‹ Comme on devient un hommeChapitre 14 sur 20 · XIII. Huwiuiré. Imitez Jésus et Socrate · texte numérisé non relu

XIII. Huwiuiré. Imitez Jésus et Socrate

Mon dessein était d'acquérir l'habitude de toutes ces vertus. Je jugeai qu'il valait mieux ne pas distraire mon attention en la dirigeant vers toutes en même temps, mais la fixer d'abord sur une seule, bien m'y affermir avant de passer à une autre, et en faire autant pour les treize. L'exercice des unes pouvant faciliter la pratique des autres, je les arrang'eai dans cette vue, suivant l'ordre observé ci-dessus. Je plaçai /a tempérance la première, parce qu’elle tend à maintenir la tête froide et les idées nettes, ce qui est si nécessaire quand il faut toujours veiller, toujours être en garde pour combattre l'attrait des anciennes habitudes, et la force des tentations qui se succèdent sans cesse, Une fois affermi dans cette vertu, /e silence deviendrait plus facile. Mon. désir était d'acquérir des connaissances, autant que de me fortifier dans la pratique des vertus. Je considérais que dans la conversation, ons’in-

struit plus par le secours de l'oreille que par celui de la langue; et, désirant rompre avec l'habitude que j'avais contractée de parler sur des riens, de faire à tous propos des jeux de mots et des plaisanteries, ce qui ne rendait ma compagnie agréable qu'aux gens superficiels, j'assignai le second rang ausilence. J'espérai que, joint à l'ordre qui le suivait, il me donnerait plus de temps pour suivre mon plan et mes études. Z a résolution devenant habituelle en moi, me donnerait la persévérance nécessaire pour acquérir les autres vertus. Za frugalité et l’industrie, en me soulageant de la dette dont j'étais encore chargé, et en faisant naître chez moi l’aisance et l’indépendance, me rendraient plus facile l'exercice de /a sincérité, de la justice, etc. Je conçus alors que, suivant l'avis que donne Pythagore dans ses vers connus sous le nom de vers dorés, un examen journalier me serait nécessaire : j'imaginai la méthode suivante pour y procéder.

Je fisun petit livre, dont je réglai chaque page en encre rouge, de manière à y établir sept colonnes : une pour chaque jour de la semaine. Je mis au haut de chacune la première lettre du nom d’un de ces jours. J’y traçai treize lignes transversales, au commencement desquelles j’écrivis les premières lettres du nom d’une des

treize vertus; enfin chaque soir, lorsque mon examen me montrait que j'avais manqué à l’une d'elles, je faisais une marque dans la case correspondante au jour de la semaine et au nom de la vertu que j'avais transgressée. Voicila forme d'une des pages. (Voir ci-contre.)

Silence.

Li ee

— Frugalité.

© Industrie.

Sincérité. ” |.

Justice.

Modération.

FORSS

preté.

Je résolus de donner une semaine d’attention sérieuse à chacune deces vertus, successivement. Ainsi mon grand soin, pendant la première, fut d'éviter la plus légère faute contre /a tempérance. Je laissai les autres vertus courir leur chance, mais je marquai chaque soir les fautes de la journée. Si, dans la première semaine, je pouvais maintenir ma première ligne sans aucune marque, je me croyais assez fortifié dans la pratique de ma première vertu, et assez dégagé de l'influence du défaut opposé, pour me hasarder à étendre mon attention sur la seconde, et tâcher de maintenir deux lignes exemptes de toute marque. En allant ainsi, jusqu'à la dernière, je pouvais faire un cours complet en treize semaines, et le recommencer quatre fois par an. Un homme qui veut nettoyer un jardin ne cherche pas à en arracher toutes les mauvaises herbes en même temps, ce qui excéderait ses moyens et ses forces, mais il commence d'abord par une plate-bande, et ne passe à une autre que quand il à fini le travail de la première. Ainsi, j'espérai goûter le plaisir encourageant de voir, dans mes pages, les progrès que j'aurais faits dans la vertu, en diminuant successivement le nombre de marques dans mes lignes, jusqu’à ce qu'enfin, après avoir recommencé plusieurs fois, j’eusse le bon-

heur de trouver mon livre sans aucune marque, après un examen journalier pendant treize semaines. |

J'avais mis pour épigraphe, à mon livre, ces liones tirées du Caton d’Addisson :

. « . . Oui, j'y persisterai.

Au dessus des mortels s’il est quelque puissance. (Er tout dans l'univers prouve son existence), La vertu doit en elle avoir un protecteur, Et nous ouvrir ainsi le chemin du bonheur.

J'y avais mis aussi ce passage de Cicéron :

. O vite philosophia dux ! 6 virtutum indagatrix egpultrivque voilioruml! unus dies bene, et ex preceptis tuis actus, peccanti immortalitati est anteponendus.

Enfin, cet autre, tiré des Proverbes de Salomon, et où il parle de la sagesse ou de la vertu :

De longs jours sont dans sa rain droite; dans sa gauche, les richesses et les honneurs. Ses voies sont des voies de plaisirs, et la paix est sur tous ses sentiers.

Je regardais Dieu comme la source de la sagesse ; je pensai qu'il était juste et nécessaire de solliciter son secours pour acquérir la sagesse. Dans ce dessein, je composai la petite prière sui-

vante, que javais écrite en tête de mes tables d'examen journalier.

« O bonté toute-puissante! père miséricordieux! guide indulsent! augmente en moi cette sagesse qui peut découvrir mes véritables intérêts. Affermis-moi dans la résolution d’en suivre les conseils; et reçois les services que je puis rendre à tes autres enfants, comme la seule marque de reconnaissance qu'il me soit possible de te donner pour les faveurs que tu m’accordes sans cesse. »

Je lui adressais aussi quelquefois une petite prière que j'avais prise dans les poëmes de Thomson.

Dieu puissant, créateur du jour et de la vie, Ecarte de mes pas le vice et la folie : | Daigne faire à mes yeux britler ta majesté, La bassesse du mal, et du bien la beauté :

Accorde-moi la paix, la vertu, la science | D’un bonheur éternel c’est orner ‘existence.

Le précepte de l’ordre exigeant que chaque heure de la journée eût son emploi déterminé, une page de mon petit livre contenait la répartition suivante des vingt-quatre heures de chaque jour :

Matin. Me lever, m'habiller, m'adresser à la Question. Que fe- 5 | bonté divine, régler les affaires du rai-je de bien au- 6 | jour, en tracer le plan; m'occuper

jourd’hui ? 7 de mes affaires présentes, déjeüner. s.

. Travail.

1a Lire, examiner mes comptes, diner.

Après midi, 2 Li è Travail.

s | Soir.

k FES : Mettre toutes choses en place, souper Question. Qu'ai-je 7 : ’ x ; musique, amusement ou Conversafait de bien au- 8 tion “ééainen fé da: à jourtlhui ? 9 on, examen a journée.

Nuit, 10

) Dormir.

J'exécutai ce plan d'examen journalier, sauf quelques interruptions de temps à autre. Je fus surpris de me reconnaître beaucoup plus de fautes que je-ne le pensais; mais j'eus la satisfaction d’en voir diminuer le nombre. Pour éviter l'embarras de recommencer de temps en temps mon livre, qui, à force de gratter les marques des an-

ciennes fautes pour faire place aux nouvelles, était devenu plein de trous, je transcrivis mes tables sur les feuilles d'ivoire d’un souvenir. J'y traçai les lignes roug'es d'une manière indélébile; j'y marquais mes fautes avec un crayon de mine deplomb, et il m'était facile d’en enlever les marques avec une éponge humidé. Après un certain temps, je ne fis ce cours de treize semaines qu’une fois par an, et ensuite une fois en plusieurs années. Enfin, j'y renonçai entièrement : des affaires multipliées et des voyages exigeaient alors tout mon temps. Mais je portais toujours mon petit livre avec moi.

L'article de l’ordre fut celui qui me donna le plus d’embarras. Je trouvai que mon plan de distribution de la journée pouvait être praticable, quand les affaires d’un homme étaient de nature à lui laisser la libre disposition de son temps, comme à un ouvrier imprimeur, par exemple; mais qu’il était impossible de l’exécuter quand on était obligé de vivre dans le monde, et de recevoir, pour affaires, différentes personnes aux heures qui leur convenaient. Je trouvai même très-difficile de m'y conformer en ce qui regardait la place que devait occuper chaque chose, | chacun de mes papiers. Je n'avais pas été habitué de bonne heure à la méthode ; et, comme

j'avais une excellente mémoire, je ne sentais pas l'inconvénient qui résulte du manque d'ordre.

Cet article mecoûtait donc une attention si pénible, et j'avais tant de dépit de me trouver si souvent en faute, d'avoir des rechutes si fréquentes, et-de faire si peu de progrès, que je fus près d'y renoncer, et de me résoudre à conserver mes défauts, du moins en cette partie. Je ressemblais à un homme qui était venu acheter une hache chez un marchand, mon voisin. Il voulait que toute la surface du fer fût aussi brillante que le tranchant. Le marchand lui dit de tourner la roue de sa meule, tandis qu’il s’occuperait à donner le poli au fer de la hache. L'acquéreur se mit donc à tourner, tandis que le marchand appuyait fortement le fer sur la pierre. Il trouva cette besogne fatigante : il quittait la roue de temps en temps, pour aller voir si la hache était bien brillante ; enfin, il voulut la reprendre telle qu’elle était. 7

« Eh non! dit le marchand, voyez donc: il « y a encore bien des taches, et avec du temps elles disparaîtront.— N'importe, répondit l’ac- « quéreur : je crois que, malgré ses taches, elle « ne m'en servira pas moins. » Je crois qu'il en est arrivé autant à bien des gens qui, au défaut

LME =

de moyens semblables à ceux que j'employais, trouvant trop de difficulté à se corriger de quelque défaut, ou à acquérir quelque vertu, renonçaient à leurs efforts, et finissaient par dire que la hache n’en servirait pas moins. Une idée qui me semblait assez raisonnable, me suggérait aussi quelquefois que, porter l'exactitude de l’ordre au point que je l'exigeais de moi, c'était en quelque sorte être petit-maître en morale, et avoir un scrupule qui aurait fait rire à mes dépens, s'il eût été connu; que trop de perfection avait l'inconvénient de faire naître l'envie et la haine; et qu'un homme, dans la société, devait se permettre quelques légers défauts, afin de conserver ses amis. En un mot, je me trouvai incorrigible sur l’article de l’ordre; et, aujourd’hui que je suis vieux, et que ma mémoire est mauvaise, j éprouve d’une manière sensible que cette qualité me manque. Mais au total, quoique je ne sois jamais arrivé à la perfection que j'étais si ambitieux d'atteindre, et que je n’en approchai mê 1e pas, mes efforts contribuërent pourtap’ mon bonheur, en me rendant meilleur due je ne l'aurais été si je ne les eusse faits. C’est ainsi que ceux qui veulent se former une belle main, en imitant des modèles d'écriture gravés. ne parviennent jamais à les copier avec la même

perfection; mais ils parviennent, à force de soins, à acquérir un caractère d'écriture net et lisible.

Il peut être utile que mes descendants sachent que c'est à ce petit expédient qu'un de leurs ancêtres, aidé de la grâce de Dieu, a dû le bonheur ‘ constant de toute sa vie, jusqu'à sa soixante-dixneuvième année, dans laquelle il écrit ces pages. Les revers qui peuvent encore lui arriver sont dans la main de la Providence; mais, s'il en éprouve, la réflexion sur le passé devra lui donner la force de les supporter avec plus de résiœnation. Ilattribue à /a tempérance la santé dont il a si longtemps joui, et ce qui lui reste encore d’une bonne constitution : à l'industrie et à la frugalité, l'aisance qu’il a acquise de bonne heure, et la fortune dont elle a été suivie, comme aussi les connaissances qui l'ont mis en état d’être un citoyen utile, et d'obtenir un certain degré de réputation parmi les hommes instruits : à la sincérité et à la justice, la confiance de son pays et les emplois honorables dont il l’a chargé : enfin, à l'influence réunie de toutes les vertus, même dans l'état d'imperfection où il a pu les acquérir, cette égalité de caractère, et cet enjouement de conversation qui font encore rechercher sa compagnie, et qui la rendent agréable même aux jeunes gens. J'espère donc que quel-

ques-uns de mes descendants pourront imiter cet exemple, et en recueillir le profit.

Onremarquera que, quoique mon plan de conduite ne fût pas entièrement dépourvu d'idées religieuses, il n’y entrait aucun dogme qui pût appartenir à une secte particulière. Je l'avais évité à dessein. J'étais bien convaincu de l'excellence et de l'utilité de ma méthode; j'étais persuadé qu’elle pouvait servir aux hommes, de quelque religion qu'ils fussent; et, ayant dessein de le publier un jour ou l’autre, je n'y voulais rien insérer qui püt inspirer à quelque secte que ce fût, des préventions qui empêchassent de l’adopter. |

Je me proposais d'écrire un petit commentaire sur chaque vertu. J'y aurais montré l'avantage de la posséder, et les maux qui résultent du vice qui y est opposé. J'aurais intitulé cet ouvrage l'Art de la vertu, parce que j y aurais développé les moyens de l’acquérir, ce qui eût été bien différent de ces exhortations où l’on ne fait que vous engager à être vertueux, sans vous indiquer la manière de le devenir.

C’est agir comme l’homme dont parle l’Apôtre, dont la charité ne consistait qu’en paroles, et qui, sans montrer à celui qui était nu et qui avait faim où il pouvait trouver des aliments et

des habits, se contentait d’exhorter à le nourrir et à le vêtir.

Je n’exécutai pourtant jamais le dessein d’écrire et de publier cet ouvrage. J'avais bien, de temps en temps, jeté par écrit quelques notes, des idées et des raisonnements que je comptais y employer, afin de m’en servir par la suite; mais les soins continuels qu'exigeait mon commerce, dans la première partie de ma vie, et les affaires publiques dont j'ai été chargé par la suite, m'ont toujours empêché de m'en occuper. Ce projet était d’ailleurs lié dans mon esprit à un autre d'une vaste étendue, et qui, pour être mis à exécution, exigeait toutes les facultés de l’homme : une suite de travanx que je ne pouvais prévoir me força de l’abandonner.

Mon dessein, dans cet ouvrage, était d'expliquer et de prouver cet axiome : que les mauvaises actions ne sont pas mauvaises parce qu'elles sont défendues, mais qu'elles sont défendues parce qu’elles sont mauvaises. En ne considérant que la nature de l’homme, j'aurais démontré que tous ceux qui désiraient être heureux, même dans ce monde, ‘étaient intéressés à être vertueux; et j'en aurais donné-pour preuve que : comme il se trouve toujours dans le monde un grand nombre de riches négociants, de nobles,

de princes et d'États qui ont besoin d'hommes honnêtes pour la conduite de leurs affaires, et que le nombre de ces hommes est toujours rare, aucunes qualités ne doivent plus probablement conduire un jeune homme à la fortune que la probité et l'intégrité. | | Ma liste de vertus n’en contenait d’abord que douze; mais un quaker de mes amis fut assez obligeant pour m’avertir qu'on me regardait généralement comme fier; que l’orgueil se montrait fréquemment dans ma conversation; que je ne me contentais pas d’avoir raison dans une discussion, mais que je devenais arrogant et presque insolent, ce dont il me convainquit en m'en citant plusieurs exemples. Je résolus donc de chercher à me guérir de ce défaut comme des autres, et j'ajoutai l'Awmilité à ma liste, en donnant à ce mot un sens étendu. Je ne puis me vanter d’avoir réussi à acquérir réellement cette vertu; mais je parvins du moins à en prendre l'apparence. Je me fis une règle de ne jamais me permettre de contredire directement les opinions des autres, ni de soutenir les miennes avec trop d'assurance : je m’interdis même, suivant les anciens règlements de notre club, l’usage de toute expression qui annonce une façon de penser fixe et déterminée comme ceréaine-

ment, sans aucun doute, etc., et j'adoptai en place, je présume, je m'imagine, il me semble que telle chose est ainsi ou ainsi, ou cela me parait ainsi quant à présent. Quand un autre avançait une proposition qui me semblait une erreur, je me refusais le plaisir de le contredire sur-le-champ, et d'en démontrer à l'instant l’absurdité : je commençais, en lui répondant, par convenir qu'en certains cas, en certaines circonstances, son opinion pouvait être juste, mais que dans l’occasion présente, à7 me semblait que la chose était différente, ete. J'éprouvai bientôt l'avantage de ce changement de ton, et la conversation en devint plus agréable ; la modestie avec laquelle j'énonçais mon opinion lui assurait un accueil plus favorable, et l’exposait à moins de contradiction, j'étais moins mortifié quand je me trouvais avoir tort, et j'engageais plus facilement les autres à reconnaître leurs erreurs et à revenir à mon sentiment, lorsque j'avais raison. Je n’adoptai pas cette méthode sans faire d’abord quelque violence à mon penchant naturel, mais elle a fini par devenir facile, et si habituelle, que, depuis cinquante ans, personne n’a peut-être entendu sortir de ma bouche une expression dogmatique. C’est à cette habitude, après mon caractère d'intégrité, que je crois de-

voir principalement le crédit que j'obtins sur mes concitoyens, lorsque je proposai de nouvelles institutions, ou quelques changements dans les anciennes, et l'influence que j’eus dans les conseils publics, lorsque j'en devins membre ; car je n'étais qu'un mauvais orateur, sans éloquence, hésitant souvent sur le choix des expressions, parlant à peine correctement : et cependant j'entraînais presque toujours les suffrages. |

Au fait, de toutes les passions que nous a données la nature, la plus difficile à vaincre est peut-être l’orgueil. Qu'on le déguise, qu'on le batte, qu'on le trompe, qu’on le mortifie tant qu'on le voudra, il survit à tout, et relèvera toujours la tête de temps en temps; vous en verrez peut-Ctre plus d’une fois la preuve dans ces Mémoires : quand même je pourrais me flatter de l'avoir complétement subjugué, je serais probablement orgueilleux de mon humilité.

lei se Lermine ce qui a été écrit à Passy, près Paris.

Page 1