ACTE I, SCÈNE Vil
rJMPUÛN.
Te voilà donc, enchanteur?
ÉROS, s'avançant vers Gniphou
Oui, in un maître.
GNIPHON.
Eh bien, tu Tas pu voir, ces bocages sont pleins De surprises! Ris donc un peu.
ËROS.
Que je te plains D'être méchant I Tu peux être méchant ! toi l'hôte De la grande forêt charmante !
GNIPHON, avec accablement.
Est-ce ma faute?
ÉROS
Comment?
GNIPHON.
Vois-tu, j'ai trop souffert.
ÉROS
Quelque devin Dit-il qu'en Thessalie on manquera de vin? Et le Dieu qui sourit sous la peau de panthère A-t-il quitté ces monts?
GNIPHON.
Laissons-là le mystère i Ami, tu veux savoir pourquoi j'ai des soucis? Pourquoi pendant des jours entiers je reste assis Sur des rocs hérissés de broussailles hautaines A regarder mes pleurs couler dans les fontaines? Un mot te le dira : je ne suis pas aimé.
ÉROS
Peut-être que ton cœur était mal enflammé !
GNIPHON.-
Lui, mal! Il se consume, il se calcine, il brûle!
Vénus en fusion dans mes veines circule.
L'orage m'a froissé comme un lys! Mon sang bout.
Ce feu n'attendrit pas les Nymphes?
GNIPHON.
Pas du tout.
Mais moi je meurs, ami. Je sanglote et je brame, A travers la nature, ou pour moi tout est femme ! La source chante, et l'arbre, attendri par mes vœux, Sur mon front pâlissant fait traîner ses cheveux. Je vais tantôt glacé, tantôt brûlant de fièvre, Et, tremblant, éperdu, je voudrais, sous ma lèvre Qui tourmente au hasard la flûte de roseau, Tenir l'azur, tenir la Heur, tenir l'oiseau, Et donner, quand la Nuit agite ses grands voiles, De longs baisers d'amour à toutes les étoiles!
éros.
Et jamais une Nymphe émue, enfant encor, Dont les cheveux flottants sont comme un brouillard d'orf N'a penché vers ton front ses deux lèvres de rose, , Et, comme un jeune oiseau sur les branches se pose, N'a fait frémir le lit de mousse où tu dormais En effleurant tes yeux d'un souffle pur?
GNIPHON.
Jamais.
ÉBOS, ironiquement.
Quoi! se peut-il!
GNIPHON.
La chose est difficile à croire, Hais je suis véridique enfin, c'est de l'histoire!
kCTE lf SCÈ?!E VU. 187
Malgré ce teint vermeil et ces blancheurs de la.it, Fait bizarre! on me fuit, comme ?i jùlais Jaul! Si je poursuis Pliyllis, dont les rieuses lèvres Sont de pourpi\, elle court à grands pas vers ses chèvres; Les Naïades des eaux se cachent quand je sors, Bref, il est évident qu'on m'a jeté des sorts! Conseille-moi. Veux-tu me tracer une ligne De conduite?
ÉROS
Iacchus aime la jeune vigne; Le coudrier est cher à la blanche Phyllis ; La Naïade à l'œil glauque aime à cueillir des lys; Le laurier glorieux, que garde une Chimère, Plaît à Phébus; le myrte en fleur plaît à ma mère; Le rouge automne plaît aux bouviers diligents ; Les belles aux bras nus plaisent aux jeunes gens, Et toi, tu ne plais pas aux belles, je m'en lave Les mains.
GNIPHON.
Conseille-moi ; je bous comme une lave !
ÉROS
Eh! que puis-je?
GNIPHON. **
Il me faut ce qui soumet les cœurs, Les sucs mystérieux que l'art des enchanteurs Distille.
ÉROS
Quoi?
GNIPHON.
Ma joie étonnera l'aurore !
Un philtre seulement, Éros, et je t'adore 1
ÉROS
Ah! les philtres qui font aimer 1
GNIPHON, affriandé.
Oui.
ÉROS
Ta les yeux ?
Eh bien! connais les donc, ce sont les blonds cheveux Épars, et dans lesquels le vent libre se joue, C'est le courage au cœur, c'est le sang à la joue, C'est l'ardeur pour la guerre et les nobles travaux, C'est une main habile à dompter les chevaux, C'est une âme éveillant les sanglots de la lyre, C'est la passion folle, ivre de son délire, Enfin, c'est l'amour même, effaré, triomphant, Balbutiant des mots chéris comme un enfant, Et puis lançant la foudre avec un bruit d'orage. Mais toi, vil, tout gonflé d'une impuissante rage, Les Nymphes au beau front s'enfuiront de tes bras, Riant de ton cœur lâche, et toujours tu seras L'objet de leur dédain et de leur raillerie!
GNIPHON, terrifié et suppliant.
Amour !
On entend le bruit lointain des cors.
ÉROS, prêtant Toreille.
Silence !
A part.
Toi, reine de la féerie, Diane, chasseresse aux pieds d'argent, ce cor, C'est un défi, cruelle, et c'est ta voix encor! Tu me hais, tu me hais. Prends garde à toi , je t'aime.
^ GNIPHON, de même.
Amour!
ÉROS
Adieu, Griiphon.
Il sort, en continuant de prêter l'oreille au bruit du cor.