SCÈNE VIII
DUFRESNY , rêveur et la regardant.
Sa taille qui se cambre, Comme au mois de la sève un pampre refleuri, Pliera dans les gros bras d'un maraud ! Ce mari Qui ne saura jamais pourquoi sa femme est belle, Va dresser aux baisers cette lèvre où jepèle Les secrets qui jadis égaraient ma raison I C'est pitié ! J'aimerais autant voir le blason Arrosé par le sang d'un brave gentilhomme Servir de bât au dos d'une bêle de somme, Que de voir cette noce et ces longs cheveux bruns Où le désir l'urtif se prenait aux parfums, Coiffés et décoiffés par une main rougeaude !
ANGÉLIQUE, insistant.
Monsieur, les dix écus ?
Hein ? tu disais ?... ce Claude, Tu l'aimes ?
ANGÉLIQUE
Hé, monsieur ! il faut faire une fin !
DUFRESNY
Sans avoir commencé ?
ANGÉLIQUE
Monsieur, le diable est fin, Et j'ai vingt ans !
DUFRESNY
Dis-moi si tu l'aimes ?
ANGÉLIQUE
Qu'importe ?
Que j'aime ou non, j'épouse, et ma sagesse est forte I
DUFRESNY
Très-bien 1
\\2 i.r cousin Ou roi.
Crésus, qui possédez cette richesse insigne,
Des dents de perle, un pied mignon, un cou de^ cygne,
Chantez, sans vous lasser,, un I)eo Grattas,
Et puis riez ! Sur vous, pareille à feu Bias,
Vous portez vos trésors, le duvet au visage,
Et, dans un sein de neige, un esprit vif et sage !
Donc, vous devez narguer l'argent ! Il serait fou
De quêter des écus, quand on a le Pérou !
ANGÉLIQUE
Vous parlez bien, monsieur; mais ce n'est pas mon compte
DUFRESNY
Fi! l'Harpagon en fleur! certes pour toi j'ai honte. Je 1 crevais cigale et te voilà fourmi ! Mais pourtant d'où te vient ce désir ennemi ? Pourquoi ces dix écus ? Chez toi veux-tu des fresques? Veux- tu, par grand courroux contre les Barbaresques, Poursuivre sur les -mers le nom mahométan, Et fréter des vaisseaux pour battre le sultan ? Pour garder les abords de ta blanchisserie, • Te faut-il des dragons ? Parle !
ANGÉLIQUE
Je me marie.
DUFRESNY
Toi, pauvre enfant ? Encore une fille à la mer !
ANGÉLIQUE
Les rubans et la fleur d'oranger coûtent cher, Et...
DUFRESNY, l'interrompant.
Qu'est ton prétendu ?
ANGÉLIQUE. * -
Claude est valet de chambre Chez monseigneur d'Harcourt.
SCÉiSR Vin. i*3
DOFRESNÏ 5 rêveur et la rAgAftlftiL
Sa taille qui se cambre, Comme au mois de la sève un pampre refleuri, Pliera dans les gros bras d'un maraud ! Ce mari Qui ne saura jamais pourquoi sa femme est belle, Va dresser aux baisers cette lèvre où j epèle Les secrets qui jadis égaraient ma raison ! C'est pitié ! J'aimerais autant voir le blason Arrosé par le sang d'un brave gentilhomme Servir de bât au dos d'une bête de somme, Que de voir cette noce et ces longs cheveux bruns Où le désir furtif se prenait aux parfums, Coiffés et décoiifés par une main rougeaude I
ANGÉLIQUE, insistant.
Monsieur, les dix écus ?
DUFRESNY
Hein ? tu disais ?... ce Claude, Tu l'aimes ?
ANGÉLIQUE
Hé, monsieur ! il faut faire une fin !
DUFRESNY
Sans avoir commencé ?
ANGÉLIQUE
Monsieur, le diable est fin,
DUFRESNY
Dis-moi si tu l'aimes ?
Et j'ai vingt ans
ANGÉLIQUE
Qu'importe ?
Que j'aime ou non, j'épouse, et ma sagesse est forte 1
DUFRESNY
Très-bien I
ii4 LE COUSIN DO ROI.
ANGÉLIQUE
Claude est vaillant, et...
DUFRESNY
Tu ne l'aimes pas !
Allons donc !
ANGÉLIQUE
Oh ! Monsieur, plus bas, parlez plus bas I Est-ce ma faute, si je reste sans défense Contre les souvenirs de ma joyeuse enfance ? Car, quand j'étais petite, on s'amusait chez nous I Notre cabaret fut longtemps le rendez-vous Des auteurs en renom !
DUFRESNY
Vraiment ! Où donc était-ce ?
ANGÉLIQUE
Devant le Châtelet, au Noé de Lutéce.
DUFRESNY
Un Noé costumé comme Adam ! Je le vois, Ce biblique patron de monsieur Pillevoix l
Mon père I
DUFRESNY
Hôte commode et que je me rappelle 1 Sous sa treille, en été, Despréaux et Chapelle Devant un large pot de clairet angevin, Et le vidant tous deux, prêchaient contre le vin I Santeuil balbutiait d'une voix incertaine Un distique latin fait pour une fontaine, Lulli gesticulait tous ses airs d'opéras !
ANGÉLIQUE
Et vous, monsieur, un feutre à plume sous le bras,
(J'avais douze ans alors, vous n'en nvies |ms trente,) Vous veniez, l'œil en feu,. la mine conquérante, Hardi comme un sergent, paré comme un écrin ! Et des gaietés! Je sais encore le refrain Des vendangeurs qui vont dans la vigne à Claudine ! Vous me l'avez appris.
DUFRESNY
Oh ! Oh ! l'œuvre est badine, Mais je t'aime d'avoir retenu mon couplet 1
ANGÉLIQUE
Moi, je m'en veux du mal ! Et comment, s'il vous plaît,
Être heureuse et docile aux devoirs de la vie,
Moi qui jusqu'au lavoir banal suis poursuivie
Par l'éternel regret de ces hôtes fameux !
Moi que le désir tient, non pas d'être comme eux,
Comme vous., connaisseuse en musique et savante,
Mais d'exister près d'eux, à leur ombre, en suivante 1
DUFRESNY
En suivante ? En maîtresse !
ANGÉLIQUE
Oh ! monsieur Dufresny, Vous me raillez trop vite et je n'ai pas fini ! Que me demandiez-vous ? Si je suis fort contente D'épouser le mari que me donne ma tante? Comme je n'osais pas me taire, j'ai menti ! Mon mensonge a tort ! Claude est assez bien bâti Pour un laquais, il porte à ravir sa livrée, 11 brille au rigodon... mais il me désagrée! Mais, malgré tout son fard, il est déjà caduc ! Mais il tombe à genoux pour parler de son duc, Et prend son air moqueur, si je vante un poëte ! Hier, pour varier l'ennui du tête-à-tête,
ii6 LE COUSIPÏ DU ROI.
Je lui contais comment jadis au cabaret, Molière soucieux, par mon babil distrait, Me prit, j'avais quatre ans ! me tapa sur la joue, Et me nomma (charmé par ma petite moue) Sa fille ! Entendez-vous, sa fille ! — Il en a ri !
DUFRESNY
Il en a ri ! Vrai Dieu ! moi j'en suis attendri, Et pour mieux expier le crime de ce rustre, Sur ce front qu'a touché la main du père illustrer Frère pieux, veux-tu que je mette un baiser ?
ANGÉLIQUE
J'aurais mauvaise grâce à vous le refuser I
A part.
Il l'a trop gentiment gagné.
DUFRESNY, embrassant Angélique. A part.
Tendre et naïve ! .
0 doux songe I est-ce enfin le bonheur qui m'arrive?
ANGÉLIQUE, très-émue.
Adieu!
DUFRESNY, la prenant par la taille.
Pourquoi partir ? avons-nous arrêté Nos comptes ? Je vous dois?...
ANGÉLIQUE, sérieusement.
Laissez, en vérité !
DUFRESNY
Si vous vous repentez de votre confidence, Adieu, mademoiselle !
ANGÉLIQUE
Ah ! de mon imprudence, C'est lui qui me punit ! Tant mieux, j'avouerai tout ! Se taire, c'est tromper, et la franchise absout !