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quelle était la maladie de M. Denham. Elle fut très-longue; et il finit par y succomber. Il me laissa un petit legs par testament nuncupatif, comme preuve d'amitié ; et je me trouvai encore une fois senl dans le monde, car son magasin fut'confié aux soins de ses exécuteurs testamentaires, et l'emploi que j'y occupais se trouva supprimé. Mon beau-frère Holmes était alors à Philadelphie. Il m'engagea à reprendre mon ancieu métier, et Keimer me tenta en m'offrant des appointements considérables, à tant par an-° née, pour me mettre à la tête deson imprimerie, et pouvoir s'occuper davantage de son magasin de papier. J'avais pris à Londres une mauvaise opinion deKeimer, d'après ce que m'en avaientditsa femme et ses parents, et je ne me souciais pas de me lier davantage d’affaires avec lui; je désirais trouver de l'occupation comme commis-marchand. Mais je n'y réussis pas, et j'acceptai les propositions de Keimer. Je trouvai chez lui pour ouvriers Huzues Meredith, Pensylvanien d’origine irlanduise, âgé de trente ans, élevé dans les travaux de la campagne, honnête, sensé, ne manquant pas d'expérience, aimant la lecture, mais adonné à la boisson; et Étienne Potts, jeune campagnard qui venait de compléter ses vingt et un ans, avait des talents naturels peu
se.
communs, beaucoup d'esprit et de gaieté, maisun peu paresseux. Keimer leur donnait des gages extrêmement faibles par semaine, avec la condition de les augmenter d'un shilling tous les trois mois, s'ils le méritaient en se perfectionnant dans leur travail. L'espoir de cette augmentation future était ce qui les avait attirés chez lui. Meredith devait travailler à la presse, et Potts à la reliure. Keimer s'était chargé de leur apprendre ces deux métiers, quoiqu il ne sût ni l’un ni l’autre. Enfin, il y avait encore chez lui un nommé John, Irlandais grossier, complétement ignorant, dont un capitaine de vaisseau lui avait vendu les services pour quatre ans, et qui devait aussi travailler à la presse ; George Webb, qui avait étudié à Oxford, dont il avait aussi acheté le service pour quatre ans, qu’il comptait : employer comme compositeur, et dont je parlerai davantage tout à l'heure; enfin un jeune garçon de campagne, Davidharry, qu'il avait ptis en qualité d'apprenti.
Je m’aperçus bientôt que son but, en m'accordant des appointements beaucoup plus forts qu'il n’y était accoutumé, était de faire instruire par mes soins ces ouvriers inhabiles et peu coûteux, qui ne pouvaient le quitter avant quelques années, pour pouvoir ensuite se passer de mes ser-
vices. Je m'acquittai pourtant de ma besogne en conscience; je mis son imprimerie en bon ordre, en bannis la confusion qui ÿ régnait, et j'amenai par degrés ses ouvriers à s'occuper de leur travail, et à le faire plus convenablemént. |
- Il était assez singulier de trouver un jeune homme élevé à l’université d'Oxford, réduit, à Philadelphie, à la condition de serviteur acheté : il n'avait que dix-huit ans, et voici ce qu'il me conta de son histoire. Il était né à Glocester ; il avait passé ses premières années dans une école de grammaire, et s'était fait distinguer parmi ses compagnons par la manière dont il s’acquittait de son rôle, quand ils représentaient quelque pièce de théâtre. Il était membre du club des beaux-esprits de cette ville, et les jourpaux imprimèrent de la prose et des vers de sa façon. On l’envoya de là à Oxford ; il y resta environ un an, peu content de sa position, et n'ayant pas de plus grand désir que de voir Londres et de se faire comédien. Enfin, après avoir reçu les quinze guinées qu’il touchait tous les trois mois, au lieu de payer les dettes qu’il avait contractées, il quitta la ville, cacha sa robe . d'écolier dans un buisson d’épines, et fit à pied le voyage de Londres. Comme il n’y avait pas
d'ami pour lui donner des conseils, il tomba en mauvaise compagnie, dépensa ses guinées, ne trouva aucun moyen de se faire conncître des. comédiens, manqua de tout, mit ses vêtements en gage. et finit par se trouver sans pain. Un jour qu'il se promenait dans la rue, affamé et ne sachant que devenir, on lui mit en main une affiche rédigée en style de charlatan, où l’on offrait les plus belles espérances à ceux qni voudraient passer en Amérique, sous la conditien d'y servir quelques années. Il se rendit à l'instant même à l'endroit qui était indiqué, signa la promesse, s'embarqua. fit la traversée, et n'écrivit pas une ligne à ses parents pour les informer de ce qu'il était devenu. C'était un compagnon agréable, plein d'esprit et de vivacité. d’un excellent caractère, mais paresseux, insouciant, et imprudent au dernier degré.
L'Trlandais, John, ne tarda pas à s'enfuir, et je vécus fort agréablement avec les autres, qui me respectaient d'autant plus qu'ils voyaient que Keimer était incapable de les instruire, et que je leur apprenais quelque chose tous les jours. Je formai des liaisons plus nombreuses avec les gens d'esprit de la ville. Jamais nous ne travaillions le samedi, parce que c'était le sabkat de Keimer; de manière que j'avais deux jours à
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donner à la lecture. Keimer lui-même me traitaitavec civilité et avec une apparence d’égards. Enfin, je n'avais d'autre inquiétude que celle de l'argent que je devais à Vernon; j'étais encore hors d'état de le lui rendre; je n'avais pas fait jusque-là de grandes économies. Mais il fut assez complaisant pour ne pas m'en faire la demande.
Notre imprimerie manquait souvent de caractères, et l'on n'en fondait pas encore en Amérique. J'en avais vu fondre à Londres, chez James, mais sans faire grande attention aux procédés employés. Je parvins pourtant à faire un moule; je me servis des caractères que nous avions, comme de poinçons; je coulai du plomb dans mes matrices, et, par ce moyen, je suppléai passablement à ce qui nous manquait. Je fabriquais l'encre, je gravais au besoin, j'étais garçon de magasin; en un mot, j étais une espèce de fwcéotum. Mais, de quelque atilité que je pusse être, je vis que les services que je rendais à Keimer diminuaient l'importance, à mesure que ses autres cuvriers devenaient plus hables. En me payant le second quartier de mesappointements, il me fit sentir qu'il les trouvait bien pesants, et qu'il pensait que je devais consentir à une réduction. Il devint par degrés moins civil, prit
davantage les airs d'un maître, trouva souvent des reproches à me faire, prit un ton querelleur, et parut disposé à une rupture. Je supportai tout avec patience, etj attribuai en grande partie cette conduite au mauvais état de ses affaires. Enfin, uné vétillé rompit notre liaison. Un grand bruit s'étant fait entendre près de notre maison, je mis la tête à la fenêtre, pour voir ce dont:il s’a- . gissait. Keimer était dans la rue ; illeva les yeux, m'aperçut, m'appela à haute voix, me dit d’un. ton de colère de songer à ma besogne, et y ajouta quelques mots de reproche dont la publicité fut ce qui m'aigrit davantage : tout le voisinage, attiré par le même bruit, était témoin dela manière dont il me traitait. Il monta sur-le-champ dans l'imprimerie, continua à me quereller ; les gros mots s'en suivirent de partet d'autre; enfin, il me signifia mon congé pour la fin du quartier suivant, comme nous en étions convenus : et il me témoigna son regret de ne pouvoir me renvoyer plus tôt. Je lui répondis que ses regrets étaient inutiles, attendu que je le quitterais à l'instant même. Et, prenant mon chapeau, je.
sortis de chez lui, après avoir prié Meredith, que Je trouvai en bas, d’avoir soin de quelques objets que je laissais et de me les apporter où je logeais. | :
Meredith exécuta ma commission dans la soirée, et nous causâmes de cet événement. Il avait conçu pour moi beaucoup d'affection, et regrettait infiniment que je quittasse la maison, tant qu'il y demeurerait. [1 me dissuada de retourner à Boston, comme je commençais à y penser, me rappela : que Keimer devait tout cequ'il possédait; que ses créanciers commençaient à s’inquiéter ; qu'il n'entendait rien à son commerce; qu’il vendait souvent sans aucun profit, pour argent comptant; qu il vendait même à crédit, sans en tenir aucun compte; qu'il était impossible qu'il ne fît pas faillite, et que ce serait une belle occasion pour m'établir. Je lui objectai mon manque d'argent ; il me répondit que son pèré avait une grande opinion de moi; que, d'après quelques conversations qu’il avait eues avec son père, il était sûr que celui-ci m'avancerait la somme nécessaire pour mon établissement, si je voulais former une société avec son fils. « Le « temps pendant lequel je dois travailler avec « Keimer, ajouta-t-il, finira au printemps pro- « chain; d'ici à cette époque, nous pouvons « faire venir de Londres une presse et des carac= « tères. Je sens qué je ne suis pas bon ouvrier ; Mais, si vous le voulez, vous apporterez votre savoir-faire dans la société, pour compensation
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« des fonds que j'y fournirai, et nous partage- « rons le bénéfice par moitié. » La proposition me plut, et je l'acceptai. Son père était alors dans la ville et y donna son agrément, en me disant qu'il en était d'autant plus charmé qu'il voyait que j'avais eu assez d'influence sur son fils pour mettre des bornes à son penchant pour là boisson, et qu’il espérait que lorsque nous serions si intimement unis, il se g'uérirait radicalement de cette détestable habitude. Je donnaiï au père un état des objets qui nous étaient nécessaires , il chargea un négociant de les faire venir d'Angleterre, et l'on convint de garder un profond secret sur ce projet, jusqu'à ce que tout fût arrivé. En attendant, je cherchai à me procurer de l'ouvrage à l'autre imprimerie ; mais toutes les places y étaient remplies, et je restai quelques jours sans occupation. Cependant Keimer venait de concevoir l'espérance d'être chargé de l'impression d’un papier-monnaie pour New- Jersey. Cet ouvrage exigeait des gravures et des caractères pour lesquels ‘je lui étais indispensable ; il craignit que Bradford ne me piît dans son imprimerie, et ne lui enlevât cette entreprise. Il m'écrivit donc une lettre furt civile, en ne disant que d'anciens amis ne devaient pas se séparer pour quelques mots, qui n'étaient l'effet
que d’un moment de colère : il m'invitait à retourner chez lui. Meredith m'engagea à y consentir, les leçons que je pourrais par ce moyen lui donner chaque jour devant contribuer à son instruction. Je rentrai donc chez Keimer, et j'en fus traité avec beaucoup plus d'égards que je ne l'avais été depuis un certain temps. Il obtint l'impression du papier-monnaie pour New-Jersey ; je gravai une planche en cuivre pour les billets, avec des vignettes et divers ornements : c'était la première qu'en eît vue en ce pays. Nous allämes ensemtle à Builington, où j'exécutai ce travail à la satisfaction générale, et il reçut pour cet ouvrage une somme qui retarda l'époque de sa ruine.
Pendant mon-séjour à Burlington, je fs connaissance avec plusieurs des gens les plus distingués de la province. Piusieurs d’entre eux composaient un comité qui avait été chargé par l’assemblée de surveiller nos travaux, et d’avoirsoin qu'on ne tirât pas un plus grand nombre de biülets que celui qui avait été déterminé : ils étaient donc constamment avec nous tour à tour, et celui qui s’y trouvait amenait souvent un ami ou deux pour lui tenir compagnie. Mon esprit, grâce à la lecture, était plus cultivé que celui de Keimer; ce fut sans doute pour cette
raison que ma conversation parut leur plaire plus que la sienne. Ils m'invitèrent à aller chez eux, me présentèrent à leurs amis, et me firent toutes sortes de politesse, tandis qu'ils négligeaient un
peu Keimer, quoiqu'il fût le maître. Il est vrai que c'était une étrange créature, d’une ignorance profonde sur les usages du monde, se plaisant à
contrecarrer toutes les idées reçues, négligé dans
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sa mise jusqu’à la saleté, enfin ayant sur certains : points un enthousiasme religieux qui allait jus-
qu'au fanatisme, quoiqu'il fût un peu vaurien
au fond du cœur. Nous y restâmes près de trois mois, et je pus alors compter parmi les amis que : j'y acquis, le juge Allen, Samuel Bustill, secrétaire de la province; Isaac Decow, inspecteur
général ; Isaac Pearson, Joseph Cooper, et plusieurs Smiths, membres. de l’assemblée. Decow était un vieillard plein d'adresse et de sagacité. I me dit qu'il avait commencé, dans sa jeunesse, par brouetter de l’argile pour les faiseurs de briques ; qu’il n'avait appris à écrire qu'à l'âge de vingt-un ans ; qu’il avait porté la chaîne pour les arpenteurs qui lui avaient appris leur métier, et qu'il avait maintenant, par son industrie,
acquis une fortune honnête. « Je prévois, me
« dit-il, que vous né tarderez pas à succéder à.
« toutes les affaires de cet homme, et que vous:
« ferez votre fortune à Philadelphie, dans ce mé- « tier. » Il n'avait pourtant pas la moindre idée du projet que j'avais de m’établir dans cette ville, ou ailleurs. Ces amis me furent par la suite d'une grande utilité, et je trouvai aussi l'occasion de rendre service à quelques-uns d'entre eux : ils me conservèrent leur estime pendant toute leur vie.
Avant de vous parler de mon établissement dans le commerce, il est bon de vous faire connaître quelle était alors la situation de mon esprit, quels étaient mes principes de morale, afin que vous puissiez voir combien ils ont d'influence sur les événements subséquents de ma vie. Mes parents m'avaient donné, de bonne heure, des impressions religieuses, et m'avaient élevé pieusement, dans les principes du presbytérianisme. Mais j'avais à peine quinze ans, qu'après avoir douté tour à tour de différents points que j'avais trouvés controversés dans les livres que j'avais lus, je commençai à douter de la révélation même. Quelques livres contre le déisme tombèrent entre mes mains ; c'était, disait-on, la substance des sermons qui avaient été prêchés aux instructions de Boyle. Ils produisirent sur moi ‘un effet tout à fait contraire à celui qu'on aurait dû en attendre. Les arguments des déistes qu'on
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citait pour les réfuter, me parurent beaucoup plus forts que tout ce qu’on alléguait contre eux. En un mot, je devins bientôt un déiste achevé. Ms raisonnements pervertirent quelques-uns de mes compagnons, notamment Cullins et Ralph.
Mais tous deux m’ayant fait tort sans le moindre remords, je me rappelai la manière dont Keith, autre esprit fort, s'était conduit envers moi, et ma conduite à l'égard de Vernon et de miss Read, que je me reprochais quelquefvis ; je commençai à soupconner que cette doctrine, quoi qu'ellz pût être vraie, n'était pas très-uiile. Mon pamphlet imprimé à Londres‘, en 1725,
4. Le docteur Franklin, dans une lettre du 9 novembre 1779, adressée à M. B. Vaughan, parle de ce pamphlel ainsi qu’il suit :
« Îl'était dédié à M. J. R., c’est-à-dire à James Ralph, jeune homme à peu près de mon âge, mon intime ami, qui devint ensuite écrivain politique et historien. Son but était de prouver la doctrine de la prédestination, conformément aux attributs supposés de la Divinité, d’après le raisonnement suivant : Dieu étant infiniment sage, savait, en créant et en gouveruant le monde, ve qui serait le mienx ; étant infiniment! bon, ila dù être disposé à l’organiser pour le micux ; étant iufiniment puissant, rien n’a dû s'opposer à sa volonté à cet égard : donc tout est bien.
« Je n’en fis tirer que cent exemp'aires. J’en dennai auclquesuns à des amis ; je désapprouvai ensuite cet ouvrage, el le trou vant capable d'égarer les esprits, j'en b:ûlai tout le reste, excepié un seul exemplaire dont les marges étaient remplies de
me hé es avait pour épigraphe ces vers de Dryden
Oui, tout est bien. L'’œil faible des mortels Ne saurait voir dans cette immense chaîne Que l’anneau seul duquel ils sont voisins :
Il n’atteint pas cette main souveraine
Qui règle tout, qui pèse leurs destins.
D’après les attributs de la Divinité, sa sagesse, sa bonté, sa puissance infinie, j'y concluais que rien ne pouvait être mal dans le monde : que le vice et la vertu étaient de futiles distinctions qui n'existaient pas en réalité. Mais je commençai à trouver que ces idées n'étaient pas ce qu'elles
notes manuscriles de Lyons, auteur de l’Infaillibilité du genre humain, un autre de mes amis à Londres. Je n'avais pas dix-neuf ans quand j’écrivis cette brochure. J'en composai une autre sur la même question, mais dans le sens opposé. Je commençais par y établir pour maxime fondamentale, « que « presque tous les hommes, dans tous les temps et dans tous les & pays, ont eu quelquefois recours à la prière. » De là, je faisais ce raisonnement : « Si toutes choses sont préordonnées, la « prière doit l’être comme tout le reste ; mais comme la prière « ne peut appurter aucun changement à ce qui est préordonné, « la prière est donc inutile ; elle est une absurdité. Dieu n’aurait « pas préordonné la prière, si toutes les autres choses étaient « préordonnées : cependant Ja prière existe ; par conséquent, « toutes choses ne sont pas préordonnées, ete. » Ce pamphlet ne fut jamais imprimé, et le manuscrit en est perdu depuis longtemps. La grande incertitude que je trouvai dans les raisonnements métaphysiques, me dégoûta de ce genre d’études,et je le quittai pour m'occuper d'objets plus satisfaisants, »
m'avaient paru en composant cet ouvrage. Je doutai si quelques erreurs ne s'étaient pas glissées, à mon insu, dans mes raisonnements, et ne m'avaient pas mené à de fausses conclusions, comme cela arrive fréquemment dans les arguments métaphysiques. Je demeurai convaincu que /a vérité, la sincérité, l'intégrité, dans les transactions entre les hommes, étaient de la plus. grande importance pour le bonheur de la vie, et je formai par écrit la résolution qui se trouve encore dans mon livre-journal, de ne jamais m'en écarter tant que je vivrais. Il est bien vrai que la révélation n'avait pas de poids sur mon esprit par elle-même. Je nourrissais l'opinion que certaines actions pouvaient bien n'être pas mauvaises parce qu'elle les défendait, bonnes parce qu'elle les ordonnait; mais, tout bien considéré, il me semblait que ces actions pouvaient être défendues, parce qu'elles étaient mauvaises, ordonnées parce qu'elles étaient bonnes. Cette persuasion, la main protectrice de la Providence, quelque ange qui veillait sur moi, des circonstances favorables. ou toutes ces causes réunies, me préservèrent. pendant le temps dangereux de la jeunesse, dans la situation critique où je me trouvais au milieu d'étrangers, loin des yeux et des avis de mon père, de commettre voluntaire-
ment des actions évidemment contraires à la morale et à la justice, et dans lesquelles le défaut de religion aurait pu m’entraîner. Je dis volontairement, parce que les fautes que j'ai fait remarquer avaient été la suite presque #nécessaire de ma jeunesse, de mon inexpérience, et de la malhonnèteté des autres. J'avais donc une assez bonne réputation, en entrant dansle monde, je l'appréciai à sa juste valeur, et je résolus de la conserver.
Peu de temps après notre retour à Philadelphie, nos caractères arrivèrent de Londres. Nous réglâmes nos comptes avec Keimer, et nous le quittâmes, de son consentement, avant qu’il connût notre intention. Nous louâmes une maison près du marché. Le loyer n'était que de vingtquatre livres par an (cinq cent soixante-seize francs), quoique je l’aie vu louer, depuis, soixantedix (seize cent quatre-vingts francs). Cependant, pour alléger ce fardeau, nous cédâmes une partie des bâtiments à un vitrier, nommé Thomas Godfrey, qui fut chargé d’une portion assez considérable de ce loyer, et nous nous mîmes en pension dans sa famille, pour la nourriture. À peine avions-nous monté notre presse et mis en ordre nos caractères, que Georges House, un de mes amis, nous amena un campagnard qu'il
avait rencontré dans la rue, et qui demandait un imprimeur. Nous avions dépensé tout notre argent à acheter une multitude de choses dont nous ne pouvions nous passer, et les cinq shil- : lings du campagnard, étant notre premier gain, et venant si à propos, me firent plus de plaisir que toutes les couronnes que j'ai gagnées depuis ce temps. Le souvenir du gré que j'en avais su ‘à House m'a rendu plus disposé que je ne l’aurais peut-être été, sans cette circonstance, à donner de l’encouragement aux jeunes gens qui commencent. | |
On voit, dans chaque pays, des frondeurs qui en prédisent la ruine. Il s’en trouvait un à Philadelphie : c'était un homme de considération, un vieillard à l'air grave et prudent, et qui ne parlait que par sentences. Il se nommait Samuel Mikle. Il s'arrêta un jour à ma porte, quoique je ne le connusse point : il me demanda si j'étais le jeune homme qui venait d'établir une imprimerie. Je lui répondis affirmativement. Il me dit qu'il en était fâché pour moi, attendu que c'était une entrprise coûteuse, et que j'en serais pour mes frais; que Philadelphie marchait vers sa perte, que la moitié des marchands y étaient déjà en banqueroute, ou à la veille d'y être; que toutes les apparences du contraire, comme la
construction de nouveaux édifices et l’augmentation des loyers, étaient trompeuses, et que c'était cela même qui en occasionnerait la ruine. Il me fit alors un détail si affligeant des malheurs existants, et de ceux qui devaient bientôtarriver, qu'il me jeta dans l’abattement. Si je l'avais connu avant de m'établir, il est probable que je ne l'aurais pas fait. Il continua pourtant à rester dans cette ville qui marchait à sa ruine, déclamant toujours sur le même ton, refusant pendant bien des années d'acheter une maison, parce que tout tendait à la destruction. Enfin j'eus le plaisir de le voir acheter une maison vingt-cinq fois plus cher qu’elle ne lui aurait coûté quand il commença ses prédictions.
J'aurais dà dire plus tôt que, l'automne précédent, j'avais formé un club composéde la plupart des gens instruits de ma connaissance. Notre but était de chercher à nous éclairer mutuellement. Nous le nommions la junte, et nous nous assemblions tous les Vendredis soir. Les règles que je rédigeai prescrivaient à chaque membre de proposer, à son tour, une ou plusieurs questions sur quelque point de morale, de politique, ou de philosophie naturelle, pour en faire l’objet de la discussion de la compagnie, et de lire, une fois tous les trois mois, un essai de sa composition
sur tel sujet que bon lui semblerait. Nos discussions devaient avoir lieu sous la direction d'un président, être conduites dans un véritable esprit de recherche de la vérité, sans amour de controverse, et sans air de triomphe. Pour en bannir toute chaleur, nous déclarâmes toute expression positive dans nos opinions et toute contradiction directe marchandises de contrebande, et nous les assujettimes à une légère amende.
Les premiers membres de ce club furent : Joseph Brientnal, écrivain copiste pour les notaires, homme de moyen âge, d’un excellent caractère, passionné pour la poésie, lisant tout ce qu'il trouvait, faisant quelques vers passables, d'une conversation sensée, aimant à faire de petites malices ;
Thomas Godfrey, qui avait appris les mathématiques sans le secours d'aucun maître, et qui y avait fait de grands progrès. Il inventa ensuite ce qu'on nomme aujourd'hui Ze quart de cercle d'Adley; mais, ôtez-lui cette science, il ne savait plus rien. De même que la plupart des grands mathématiciens que j'ai connus, il exigeait dans tout une précision rigoureuse, niait à tout propos, faisait des distinctions sur la moindre bagatelle, et se rendait ainsi le fléau de la conversation. Il ne resta pas longtemps avecnous;
Nicolas Scull, arpenteur, puis inspecteur général, aimant les livres et faisant quelques vers, dans l’occasion ;
William Parsons, qui avait d'abord été cordonnier, aimait la lecture, avait acquis des connaissances assez approfondies dans les mathématiques, qu’il avait étudiées dans le dessein de se livrer à l'astrologie, dont il fut ensuite le premier à rire. 11 devint aussi inspecteur général,
William Maugridje, menuisier, excellent mécanicien ; d’ailleurs homme solide et sensé ;
Hugues Meredith, Etienne Potts et Georges Webb, dont j ai déjà parlé;
Robert Grace, jeune homme bien né, jouissant de quelque fortune, généreux, vif, spirituel, attaché à ses amis, aimant à plaisanter;
Enfin William Coleman, alors commis d’un négociant. Il était à peu près de mon âge; il avait la tête la plus froide et la plus saine, le meilleur cœur, et les principes de morale les plus justes que j'aie jamais rencontrés dans qui que ce soit. [l devint ensuite un négociant distingué et l'un de nos juges provinciaux. Notre amitié dura sans interruption jusqu'à sa mort, pendant plus de quarante ans, etl'existence du club se prolongea presque aussi longtemps. C'était la meilleure école de philosophie, de morale et de politique
qui existât alors dans la province, car nos questions, qui étaient lues huit jours avant l’ouverture de la discussion, nous forçaient à lire avec attention les ouvrages qui avaient rapport aux sujets dont il s'agissait, afin de nous mettre en état d'en mieux parler. Nous y acquérions aussi une meilleure habitude de conversation , tout étant calculé dans nos règlements, pour empêcher que nous ne pussions prendre du dégoût pour nos réunions. C’est cette raison qui fit durer si longtemps ce club, dont j'aurai occasion de parler encore bien des fois. J'en fais mention ici pour prouver que j'y trouvais aussi mon intérêt, car chacun de ceux quilecomposaient s'évertuait pour nous procurer de l'ouvrage. Brientnal, entre autres, nous obtint des quakers l'impression de quarante feuilles de leur histoire : le surplus avait été imprimé par Keimer. C'était un travail fort dur, car on ne nous en payait qu'un prix fort modique : c'était un 2»-70/0, grand format, imprimé en cicéro, avec desnotes en petit-romain. J'en composais une feuille par jour, et Meredith travaillait à la presse. Il était souvent onze heures du soir, et quelquefois plus tard, avant que j'eusse fini ma distribution pour le lendemain, car les petits ouvrages que nos autres amis nous procuraient de temps en temps retardaient quel-
quefois celui-ci. Mais j'avais bien résolu de composer tous les jours une feuille de l’in-folio. Un soir, j'avais terminé ma forme, etje croyais avoir fini ma journée; un accident rompit la forme et mit deux pages en confusion. Je remis les caractères en ordre, et je recomménçai la composition avant de me coucher. Cette ardeur au travail, dont tous nos voisins étaient témoins, commença à nous donner de la réputation et du crédit. On m'assura que dans le club des nég'ociants qui se réunissaient tous les soirs, quelqu'un parlant un jour de notre nouvelle imprimerie, l'opinion générale fut qu’elle ne pourrait se soutenir, parce qu il y avait déjà deux imprimeurs dans la ville, Keimer et Bradford. Mais le docteur Baird, que vous ef moi avons vu bien des années après, au lieu de sa naissance, à Saint-André, en Ecosse, fut d’un avis contraire : « Ce Franklin, dit-il, travaille avec une ardeur « à laquelle je n’ai jamais rien vu d’égal, Il est « à l'ouvrage avant qu'aucun de ses voisins soit « levé, et je l'y vois encore tous les soirs quand « je sors du club pour rentrer chez moi. » Cette observation frappa les autres, et l’un d’eux nous offrit peu après.de nous monter une boutique de papeterie; mais nous n'avions pas encore le projet d’en ouvrir une. | 7:
En entrant dans des détails si étendus sur mon ardeur pour le travail, je puis paraître vouloir me donner des éloges; mais mon but est de faire reconnaître à ceux de mes descendants qui pourront lire ces pages, combien cette qualité est utile. Ils verront dans la suite de cette relation les effets favorables qu'elle produisit pour moi.
Georges Webb avait trouvé une amie qui lui avait prêté de quoi racheter le temps qu’il devait encore passer chez Keimer. Il vint alors nous offrir ses services. Nous ne pouvions lui donner d'occupation, mais je fis la sottise de lui dire comme un secret que j avais le projet d'imprimer incessamment un journal, et qu'alors nous pourrions l'employer. Je lui confiai que mon espoir de succès était fondé sur ce que le seul journal qui parût alors, imprimé par Bradford, était mal conçu, pitoyablementrédigé, sans intérêt, et que Bradford y trouvait du profit. Je me flattais donc qu'un meilleur journal ne pourrait manquer de réussir. Je lui recommandai le secret; mais il en parla à Keimer, qui, sur-le-champ, publia un Prospectus pour un nouveau journal auquel Webb devait travailler. Je fus piqué de ce procédé; et, n'étant pas encore prêt à faire paraître une feuille périodique, j'écrivis, pour pa-
rer ce coup, quelques morceaux amusants pour le journal de Bradford, sous le titre de /’Empressé, et Brientnal les continua pendant quelque temps. Par ce moyen l'attention publique se fixa sur cette feuille, et le Prospectus de Keïmer, que nous tournâmes en ridicule, tomba dans l’oubli. Il commença pourtant son journal, et avant de l'avoir continué pendant trois trimestres, avec soixante-dix souscripteurs tout au plus, il m'offrit de me le céder pour une bagatelle. Comme j'avais fait depuis quelque temps tous les préparatifs pour cette entreprise, j'acceptai sa proposition, et en peu d'années elle devint très-lucrative pour moi.
Je m'aperçois que je m'habitue à parler au nombre singulier. Notre association continuait pourtant d'exister; mais, dans le fait, j'étais chargé de tout l: travail. Meredith n'était pas compositeur, travaillait médiocrement à la presse, et avait souvent la tête échauffée par la boisson. Mes amis regrettaient de me voir lié avec lui ; mais il fallait bien en tirer le meilleur parti possible.
Nos premiers numéros furent tels qu'on n'en avait jamais vus dans la province. De meilleurs caractères, une belle impression; mais surtout quelques observations que je rédigeai sur le dif-
férend qui existait alors entre le gouverneur Burnet! et l'assemblée des Massachusets, frappèrent les principaux habitants, firent parler du journal et de celui qui le dirigeait, et les engagèrent en peu de semaines à devenir nos souscripteurs .
Ils furent suivis de beaucoup d’autres, et leur nombre augmenta de jour en jour. Ce fut un des “premiers et des heureux effets des peines que
4.4 Son excellence, le gouverneur Burnet, mourut subitement deux jours après la date de cette réplique à son dernier message. On pensait que le différend aurait pris fin avec lui, ou du moins qu'il aurait dormi jusqu’à l’arrivée d'Angleterre d’un nouveau gouverneur qui pourrait être plus ou moins porté à adopter trop rigoureusement les mesures de son prédécesseur ; mais les dernières nouvelles reçues par la poste annoncent que le lieuténantgouverneur, qui, en cas de mort ou d'absence du gouverneur se trouve chargé du. gouvernement, a pris sur lui de faire revivre la querelle, et l’on en verra les détails dans notre prochain numéro.
» Peut-être quelques-uns de nos lecteurs ne connaissent point parfaitement la cause originaire de cette vive contestation entrele gouverneur et l’assemblée. [1 paraît que le peuple jouissait depuis un siècle du privilége de récompenser le gouverneur, année par année, d’après le sentiment qu'on avait des services qu’il avait rendus. Peu de gouverneurs, pas un peut-être, ne s'étaient plaints, ou n’avaient eu à se plaindre de la parcimonie de la chambre ; mais le feu gouverneur Burnet avait apporté, en arrivant, des instructions pour demander wn salaire fixe de mille livres par an (24,000 fr.) pour luiet ses successeurs, et il requit l’assemblée d’y consentir sur-le-champ. Elle mit autant de
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j'avais prises pour me mettre en état d'écrire passablement : un autre fut que les principaux personnages de l'Etat, voyant alors un journal entre les mains de gens capables de manier la plume, crurent devoir chercher à m'être utiles, et me donnèrent des encouragements. Bradford était encore chargé de l'impression des votes, des lois et de tout ce qui avait rapport à l’administration. Il avait imprimé un jour une adresse de
fermeté à s’y refuser, qu’il apporta d’opiniâtreté à l’exiger. Il paraît, d’après les votes et les procédés de l’assemblée, qu'elle regarda cette demande comme une exaction, contraire aux droits de l'Etat et à la grande charte : elle pensa qu’il devait y avoir une dépendance réciproque entre les gouverneurs et les gouvernés ; que rendre le gouverneur indépendant, ce serait courir le risque d’anéantir les privilèges de la province, et ouvrir le chemin à Ja tyranuie. Elle crut aussi que la province n’était pas moins soumise à la Grande-Bretagne, pour vouloir que le gouverneur dépendit d'elle et de sa bonne conduite pour la fixation d’un traitement libéral ; parce que tous les actes, toutes les lois qu’il peut juger à propos de promulguer, doivent obtenir l’approbation de la mère-patrie, pour continuer a être exécutoires. Dans le cours de la querelle, on mit en avant bien d’autres raisons, el l’on employa bien des arguments qu’il est inutile de rapporterici, parce que tout le matériel de cette affaire a déjà été mis sous les yeux du public dans nos nouvelles, '
» Le feu gouverneur a reçu des éloges mérités pour la fermeté et l'intégrité dont il a fait preuve en suivant ses instructions, malgré les difficultés qu’il a éprouvées, l'opposition qu’il a rencontrée, et les tentations auxquelles il a été exposé de lemps en temps pour l’engager à renoncer à sa prétention ; et cependant
la chambre au gouverneur, de la manière la plus négligente : et elle était pleine de fautes. Nous la réimprimâmes avec élégance et correction, et nous en envoyâmes un exemplaire à chaque membre. On en vit la différence. Nos amis, dans la chambre, se sentirent plus forts pour parler en notre faveur; et, l’année suivante, vus fûmes nommés Imprimeurs de l’assemblée. :
Parmi ces amis, je ne dois pas oublier M. Hamilton, dont j'ai déjà parlé. Il était alors de re-
on doit peut-être savoir quelque gré à l'assemblée (le zèle et l'attachement de ce pays à l’ordre de choses actuel étant trop bien connus pour qu’on puisse la soupçonner de manquer de loyauté) pour avoir déployé tant de courage à soutenir ce qu’elle regarde comme ses droits et ceux du peuple qu’elle représente, . malgré les efforts d’un gouverneur connu par son adresse et par sa politique, fort des instructions qu’il avait reçues, et puissamment aidé par l'avantage qu'un homme trouve toujours dans un pareil poste, de pouvoir attirer dans son parti les hommes les plus importants d’une ville, en leur accordant des places lucratives et honorifiques. L’heureuse mère-patrie verra peutêtre avec plaisir que, quoique ses vaillants coqs et ses chiens sans égal perdent quelque chose de leur feu et de leur intrépidité naturelle quand ou les transporte dans un climat étranger (ce qui est ariivé pour cetle nation), cependant ses enfants, das les parties du globe les plus éloignées, même à Ja troisième et quatrième génération, conservent encore cet ardent esprit de liberté, ce courage indomptable, qui, dans tous les siècles, ant distingué si glorieusenient LES BRETONS, LES ANGLAIS, du reste des hommes, »
tour d'Angleterre; il était membre de la chambres Il s’intéressa vivement pour moi en cette occasion, comme il le fit encore plusieurs fois dans la suite, et son zèle ne se démentit pas, jus qu à sa mort”.
M. Vernon, vers cette Sas me rappela la somme dont je lui étais redevable; mais sans me presser de la lui rendre. Je lui écrivis ingénument à ce sujet, le priant d’avoir encore un peu de patience. [Il y consentit, et je lui payai le principal et les intérêts aussitôt que la chose me fut possible, corrigeant ainsi cet erratum jusqu'à un certain point.
Survint alors une nouvelle difficulté, à laquelle je n'avais pas la moindre raison de m'’attendre. Le père de M. Meredith qui, d’après les promesses qui m'avaient été faites, devait payer notre imprimerie, ne put avancer que les cent livres (deux mille quatre cents francs) qui avaient été payées, et il en était dù encore cent au marchand, quis’impatienta et nous poursuivit. Nous donnâmes caution ; mais nous vîmes que, si nous ne pouvions nous procurer cette somme à temps, le procès finirait par un jugement et par une saisie-exécution ; que la presse et les caractères
!. F'obtins, dans la suite, 500 livres pour son fils (12,000 fr.).
seraient vendus peut-être à moitié prix, et qu'il en résulterait la perte de nos espérances et notre ruine complète. Dans cette extrémité, deux véritables amis dont je n'ai jamais oublié l'obligeance, et que je me rappellerai toujours, tant que ma mémoire conservera un souvenir, Vinrent me trouver séparément, à l'insu l’un de l'autre, et sans que je leur eusse rien demandé. Chacun d’eux m'offrit tout l'argent qui me serait nécessaire pour que l’entreprise n’appartint plus qu’à moi seul, si la chose était possible. Ils n’aimaient pas mon association avec Meredith, parce que, me dirent-ils, on le voyait souvent ivre dans les rues, ou jouant, dans des cabarets, à des jeux dont la canaïlle seule s'amuse, ce qui ne nous faisait pas honneur.
Ces deux amis étaient William Coleman et Robert Grace. Je leur dis que je ne pouvais proposer la rupture de la société, tant qu'il resterait quelque apparence que les Meredith rempliraient les obligations qu'ils avaient contractées, parce que je croyais leur devoir de la reconnaissance de ce qu'ils avaient fait, et de ce qu'ils feraient encore, s'ils lé pouvaient ; mais que, si définitive-
ment ils ne pouvaient les exécuter, et qu'il fallût .
dissoudre notre association, je me regarderais comme libre d'accepter les offres de services de
mes amis. Les choses en restèrent là quelque temps. Enfin, je dis à mon associé : «Votre père
n’est peut-être pas content de la part qui vous a été attribuée dans notre entreprise, et il ne se soucie pas d'avancer pour vous et pour moi ce qu’il avancerait volontiers pour vous seul ? Si cela est ainsi, dites-le moi, je vous abandonnerai toute l'imprimerie, et je chercherai quelque autre occupation. — Non, me réponditil, mon père a réellement été désappointé : 1l lui est impossible de faire plus qu’il n’a fait, et je ne veux pas le mettre dans de plus grands embarras. Je vois d’ailleurs que cet état neme convient point. J’ai été élevé dans les travaux de la campagne, et c'était une folie à moi de vouloir, à trente ans, venir à la ville pour y faire l'apprentissage d’un nouveau métier.
Beaucoup d’Irlandais vont s'établir dans la Caroline du nord, où la terre est à bon marché : j'ai dessein deles y suivre, et de reprendre mon ancienne profession. Vous pouvez trouver des amis pour vous aider; si vous voulez vous charger des dettes de la société, rendre à mon père les cent livres qu'il a avancées, payer mes petites dettes personnelles, etme donner trente livres (sept cent vingt francs) et une selle neuve, je vous abandonne tous mes droits à
« la société. » J'acceptai ces propositions, nous les mîmes par écrit sur-le-champ, nous les signâmes, et nous les scellâmes de notre cachet. Lorsque je lui eus donné ce qu'il m'avait demandé, il partit pour la Caroline, d’où il m'envoya, l’année suivante, deux longues lettrescontenant les détails les plus exacts qu’on eût encore donnés sur ce pays, sur le climat, le sol, la cul- + ture, etc. Je les imprimai dans mon journal, et elles furent fort goûtées du public.
Dès qu'il fut parti, j'eus recours à mes deux amis. Je ne voulais pas donner à l’un d'eux une préférence peu obligeante sur l’autre : j'empruntai de chacun moitié de la somme dont j'avais besoin. Je payai les dettes de la compagnie; et je continuai mon entreprise, en mon nom seul. Je donnai avis, dans les journaux, de la dissolution de la société. Je crois que la date de cet événement se reporte, à peu près, à l'année 1729.
Vers cette époque, un cri s'éleva parmi le peuple pour une augmentation de papier-monnaie. Il n’en existait, dans cette province, que pour quinze mille livres (trois cent soixante mille francs); encore devait-il bientôt être amorti : les riches s’opposaient à toute addition. Ils s'étaient tous déclarés contre le papier-monnaie, dans la crainte qu'il ne se dépréciât,
comme cela était arrivé dans la Nouvelle-Angleterre : au détriment de ceux qui en étaient porteurs. Nous avions discuté cette question dans notre club, et j'avais été de l'avis d'une augmentation : j'étais persuadé que la première somme émise en 1723, toute modique qu'elle était, avait fait le plus grand bien en augmentant le commerce, l’industrie et le nombre des habitants de la province. La preuve en était que je voyais alors toutes les vieilles maisons habitées, et qu'on en bâtissait tous les jours de nouvelles ; au lieu que je me rappelais fort bien qu'à mon arrivée à Philadelphie, lorsque je me promenais dans les rues, en mangeant mon pain, je voyais une foule de maisons dans Walnut-Street, entre Second-Street et Front-Street, ayant sur leurs portes un écriteau annonçant qu'elles étaient à louer. Il en était de même dans Chesnutt-Street et dans plusieurs autres rues: ce qui me faisait croire que les habitants désertaient la ville les uns après les autres. La discussion qui eut lieu à notre club me pénétra si bien de ce sujet, que je composai et imprimai un pamphlet anonyme intitulé : De la Nature et de la Nécessité d'un papier-monnaie. Il fut goûté du peuple, en général; mais il ne plut pas aux riches: car il redoubla les clameurs contre une augmentation de
papier-monnaie. Mais, comme il n’y avait point parmi eux d'écrivain capable d'y répondre, leurs efforts pour s'y opposer furent impuissants : l'augmentation passa, à la majorité, dans lachambre. Les amis que j y avais, considérant que j’avais rendu quelque service à l'adoption de cette mesure, crurent devoir m’en récompenser en me faisant charger de l'impression des billets. C’était une affaire lucrative qui me fut d'un grand secours : et j'en fus encore redevable aux soins que j'avais pris pour me mettre en état d'écrire.
Le temps et l'expériènce démontrèrent si bien l'utilité de cette espèce de monnaie, qu’on n’éleva plus aucun doute sur les principes qui l'établissaient. On porta bientôt la quantité du papiermonnaie à cinquante-cinq mille livres (un million trois cent mille francs); et, en 1739, elle monta à quatre-vingt mille (un million neuf cent vingt mille francs). Tout avait augmenté pendant cet intervalle : commerce, édifices, habitants. Je crois pourtant maintenant qu'il existe des bornes, au-delà desquelles le papier-monnaie deviendrait nuisible.
J'obtins bientôt, grâce à mon ami Hamilton, l'impression du papier-monnaie de New-castle, entreprise très-avantageuse, comme je l’envisageai alors; les plus petits profits paraissent con-
sidérables à ceux quin’ont qu’une petite fortune ; et ils l’étaient réellement pour moi, par l'encouragement qu'ils me donnaient. M. Hamilton me procura aussi l'impression des lois et des votes de ce gouvernement, et je la conservai tant que j'exerçai ma profession.
J'ouvris alors une petite boutique de papeterie. J'y avais des écrits en blanc, de toute espèce : on n'avait plus qu’à les remplir, et c’étaient les plus corrects qu’on eût encore vus. Mon ami Brientnal me fut d’une grande utilité pour cet objet. Je vendais aussi papier, parchemin, livres d2 comptes, etc. Un compositeur que j'avais connu à Londres, nommé Whitemash, excellent ouvrier, vint se proposer à moi à cette époque, et travailla avec moi constamment et avec zèle, Je pris aussi un apprenti, le fils d'Aquila Rose.
Je commençai alors graduellement à acquitter les dettes que j'avais contractées pour mon imprimerie. Afin d'assurer mon crédit et ma réputation comme commerçant, j eus grand soin, non-seulement d’être en réalité industrieux et économe, mais d'évitertouteapparence contraire. Mes vêtements étaient toujours simples, et ja-
. » mais on-ne me voyait dans les lieux de réunion
des oisifs. Je ne faisais jamais de parties ni de pêche, ni de chasse. Un livre seul pouvait quel-
quefois me distraire de mon ouvrage, mais rarement ; et, le public n’en sachant rien, n’en était pas scandalisé. J'apportais quelquefois chez moi, sur une brouette, à travers les rues, le papier que j'allais acheter dansles magasins. Aïnsi j'étais regardé comme un jeune hommeindustrieux et laborieux, payant régulièrement tout ce que j'achetais, et les nég'ociants qui importaient des marchandises de papeterie, sollicitaient ma pratique; d’autres me proposaient de me fournir des livres ; je voyais ainsi mon commerce prospérer. Le crédit et les affaires de Kreimer déclinant, au contraire, tous les jours. Il fut enfin forcé de vendre son imprimerie, pour satisfaire ses créanciers. [l passa aux Barbades et y vécut quelques années dans une position qui était loin d'être heureuse.
Son apprenti, David Harvy, que j'avais instruit, lui succéda dans son commerce, dont il avait acheté le fonds. Je craignis d’abord de trouver en lui un rival formidable : il avait des amis en état de le bien servir, et qui prenaient à lui un vif intérêt. Je lui proposai donc une association. Heureusement pour moi, il rejeta ma proposition avec dédain. Il était fier, s’habillait, en homme de condition, dépensait considérablement, ets’adonnait au plaisir. Il négligea ses
affaires, fit des dettes, perdit toutes ses pratiques ; et,n’ayant plus d'ouvrage, il alla rejoindre Keimer aux Barbades, en emportant son imprimerie avec lui. Là, l’ancien apprenti employa son ancien maître en qualité d'ouvrier. Ils ne cessaient de se quereller. Harvy se trouvait tou jours au-dessous de ses affaires; il fut enfin obligé de vendre ses caractères, et retourna cultiver la terre dans la Pensylvanie. La personne qui avait acheté son imprimerie employa aussi Keimer, pour y travailler; mais celui-ci mourut peu d'années après.
Il ne restait plus alors d'autre imprimerie à
Philadelphie que la mienne et celle de Bradford,
la première qui y eût été établie. Mais Bradford était riche, il aimait ses aises ; il faisait encore quelques affaires, en employant des ouvriers de passage. Cependant, comme il tenait le bureau de la poste aux lettres, on s'imaginait qu'il avait de meilleures occasiors d'obtenir les nouvelles, et l’on croyait que son joi rnal donnait aux annonces et avis divers plus de publicité que le mien. Cette opinion lui était aussi utile qu’elle m'était nuisible. Jerecevais les journaux, et j’envoyais mes feuilles par la poste; mais cela ne changeait rien à l'opinion publique, parce que je ne pouvais les faire distribuer qu'en gagnant
les facteurs, qui ne se chargeaient de mes paquets qu’en cachette. Bradford eut la malhonnêteté de le leur défendre; cela fit naître en moi quelque ressentiment. Cette conduite me parut si basse, que, lorsque je me trouvai ensuite dans la même position, j'eus grand soin d'adopter une manière d'agir toute différente.
J'avais jusque-là continué de vivre avec Godfrey, qui occupait une partie de ma maison avec sa femme et ses enfants. Il avait un côté de la boutique pour son état de vitrier, mais il travaillait peu et ne s'occupait que de mathématiques. ‘ Mistress Godfrey forma le projet de me marier avec la fille d’une de ses parentes. Elle saisit les occasions de nous faire trouver souvent ensemble ; et je fis sérieusement la cour à la jeune personne, qui avait réellement tout ce qu'il faut pour plaire. Les parents m'encouragèrent ; mistress Godefrey se charg'ea de négocier notre mariage. Je désirais que la jeune fille m'apportât de quoi payer ce que je devais encore sur mon imprimerie : ce qui, je crois, n'excédait pas cent livres (deux mille quatre cents francs). Après quelques jours de délibération, on me répondit que la famille n’approuvait pas ce mariage, On avait pris des informations de Bradford; on avait appris que l'imprimerie n'était pas une
profession lucrative, que mes caractères seraient bientôt usés, qu'il m'en faudrait un plus grand nombre, que Keimer et Harvy avaient fait faillite l'un après l’autre, et que pri bablement je ne tarderais pas à les suivre: bref, on me défendit la maison. Avaient-ils véritablement changé d’avis, croyaient-ils que j'étais trop avancé pour pouvoir reculer? C’est ce que je n’entreprendrai pas de décider ; mais je fus piqué, et je ne songeai plus à ce mariage. Mistress Godefrey m'engagea à retourner chez eux ; mais je lui annonçai ma résolution bien positive de ne rien avoir à démêler avec cette famille. Les Godefrey prirent de l'humeur; nous nous querellâmes; ils quittèrent ma maison, et je me décidai à la garder tout entière, sans prendre d’autres locataires. Cette affaire ayant tourné mes pensées du côté du mariage, je jetai les yeux de part et d'autre, et fis des ouvertures en divers endroits. Mais je m'aperçus bientôt qu’on regardait en général l’état d’imprimeur comme peu profitable, et que je ne devais pas m'attendre à trouver une femme qui m'apporterait une dot, à moins que je n'en voulusse prendre une qui ne me conviendrait pas sous d’autres rapports.
J'avais continué à entretenir une liaison de voisinage et d'amitié avec la famille de miss
Read, où j'avais toujours été accueilli avec égards depuis le premier instant que j'y avais logé. Ses parents m'invitaient souvent à aller les voir, me consultaient sur leurs affaires, et je leurétais, parfois, de quelqueutilité. J'avais compassion de la situation malheureuse de la pauvre miss Read : elle avait perdu son enjouement, était généralement mélancolique et fuyait la compagnie. Je regardais mon inconstance et ma légèreté, pendant mon séjour à Londres, comme la principale cause de son malheur : quoique sa mère fût assez bonne pour se charger elle-même de cette faute, plutôt que de m'en accuser, attendu qu'elle s'était opposée à ce que je l'épousasse avant mon départ, et qu'elle l’avait engagée à conclure son mariage en mon absence. Notre’ ancienne tendresse se ranima; mais il y avait de grandes objections à faire à notre union. Son mariage était, à la vérité, regardé comme nul, puisqu'on assurait que Rogers avait une autre femme vivant en Angleterre; mais c’est ce qu'il n'était pas aisé de prouver, à cause de la distance; et on disait aussi que Rogers était mort, mais cela n’était pas certain. D'ailleurs, si cela était vrai, il avait laissé quelques dettes dont on pouvait réclamer le payement de celui qui épouse- : rait sa veuve. Nous passâmes pourtant par-.
dessus toutes ces difficultés : et je l'épousai, le ler septembre 1730. Aucun des inconvénients que j'avais craints n’arriva. Elle fut pour moi une tendre et fidèle compagne, et m'aida beaucoup dans le travail de la boutique. Nous n’eùmes tous deux qu'un même but, et nous tâchâmes de nous rendre mutuellement heureux :
je corrigeai ainsi ce grand erratum, aussi bien qu’il me fut possible de le faire.
Vers cette époque, dans une assemblée de notre club, qui se réunissait non dans une taverne, mais chez M. Grace, dans une petite pièce destinée à cet effet, je fis la proposition de réunir dans la salle de nos assemblées tous les livres que chacun de nous possédait. Par ce moyen, nous aurions l’avantage de pouvoir les consulter au besoin, et nous servir des livres les uns des autres, ce qui nous serait presque aussi utile que si chacun de nous eût été propriétaire de la totalité. On agréa ce projet, et l’un des bouts de la salle fut rempli des livres que chacun put apporter. Le nombre n'en fut pourtant pas aussi grand que nous l’avions cru; mais, quoique leur réunion nous fût d'une grande utilité, on y découvrit, au bout de l’année, quelques inconvénients résultantdu manque desoins: la collection fut démembrée, etchacunreprit ce qui lui appartenait.
Ce fut alors que je mis au jour mon premier projet d'utilité publique : celui d’une bibliothèque par souscription. J'en rédigeai le plan; je le fis mettre en forme par notre célèbre notaire Brogden ; et, avec l’aide de mes amis du club, je me procural, pour commencer, cinquante souscripteurs, qui payèrent chacun quarante shillings (quarante-huit francs), et qui s’obligèrent . de payer dixshillings, par an, pendant cinquante ans, térme que devait durer cette société. Nous obtinmes ensuite une charte, le nombre des souscripteurs s'étant élevé à cent. Notre bibliothèque par souscription fut ainsi la mère de toutes celles qui existent dans l'Amérique septentrionale, et qui sont aujourd'hui si nombreuses. Ces établissements sont devenus considérables, et vont toujours en augmentant. Ils ont contribué à rendre généralement la conversation plus instructive, à répandre parmi les marchands et les fermiers autant de lumières qu’on en trouve ordinairement dans les autres pays, parmi les gens qui ont reçu une bonne éducation. Et, peut-être même, ils ont contribué à la vigoureuse résistance que toutes les colonies américaines ont apportée aux attaques dirigées contre leurs priviléges.