d'excellents mirotons, Et repasse à ravir les jabots de son père.
Or, comme son bonheur est tout ce que j'espère, Qji'elle est bien en couleur, qu'elle a le pied mignon. L'œil vif, et les cheveux fort épais au chignon, Je te déclare ^ci, sans parole confuse, Qjae tu n'es point son fait, et je te la refuse. Va-t'en, tire d'ici tes grègues 1
L É A N D R E , s' agenouillant.
Cher Orgon, J'embrasse vos genoux I
ORGON
Laissons là ce jargon, Tire-les.
LÉÂNDRE.
Cœur de roc, père trois fois barbare.
Plus dur que le granit et que le fer en barre, Qpe me reprochez-vous?
ORGON
Tu hantes les croupiers.
LÉANDRE
C'est un tic.
ORGON
Tu seras pendu.
LÉÂNDRE.
Moîl par les pieds
Ou par la tête?
ORGON
On sait tes façons meurtrières; Le long du Marché-Neuf, tu cours les verdurières.
LÉANDRE
Seigneur, accordez-moi l'objet qui m'est si cher. Je veux me ranger!
ORGON
Oui, dans quelque port de mer.
Tu n'auras pas ma fille.
LÉANDRE, tirant son épée. Tragiquement .
O formidable épée, Lame de mes aïeux, dans tant de sang trempée, Toi qui luttais de rage avec les aquilons.
Appui de l'innocence, effroi des cœurs félons. Toi qui par mes exploits vis Amadis renaître. Plonge-toi sans remords dans le flanc de ton maître. Comme en celui d'une hydre, ou bien d'un noir dragon ! Ce n'est pas toi, d'ailleurs, c'est le barbare Orgon dui tranche par ton fer le fuseau de ma vie.
Montre par mon trépas sa fureur assouvie, Ou pour cet attentat trop loyale en effet.
Si ta candeur hésite auprès d'un tel forfait. Je m'en vais de ce pas chercher ma carabine !
ORGON
Q.ue diantre veux-tu faire aussi de Colombine ?