BENJAMIN VAUGHAN
Continuation
des Mémoires de ma Vie
Commencée à Passy, près Paris, en 1784
Il y a déjà quelque temps que j'ai reçu les deux lettres qu’on vient delire; mais j'ai été trop occupé pour songer à l’objet dont elles traitent. I vaudrait mieux que je fisse ce travail chez moi; j'y trouverais des papiers qui aideraient ma mémoire, et qui me donneraient le moyen de fixer les dates. Mais l'instant de mon retour est incer-tain; je jouis en ce moment de quelque loisir : Je vais essayer de recueillir mes souvenirs et de les mettre par écrit. Si je vis assez pour retour-
ner chez moi, je pourrai y faire les changements et les corrections qui se trouveraient nécessaires. Du
Je n’ai pas ici de copie de ce que j'ai déjà écrit; je ne sais si j'ai rendu compte des moyens que j'ai employés pour établir à Philadelphie une bibliothèque publique qui, si faible dans son origine, est devenue maintenant si considérable. Je me souviens pourtant que j'étais arrivé à peu près à l’époque de cet événement (1730) : je vais donc commencer par là mon travail. Il ne s'agira que de rayer cet article, s’il se trouve que j'en aie déjà parlé".
Dans le temps où je m’établis en Pensylvanie, il n’existait pas une seule bonne boutique de libraire dans toutes les colonies au sud de Boston. À New-York et à Philadelphie, les imprimeurs ne vendaient que du papier, des almanachs, des ballades et quelques livres à l’usage des écoles : ceux qui aimaient la lecture étaient obligés de tirer leurs livres d'Angleterre. Chacun des membres de notre club en possédait quelques-uns : nous avions quitté la taverne où nous tenions nos assemblées, et nous avions loué une chambre
4. Le docteur Franklin n’en ayant dit qu'un mot à la fin de la première partie de sa vie, on n’a pas cru devoir supprimer les détails plus étendus dans lesquels il entre ici.
ET. pe
où nous avions établi le chef-lieu de nos séances. Je proposai dy réunir tous nos livres, non-seulement afin de pouvoir les consulter dans nos conférences, mais pour que chacun de nous pût en profiter, et emporter chez lui ceux qu’il voudrait lire. Ce projet fut exécuté, et nous nous en contentâmes quelque temps. En voyant l’avantage que nous retirions de cette petite collection; je formai le dessein de l’étendre en ouvrant une souscription pour former une bibliothèque publique. Je dressai un aperçu du plan, ainsi que des règlements qui devenaient nécessaires, et je chargeai un notaire habile, M. Charles Brogden, de les rédiger en forme d'articles conventionnels, par lesquels chaque souscripteur s'obligeait à payer comptant une certaine somme pour la première acquisition des livres, et une contribution annuelle pour en augmenter le nombre. Il y avait alors si peu de lecteurs à Philadelphie, etnous étions pour la plupartsi pauvres, que, malgré tous mes soins, il me fut impossible de trouver plus de cinquante personnes, qui étaient presque tous de jeunes négociants, qui consentirent à payer d'abord quarante shillings, et ensuite dix shillings par an, pour cet établissement. Ce fut avec ce petit fonds que nous commençâmes. Les livres furent importés; la biblio- 9,
thèque fut ouverte une fois.par semaine, pour prêter aux souscripteurs les ouvrages qu'ils pouvaient désirer, sous obligation de payer le double de leur valeur, s'ils ne les rendaient pas en bon état. On sentit bientôt l'utilité de pareils établissements ; il s’en forma de semblables dans d'autres villes, et dans d’autres provinces. Les bibliothèques s'accrurent par des donations particulières ; la lecture devint à la mode, et le peuple n'ayant pas d'amusements publics pour le distraire de l'étude, finit par faire avec les livres une connaissance plus intime. Enfin, au bout de quelques années, les étrangers reconnurent que ce peuple était plus instruit et plus intelligent que ne l’étaient les mêmes classes dans les autres pays.
A l'instant où nous allions signer les articles dont nous venons de parler, et qui étaient obligatoires pour nous (nos héritiers, etc., pendant cinquante ans), M. Brogden nous dit : « Vous « êtes bien jeunes ; et, cependant, il est à peine « probable qu'aucun de vous vive assez long- « temps pour voir la fin de la société que vous « allez former.» Il existe pourtant encore un certain nombre de ces associés ; mais l'acte fut annullé quelques années après, par une charte qui incorpora la compagnie à perpétuité.
Les objections et les refus que j'éprouvai en sollicitant des souscriptions, me firent bientôt sentir l'inconvénient de se présenter comme auteur d’un projet utile, quand on peut supposer qu'il élèvera votre réputation d’un seul degré au-dessus de celle des voisins dont le secours vous est nécessaire, pour le succès. Je me mis donc à l'écart, autant que la chose fut possible ; et j'annonçai mon plan comme l'ouvrage de plusieurs amis qui m'avaient chargé de le proposer aux amateurs de lecture. Mon affaire marcha d'elle-même, grâce à cet expédient, que je ne mariquai jamais d'employer en pareilles occasions. Le succès dont il fut toujours suivi m’autorise à le recommander : le petit sacrifice qu'il exige de la vanité, pour le moment, se trouve amplement payé par la suite. Si l’on est quelque temps sans savoir à qui est dû le mérite du projet, quelqu'un de plus vain que vous ne manquera pas de se l’attribuer; et l'envie même, disposée alors à vous rendre justice, s’empressera de lui arracher les plumes dont il veut se couvrir, et de les rendre à celui à qui elles appartiennent lég:itimement. Ë
Cette bibliothèque me fournit le moyen d’angmenter mes connaissances par une étude constante, à laquelle je consacrai habituellement une
heure ou deux par jour. J'acquis par là ce qui me manquait du côté de l'éducation scientifique que mon père avait eu autrefois dessein de me donner. La lecture était le seul amusement que je me permisse ; je ne passais pas mon temps dans des tavernes à des jeux et des folies d’aucune espèce; et je continuais à donner à mon commerce tous les soins qu’il exigeait. Je devais encore pour mon imprimerie; j'avais une petite famille à l'éducation de laquelle il allait bientôt falloir penser, et j'avais à disputer le terrain à deux rivaux qui étaient établis dans la villeavant moi. Je commençai pourtant à acquérir tous les jours plus d’aisance. J'avais conservé mon ancienne habitude de frugalité, et je me rappelais un proverbe de Salomon, que mon père me répétait souvent parmi les instructions qu'il me donnait pendant mon enfance. Widisti virum velocem in opere suo? coram regibus stabit, nec erit ante ignobiles. Je regardais donc l’industrie comme un moyen d'acquérir de la fortune et de me faire distinguer : et cette idée me donnait un nouveau courage. J'étais bien loin de penser alors que je dusse jamais paraître en réalité en présence des rois. Cela arriva pourtant, car je me suistrouvé devant cinq têtes couronnées; etj'ai eu l'honneur de dineravecun roi, celuide Danemark.
Nu
Nous avons un proverbe anglais qui dit :
Voulez-vous réussir ? consultez votre femme.
Il fut heureux pour moi d'en avoir une dont les dispositions pour le travail et l'économie s'accordaient avec les miennes. Elle m'aidait de tout son pouvoir dans mon commerce, pliait et cousait mes pamphlets, arrangeait la boutique, achetait de vieux chiffons pour les revendre aux fabricants de papier, etc. Nous n'avions pas de domestiques fainéants; notre table était simple et frugale, notre mobilier très-peu dispendieux. Par exemple, j'usai longtemps, pour déjeuner, de lait sans thé, que je prenais dans une écuelle de terre de deux sols, en me servant d’une cuiller d'étain. Mais voyez comme le luxe s’introduit dans les familles, et y fait des progrès, en dépit des principes! Un matin, comme ma femme m'appelait à l'heure de mon déjeuner, je trouvai mon lait préparé dans une tasse de porcelaine, avec une cuiller d'argent : ma femme en avait fait l’'emplette pour moi, à mon insu, et cette acquisition lui avait coûté la somme énorme de vingt-trois shillings. Elle ne put excuser cette dépense qu’en disant qu'elle pensait que son mari méritait une cuiller d'argent et une tasse de por-
celaine, tout aussi bien qu'aucun de ses voisins. Ce fut la première fois que la porcelaine et l’argenterie parurent dans ma maison; mais avec les années, et à mesure que ma fortune augmenta, nous en eûmes pour plusieurs centaines de livres.
J'avais été élevé dans le sein de la religion presbytérienne; mais plusieurs de ses dogmes, comme les décrets éternels de Dieu, l'élection, la réprobation, me paraissaient inintelligibles, et plusieurs ‘autres me semblaient douteux. Je me dispensai, de bonne heure, de paraître aux assemblées publiques de cette secte, le dimanche étant le jour que je consacrais à l'étude. Je n'étais pourtant pas sans principes religieux. Jamais, par exemple, je n'avais douté de l'existence d’un Dieu qui avait créé le monde, et qui le g'ouvernait par sa providence. Je croyais que la meilleure manière de se rendre agréable à Dieu était de faire du bien aux hommes, que notre âme est immortelle, que le crime est puni, que la vertu est récompensée dans ce monde ou dans l’autre. Je regardais ces points de croyance comme essentiels à toute religion, et on les trouvait dans toutes celles qui existaient dans notre pays. J'avais du respect pour chacune, quoique dans un degré di“rent, suivant que je les trouvais
plus ou moins mêlées d’autres articles qui, sans : aucuu but moral, ne servaient qu'à nous diviser et à nous inspirer de l'éloignement les uns pour les autres. Ce sentinent, joint à l'opinion que la plus mauvaise avait de bons effets, m’engagea à m’abstenir de tout discours qui aurait pu tendre à diminuer le respect qu’un autre avait pour sa religion. Et, lorsque la population de notre province augment:, quand il fallut élever continuellement de nouveaux édifices pour le culte, et y pourvoir par des souscriptions volontaires, jamais je ne me refusai à y contribuer de mes faibles inoyens, quelle que fùt la secte dont il s'agissait. |
Quoique j'assistasse rarement aux exercices publics d'aucun culte, je les regardais pourtant comme utiles et nécessaires, quand ils étaient bien conduits, et je payais régulièrement mon tribut annuel au seul ministre presbytérien que nous eussions alors à Philadelphie. Il venait quelquefvis me voir en qualité d'ami, m'engageait à aller enten.ire ses instructions, et je m'y laissais déterminer de temps en temps. J'y assistai une fois cinq dimanches successifs. S'il eût été bon prédicateur, à mon avis, peut-être aurais-je continué; mais ses discours roulaient principalement sur des sujets de polémique, sur l’expli-
cation des dogmes particuliers à notre secte, et tout cela était pour moi sec, sans intérêt, sans objet d’édification. Pas un seul principé de morale n’était développé ni discuté. Son but était de faire plutôt des presbytériens que de bons citoyens. Enfin, il prit un jour pour texte ce verset du quatrième chapitre de l'Épitre aux Philippiens : Z'nfin, mes frères, partout où vous trouverez la vérité, l'honneur, la justice, la pureté; quand vous verrez des choses utiles, des actions vertueuses et dignes d'éloges, que ce soit l’objet de vos réflexions. Je m'imaginai qu'un sermon sur un pareil texte ne pouvait manquer d’avoir un but moral; mais il se renferma dans cinq points qu'il prétendit que l’apôtre avait en vue, savoir: 19 l'observation du sabbat; 2 l'assistance au service divin 3° la lecture des saintes Ecritures ; 4 l'approche du sacrement; 5° le respect pour les ministres de Dieu. Toutes ces choses pouvaient être fort bonnes, mais ce n'était nullement ce que j'attendais d’un semblable texte. Je désespérai d’être jamais plus content d’un autre discours ; je conçus du dégoût pour ses sermons, et je n’allai plus les entendre. J'avais, quelques années auparavant (en 1728), composé pour mon usage personnel une petite liturgie ou forme de prière intitulée : Articles de foi et actes de reli-
gion: je pris le parti d'y revenir, et je renonçai aux assemblées publiques du culte. Ma conduite pouvait être blâmable, mais je ne chercherai pas à l'excuser : mon dessein est de rapporter des faits, non d’en faire l'apologie.
Ce fut vers cette époque que je conçus le projet hardi et difficile d'arriver à une perfection morale. Je désirais vivre sans commettre aucune faute dans aucun temps, et me corriger de toutes - celles dans lesquelles un penchant naturel, l'habitude ou la société pouvaient m'entraîner.
Comme je savais, ou du moins que je croyais savoir ce qui est bien ou mal, je ne voyais pas pourquoi je ne pourrais pas toujours faire l'un, éviter l’autre. Mais je trouvai bientôt cette tâche plus dif£cile que je ne l'avais pensé. Tandis que je donnais tous mes soins, toute mon attention à me préserver d'une faute, je tombais dans une autre. L’habitude mettait à profit la plus lécère distraction, et le penchant l'emportait quelquefois sur la raison. Je conclus, enfin, que la conviction spéculative qu'il est de notre intérêt d’être complétement vertueux, ne suffit pas seule pour nous préserver de toute chute, et qu'il faut rompre avec nos anciennes habitudes, et en acquérir de nouvelles, avant de pouvoir nous flatter d’une rectitude de conduite uniforme et inébranlable.
Ce fut dans ce dessein que j'essayai la méthade suivante.
Dans les divers aériennes de vertus morales que j'avais trouvés dans les livres, la liste en était plus ou moins nombreuse, suivant le plus ou le moins d'extension que chaque écrivain donnait à l’idée exprimée par leur nom. Par exemple, les uns n’attachaient au mot empérance que l'idée de la modération dans le boire et le manger, tandis que les autres l'étendaient à tout autre plaisir : aux inclinations, aux passions du corps et de l'âme, même à l’avarice et à l’ambition. Par amour pour la clarté, je préférai d’employer plus denoms en y attachant moins d'idées, plutôt que de ranger un plus grand nombre d'idées sous moins de noms. Je réunis donc sous treize noms de vertus tout ce qui, à cette époque, me paraissait nécessaire ou désirable, et j'ajoutai à chacun un précepte conçu en peu de mots, pour exprimer Fétondus de l’idée que j'y attachais.
Voici les noms de ces vertus, et les préceptes qui y étaient joints :
I. Tempérance. Ne mangez pas jusqu’à vous abrutir; ne mangez pas jusqu’à vous échauffer la tête. ÿ
IT. Sience. Ne parlez que de ce qui peut être
utile à vous ou aux autres. Evitez les conversations oiseuses.
III. Ornre. Que chaque chose ait sa place fixe. Assignez à chacune de vos affaires une partie 3e votre temps.
IV. Résozurion. Formez la résolution d'exécuter ce que vous devez faire, et exécutez ce que vous aurez résolu.
V. FrucaLiTÉ. Ne faites que des dépenses utiles pour vous ou pour les autres, c’est-à-dire ne prodiguez rien.
VI. Inpusrnie. Ne perdez pas le temps, Occupez-vous toujours de quelque objet utile. Ne faites rien qui ne soit nécessaire.
VII, SincériTÉ. N’employez aucun détour : que l'innccence et la justice président à vos pensées et dictent vos discours. :
VIIL. Jusrice. Ne faites tort à personne, et rendez aux autres les services qu’ils ont droit d'attendre de vous.
IX. Mopinarion. Evitez les extrêmes. N'ayez pas pour les injures le ressentiment que vous croyez qu'elles méritent.
X. Prorreré. Ne souffrez aucune malpropreté sur vous, sur vos vêtements, ni dans votre demeure.