‹ Comme on devient un hommeChapitre 12 sur 20 · AM · texte numérisé non relu

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écriraï servira du moins à m'intéresser et à m'instruire. Mais, comme les termes dont j'ai dessein de me servir pourraient blesser un homme doué de votre modestie, je vous dirai seulement de quelle manière je parlerais à un homme qui aurait vos qualités, avec moins de défiance de luimême.

Voici, monsieur, lui dirais-je, les motifs qui me font désirer que vous écriviez les Mémoires de votre vie. :

Votre histoire est si remarquable que, si vous ne l’écrivez pas, quelqu'un entreprendra certainement de le faire, et le fera peut-être de manière à produire autant de mal qu'elle produirait de bien, si vous vous en chargiez vous-même.

Elle offrira d’ailleurs un tableau de l’état intérieur de votre pays, qui contribuera beaucoup à y attirer de nouveaux habitants, des hommes doués d’une âme forte et vertueuse; et, quand je réfléchis à l'étendue de votre réputation, au désir qui règne généralement d'obtenir de semblables renseignements, je suis convaincu que rien ne peut tendre plus puissamment à ce but que l'histoire de votre vie.

D'une autre part, le détail des événements dont elle a été remplie, étant lié avec celui des mœurs et de la situation d’un peuple naissant, je crois

que, sous ce point de vue, les écrits de César et de Tacite ne peuvent être plus intéressants pour un bon juge dela nature humaine et de la société civile. |

Mais ces motifs sont encore bien faibles, à mon avis, si on les compare à l'avantage que peut offrir vutre vie de former à l'avenir des grands hommes, et, comme votre Ayré de la vertu, que . vous avez dessein de publier, d'améliorer lestraits du caractère des hommes, et de contribuer ainsi à leur bonheur public et privé.

Les deux ouvrages dont je parle, monsieur, donneront surtout un bel exemple, une règle certaine pour faire soi-même son éducation.

Tandis que les parents et les jeunes gens sont dépourvus de moyens sûrs pour connaître la course que la raison veut que nous suivions dans la vie, et pour nous y préparer, la découverte que vous avez faite que chaque homme en possède les moyens en lui-même, sera d’un prix inestimable.

E’influence qu'on peut obtenir sur l’âge est aussi faible que tardive. C’est dans la saison de la jeunesse que prennent naissance nos habitudes et nos préjugés ; c’est dans la jeunesse que se décident nos goûts, notre profession, notre mariage : c’est donc dans la jeunesse que le grand

coup doit être frappé. C’est elle qui assure l’éducation même de la génération suivante, qui détermine le caractère public et privé de chaque individu. Le terme de la vie ne s'étendant que de la jeunesse à la vieillesse, c’est de la jeunesse que la vie doit commencer, et surtout avant de prendre un parti sur les principaux objets qui doivent en marquer le cours.

Mais l’histoire de votre vie n'apprendra pas seulement à faire soi-même son éducation : elle donnera la règle d’une éducation sage. L'homme le plus sage y trouvera des lumières pour éclairer sa marche, en suivant pas à pas la conduite d'un autre homme sage. Et pourquoi priver d’un tel secours la faiblesse humaine, quand, depuis les temps les plus reculés, nous voyons les hommes errer dans les ténèbres presque sans guides sur ce point ? Indiquez aux pères et aux enfants la route qu’ils doivent suivre; invitez les hommes sages à vous ressembler, et les autres à devenir sages.

Quand nous voyons combien de mal les hommes d'État et les guerriers peuvent faire au pauvre genre humain, combien d’absurdités les gens les plus distingués peuvent commettre dans leur conduite envers leurs connaissances : il sera instructif de voir se multiplier les exemples de

mœurs douces et pacifiques, et de reconnaître que la grandeur n’est pas incompatible avec la simplicité, et qu’on peut exciter l'envie sans perdre l'égalité d'âme.

Les petits incidents particuliers que vous aurez à rapporter, seront aussi d'une grande utilité ; car, ce dont nous avons le plus grand besoin, ce sont des règles de prudence pour les affaires or- dinaires de la vie: et il sera curieux de voir comment vous avez agi dans ces occasions. Ce sera une espèce de clef qui expliquera bien des choses, que les hommes doivent nécessairement connaître pour avoir une chance de devenir sages, par prévoyance.

Après l'expérience qu'on peut avoir acquise soi-même, rien n’est plus utile que d’avoir sous les yeux celle des autres, présentée sous une forme intéressante ; et c’est ce qu’on est sûr de trouver dans vos écrits. L'importance que vous avez attachée à vos affaires les plus simples ne pourra manquer de frapper, car je suis convaincu que vous les avez conduites avec le même soin que s'il se fût agi de discussions politiques ou philosophiques. Et si l’on fait attention à l'importance de la vie humaine et aux erreurs qui l'assiégent, on se convaincra que rien ne mérite mieux d'être l'objet d'expériences et d’un système suivi.

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Quelques hommes ont été vertueux par instinct; d’autres n’ont consulté que leurs caprices. Plusieurs ont fait un mauvais emploi de leurs moyens ; mais je Suis sûr que nous ne verrons en vous que ce qui est en même temps juste, sag'e, et possible à exécuter.

Le compte que vous rendrez de vous-même (car je suppose que l’homme à qui je m'adresse ressemble au docteur Franklin, dans sa vie privée comme dans son caractère) prouvera que vous ne rougissez pas de votre origine: point d'autant plus important que votre vie démontre combien l'origine d’un homme a peu d'influence sur le bonheur, sur la vertu, sur la grandeur.

Comme il n’existe pas de fin sans moyen, nous trouverons que vous avez formé vous-même le plan qui a amené votre élévation. Maisnous verrons aussi que, quoique le résultat en soit flatteur, les moyens en furent aussi simples que la sagesse pouvait les imaginer, et que tout dépend du caractère, de la vertu, de la réflexion et de l'habitude.

Une autre chose qui y sera démontrée, c’est qu'il convient que chacun attende l'instant convenable pour se montrer sur le théâtre du monde. Le moment actuel décidant de nos sensations,

nous sommes portés à oublier qu'il doit être suivi

d'un grand nombre d’autres, et que, par conséquent, nous devons régler notre conduite de manière qu'elle convienne à la totalité de notre L 4": te . Votre caractère particulier paraît avôir été de vous appliquer à l'instant présent, de l'avoir embelli en sachant vous en contenter et en jouir, sans vous tourmenter par une folle impatience ou par des regrets inutiles. Il est facile d'agir ainsi, quand on fait de la vertu sa règle de conduite, et quand on cherche à se modeler sur l'exemple des hommes véritablement grands, qui ont donné tant de preuves de patience.

Votre correspondant quaker (car je suppose toujours que l'homme à qui j'écris ressemble en tous points au docteur Franklin) a fait l'éloge de votre industrie, de votre frugalité, de votre tempérance : il a reg'ardé ces qualités comme un modèle à présenter à tous les jeunes gens, mais il est singulier qu'il ait oublié votre modestie et votre désintéressement. Sans ces deux vertus, jamais vous n’auriez pu attendre l'instant de votre élévation, ni vous contenter de votre situation intermédiaire. C’est une forte leçon pour démontrer combien la gloire est peu de chose, et combien il est important de savoir régner sur soimême.

Si ce correspondant avait connu aussi bien que moi la nature de votre réputation, il aurait dit que vos anciens écrits, votre conduite passée, attireraient l'attention sur les Yémoires de votre vie et sur l'Art de la vertu, et que ces deux ouvrages, à leur tour, l’appelleraient sur votre conduite et vos anciens écrits. C’est l’avantage dont jouit un caractère qui s’est développé de diverses manières, et quimet dans un plus beau jour tous les éléments qui le composent; et il est d'autant plus considérable, que bien des gens, qui nemanquent ni du désir ni des occasions de marcher vers une plus grande perfection, ne sont embarrassés que sur le choix des moyens à employer pour y parvenir.

Une réflexion concluante vous prouvera l’utilité que peuvent avoir vos Mémoires, en ne les considérant que comme ouvrage biographique.

Ce genre d'écrits semble un peu passé de mode : et il est pourtant on ne peut plus utile. Vos Mémoires le seront surtout en servant de point de comparaison avec la vie de maint coupe-jarrets public, de maint intrigant, de gens absurdes ou de littérateurs superficiels. S’ils encouragent la publication d’autres Mémoires semblables aux vôtres, s’ils engagent un plus grand nombre d'hommes à vivre de manière que leur vie mé-

rite d’être écrite, ils vaudront toutes les vies de Plutarque réunies.

Mais-je me lasse de fixer les yeux sur un portrait dont l’ensemble ne convient qu’à une seule personne au monde. Je vais donc finir ma lettre,

“mon cher docteur, en m'adressant à vous-même.

Je vous dirai donc que je désire que vous vous montriez au monde sous les traits qui vous appartiennent, et que les troubles civils pourraient tendre à déguiser ou à défigurer. Si vous réfléchissez sur ce que vous devez à votre caractère, sur votre âge avancé, sur la façon de penser qui vous est particulière, vous reconnaîtrez qu'il n'est pas probable qu'un autre que vous connaisse assez bien les événements de votre vie, et les causes qui les ont déterminés, pour pouvoir en rendre compte d’une manière exacte.

D'ailleurs, la grande révolution qui a marqué l’époque où nous vivons, portera nécessairement notre attention sur celui qui en a été l’auteur. Et, puisqu'on a prétendu qu’elle a eu pour base des principes de vertu, il est de la plus haute importance de prouver que tels étaient ceux qui l'ont influencée, C’est votre vie surtout qui subira l'examen le plus sévère. Il faut donc, à cause des effets qui doivent en résulter pour un vaste pays sortant du berceau, pour l’Angleter

et pour l’Europe, que votre réputation demeure à jamais respectable. J'ai toujours soutenu que, pour améliorer l’état de la société, il est nécessaire de prouver que l’homme n'est pas, même à présent, un animal vicieux et détestable; qu’avec des soins il peut atteindre un plus haut degré de perfection; et je désire, en grande partie pour la même raison, voir régner l'opinion qu’il existe des hommes vertueux parmi la race actuelle; car, du moment qu’on regardera comme corrompus tous les hommes sans exception, les gens de bien cesseront des efforts dont ils n’espéreront aucun fruit, et ne penseront peut-être qu'à tirer leur épingle du jeu, et à se rendre la vie le plus agréable qu’il leur sera possible. Mettez donc incessamment la main à cet ouvrage, mon cher monsieur; montrez-vous vertueux et modéré comme vous l’êtes; mais surtout, qu'on reconnaisse en vous l’homme qui, dès son enfance, a aimé la justice, la liberté, la concorde, et qui, pour être conséquent avec luimême, a dû naturellement agir comme vous avez agi pendant les dix-sept dernières années de votre vie. Forcez les Anglais non-seulement à vous respecter, mais même à vous aimer. [ls seront plus près d'estimer votre pays, quand ils estimeront les individus qui y ont pris naissance;

et quand vos concitoyens se verront estimés par les Anglais, ils seront eux-mêmes plus disposés à estimer l'Angleterre. Étendez même vos vues plus loin : ne pensez pas seulement à ceux qui parlent la langue anglaise; et après avoir fixé des points si importants dans la nature et dans la, politique, songez à l’amélioration générale de la race humaine. :

Comme je n’ai lu aucune partie de vos Mémoires, et que je connaïs seulement l'individu dont ils parlent, j'écris un peu au hasard; mais je suis sûr que cet ouvrage, et le traité dont j'ai parlé (l'Art de la vertu), rempliront mon attente, surtout si vous avez soin de les adapter aux différentes vues que je viens de développer. Quand même ils ne devraient pas produire tous les heureux effets qu'en espère un de vos fervens admirateurs, vous aurez du moins produit une œuvre digne d’intéresser l'esprit humain; et quiconque procure à l'homme un sentiment de plaisir innocent, ajoute au beau côté de la vie, qui n’est que trop rembrunie par les inquiétudes, et agitée par les chagrins. :

C’est donc dans l'espoir que vous vous rendrez à la prière que je vous adresse dans cette lettre, que je me dis, mon cher monsieur, votre, etc.

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