SCÈNE VIÏU
ANTOINE, comme égare.
Quel nuage soudain passe devant mes yeuxî Un tremble nie saisit, triste et délicieux ; le songe, et comme si j'avais bu Tonde noire Du Lé thé, vers la nuit je sens fuir ma mémoire.
CLÉOPATRE, avec une sauvage amertume.
Pour moi, j'avais dans l'âme ainsi qu'un firmament Plein d'astres, et l'orgueil fier du commandement, Des voluptés, des vols d'espérances ailées, Des chimères ; l'amour les a toutes brûlées! Maintenant, sous le ciel de ma chute ébloui, Il ne reste plus rien en moi qui ne soit lui l
Élevant la coupe.
Antoine, à nos amour • !
Buvant.
Vois, je mêle à mes veines Ta perle. Maintenant, fuyez, ô craintes vaines ! Que m'importe si la Victoire devant nous Glisse et tombe, les reins brisés, sur ses genoux, Ainsi qu'une cavale effrayée et fourbue ; On ne me prendra pas ton âme, je l'ai buel Oui, j'ai bu ton ardeur, ta bravoure, ta foi, Ton invincible orgueil qui fait honte à l'effroi^ Ton âme enfin, livrée à mon désir avide 1 Tu m'appartiens.
Oui, mais la coupe n'est pas vide I
Par un mouvement soudain, il arrache la coupe des mains de Cléopâtre.
CLÉOPATRE
Ohl
460 LA PERLE
ANTOINE, élevant la coupe.
Cléopâtre, à nos amours !
Il boit.
Plus de souci, Car si je t'appartiens, tu m'appartiens aussi.
CLÉOPÂTRE, à part.
Dieux ! le passé lointain, comme une blanche étoile, S'évanouit. Je sens mon regard qui se voile ; J'ai ]e cœur inondé de joie, et je me meurs.
ANTOINE
A présent, défiant le monde et ses rumeurs,
Aimons-nous! Comm« au sein des profondes vallées
S'embrassent follerîïent deux rivières mêlées,
Étant deux, nous serons un seul. Que nous songions
Aux combats, tu sauras mener tes légions
Au carnage, dans la mêlée affreuse et noire
Et caresser le se'n meurtri de la Victoire;
Et dans la belle Asie ou sur les bords du Nil
Subir la faim, la soif,, la misère, l'exil.
Mais si tu fuis, laissant incomplète la tâche, —
CLÉOMTRE.
Eh bien ?
ANTOINE
Moi, sur tes pas je fuirai comme un lâche î
CLEOPATRE
Que dis-tu? Toi le chef suprême, le vainqueur! Toi le noble Antoine !
ANTOINE
Oui, nous n'aurons qu'un seul cœur!
Ou soldat, tout sanglant sur son cheval numide, Faisant voler la mort, ou bien femme timide,