‹ Comme on devient un hommeChapitre 15 sur 20 · MEMORANDUM · texte numérisé non relu

MEMORANDUM

C'est chez moi, à Philadelphie, en août 1788, que je vais continuer à écrire; mais je n'y ai point obtenu le secours que j'attendais de mes papiers : un grand nombre d’entre eux ont été perdus pendant la guerre. J'y ai cependant retrouvé celui dont je vais parler.

J'ai parlé d'un projet d’une vaste étendue que j'avais conçu ; il me paraît convenable d’en dire ici quelques mots et d’en faire connaître l’objet. Il se présenta pour la première fois à mon esprit, lorsque je mis les idées suivantes sur un papier que le hasard a conservé.

OBSERVATIONS FAITES EN LISANT L'HISTOIRE, DANS LA BIBLIOTHÈQUE, LE 9 MAI 1791

Les grandes affaires du monde, les gœuerres, les révolutions sont conduites et exécutées par des partis.

Le but. de ces partis est leur intérêt général dans le moment présent, ou ce qui leur semble tel.

La confusion naît des différentes vues de ces différents partis.

Tandis qu’un parti suit un plan général, chaque homme a en vue son intérêt particulier.

Dès qu’un parti a gagné son objet général, chacun de ses membres songe à son intérêt particulier, qui croise celui des autres, met de la division dans ce parti, et accroît encore la confusion.

Peu de gens, dans les affaires publiques, n'ont que le bien de leur pays pour motif de leurs ac tions, quels que soient les sentiments qu'ils affichent. Si leur conduite a procuré le bien véritable de leur pays, c'est qu’ils ont considéré d’abord que leur intérêt particulier était le même que celui de leur patrie, et, par conséquent, ils n’ont point agi par un principe de bienveillance.

Un nombre encore moindre, dans les affaires publiques, agit dans la vue de l'utilité générale du genre humain,

Il me semble donc que ce serait le cas, à présent, de former un parti pour la vertu, en réunissant dans un corps régulier les hommes sages et vertueux de toutes les nations, qui se gouverneraient d'après des règles sages et fondées sur la vertu. Il serait plus facile à des gens sages et vertueux de se soumettreà ces règles, qu'il ne

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l’est au commun des hommes d’obéir aux lois ordinaires. | |

Je crois maintenant que quiconque entreprendra convenablement ce projet, s’il a les talents requis pour l’exécuter, ne peut manquer de plaire à Dieu, et de réussir. ee

En roulant ce projet dans mou esprit, pour essayer de le mettre à exécution quand les circonstances m'en donneraient le loisir, je mettais de temps en temps sur le papier les idées qui se présentaient à mon esprit sur ce sujet. La plupart de ces écrits sont perdus, mais j en retrouve un où se trouve la substance d’un projet de profession de foi contenant, comme je le croyais, les principes essentiels, de toutes les religions connues, et ne renfermant rien qui puisse blesser les sectateurs d'aucun culte. Il est conçu en ces termes :

Il existe un Dieu qui a créé toutes choses.

Il gouverne Le monde par sa Providence.

I] doit être honoré par l’adoration, la prière et les actions de grâces.

Mais la manière de l’honorer qui lui est le plus agréable, est de faire du bien aux hommes.

L'âme est immortelle.

Il est certain que Dieu récompensera la vertu,

et punira le vice, dans ce monde ou dans l’autre. Mes idées, à cette époque, étaient que cette association, en commençant, ne comprit que des jeunes gens non mariés; qu'avant d’être initié, le candidat non-seulement déclarât qu'il adoptait cette profession de foi, mais encore qu'il se fût exercé par l'examen des treize semaines, à la pratique des vertus, conformément au modèle que j'en ai donné; que l'existence de cette société demeurât secrète jusqu'à ce qu’elle fût devenue considérable, afin d'éviter les sollicitations de gens peu propres à y être admis; mais que chacun de ses membres cherchât, dans le cercle de ses connaissances, des jeunes gens instruits et bien disposés, à qui l’on pût communiquer ce projet graduellement, et avec toutes les précautions convenables ; que tous les membres s’obligeassent à employer leurs avis, leurs secours, tous leurs moyens, pour s’aider les uns les autres et coopérer mutuellement à leur bien-être, à leur fortune et à leur avancement dans le monde. Enfin, et par distinction, nous devions l'appeler SOCIÉTÉ DES HOMMES LIBRES ET INDÉPENDANTS, parce que, par la pratique g'énérale et l'habitude des vertus, nous serions libres de l'esclavage du vice: et particulièrement parce que, par l'exercice de l'industrie et de la frugalité, nous serions libres

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des dettes, qui exposent l'homme à la contrainte, et qui le rendent, en quelque sorte, esclave de ses créanciers.

Voilà tout ce que je puis maintenant me rappeler de ce projet, si ce n’est que j'en fis part à deux jeunes gens qui l'adoptèrent avec enthousiasme. Mais l’état borné de ma fortune, la nécessité où je me trouvais alors de donner tous mes soins à ma profession, me forcèrent à en reculer sans cesse l’exécution, jusqu'au moment où mes occupations multipliées, publiques et particulières, m'obligèrent à un nouveau délai, de manière qu'il est demeuré dans l'oubli. Et il ne me reste à présent ni la force, ni l’activité nécessaires pour faire réussir un tel plan. Je pense pourtant toujours que ce projet était praticable, et qu'il aurait été très-utile, en formant un grand nombre de bons citoyens. Ce n’est point la grandeur apparente de l'entreprise qui me découragea, car j'ai toujours pensé qu'un homme qui a quelques moyens peut opérer de grands changements, et venir à bout de choses importantes dans le monde, s’il forme d’abord un bon plan; s’il renonce ensuite à tous plaisirs, à toutes occupations qui pourraient distraire son attention ; enfin, s’il fait de l'exécution de ce projet sa seule étude et son unique affaire.

Je commençai en 1782 à publier mon almanach, sous le nom de Æichard Saunders. Je le continuai environ vingt-cinq ans, et on l’appelait communément /’A/manach du pauvre Richard. Je m'efforçai de le rendre amusant et utile ; aussi obtint-il un tel débit, que j'en retirai un profit considérable. J'en vendais près de dix mille exemplaires tous les ans. Voyant qu'il était généralement lu, et qu’il était répandu dans toute la province, je le reg'ardai comme pouvant servir à répandre l'instruction parmi les gens qui achetaient rarement un autre livre. Je remplis donc tous les petits espaces qui se trouvaient entre les jours remarquables du calendrier, de sentences proverbiales, choisissant celles qui étaient propres à inspirer l'amour de l’industrie et de la frugalité, comme étant le moyen d’arriver à la fortune, et par conséquent d’assurer * l'empire de la vertu; car il est plus difficile à un homme dans le besoin d’en suivre toujours les règles, et, pour me servir ici d'un de ces proverbes, 27 est difficile qu'un sac vide reste debout. Je réunis ces proverbes qui contenaient la sagesse des siècles des nations, et j'en formai un discours suivi que je mis en tête de l’almanach de 1757, comme la harangue adressée par un sage vieillard à des gens qui assistaient à une vente.

La réunion en un seul foyer de tous ces préceptes dispersés jusqu'alors, les mit en état de produire plus d'impression. Ce mcrcean ayant reçu l’approbation universelle, fut copié dans tous les journaux du continent américain, et réimprimé en Angleterre, sur grand papier, en forme d'affiche. On en fit deux traductions en France, et les curés, comme les seigneurs, en achetèrent un grand nombre d'exemplaires pour les distribuer à leurs paroïssiens et à leurs paysans. Comme jy invitais à ne pas faire de dépenses inutiles en- objets superflus tirés de l'étranger, bien des gens pensèrent qu'il eut quelque influence en Pensylvanie, pour produire l'abondance de numé- rairé qu'on y remarqua quelques années après sa publication.

Je regardai aussi mon journal comme un autre moyen de répandre l'instruction. Dans cette vue, j'y réimprimai fréquemment des extraits du Spectateur et d'autres ouvrages moraux, et j'y insérai aussi de petits ouvrages que j'avais d'abord composés pour notre club. De ce nombre étaient un dialogue socratique, tendant à prouver qu'un homme vicieux, quels que fussent ses talents et ses moyens, ne pouvait être proprement appelé un homme de bon sens; et un discours sur le renoncement à soi-même, montrant qu'on ne

pouvait être affermi dans cette pratique, à moins qu’elle ne devint une habitude, et qu’elle n’eût plus à craindre d’opposition de la part des passions qui lui sont contraires. On peut retrouver ces deux morceaux dans les journaux du commencement de 1735. Je bannissais avec soin, de mes feuilles, toute diffamation, toute satire personnelle, usage qui, depuis quelques années, fait la honte de notre pays. Quand on me sollicitait d'y insérer quelque article de ce genre, dont l’auteur faisait valoir, comme on le fait toujours, la liberté de la presse, et sontenait qu’un journal est comme une messagerie dans laquelle ont droit de s'asseoir tous ceux qui veulent payer leur place, je répondais que j’imprimerais ce morceau séparément si on le voulait; que l’auteur en pourrait avoir autant d'exemplaires qu'il le désirerait, pour les distribuer lui-même; mais que je ne prendrais pas sur moi de donner de la publicité à un libelle ; et, qu'ayant contracté envers mes souscripteurs l'obligation de leur fournir des choses utiles ou amusantes, je ne pouvais remplir mes feuilles de débats particuliers qui ne les concernaient nullement : sinon, je me rendrais coupable d’injustice à leur égard. Aujourd’hui, un grand nombre de nos imprimeurs ne se font pas scrupule de satisfaire la méchanceté indivi-

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duelle, en donnant cours à des calomnies contre les hommes qui jouissent parmi nous de la réputation la mieux établie, et ils enveniment souvent la haine, au point de produire des duels : ils sont, en outre, assezindiscrets pour se livrer à des réflexions satiriques sur le gouvernement des États voisins, et même sur la conduite des plus fidèles alliés de notre nation: ce qui peut avoir les plus fâcheuses conséquences. Je fais ces observations à titre d'avis aux jeunes imprimeurs, pour qu'ils ne se laissent jamais tenter de souiller leurs presses et de déshonorer leur profession, en se prêtant à ces infâmes manœuvres : qu'ils aient le courage de s’y refuser. Ils peuvent voir, par mon exemple, qu'une telle conduite ne peut nuire à leurs intérêts |

En 1733, j'envoyai un de mes ouvriers à Charlestown, dans la Carolire du Sud, où Fon avait besoin d'un imprimeur. Je lui fournis une presse et des caractères, d'après un traité de société, en vertu duquel je devais supporter le tiers des dépenses, et toucher le tiers des bénéfices. C'était un homme instruit, mais ne connaissant rien en comptabilité; et, quoiqu'il me fit quelquefois des remises d'argent, je ne pus, pendant toute sa vie, en obtenir un seul compte, ni même un aperçu de l’état de la société. Après sa mort, sa veuve

continua les affaires. Elle était née en Hollande et y avait été élevée. La connaissance des comptes faisait partie de l'éducation des femmes en ce pays, ainsi qu'on me l’a assuré: non-seulement elle m'envoya un état, aussi clair qu’il fut possible de le former, de la situation des affaires ; mais elle continua à m'envoyer un compte, chaquetrimestre, avec autant de régularité que d'exactitude, et conduisit ses affaires avec tant de succès, qu’elle put élever une famille nombreuse, et qu'à l’expiration du terme de la société, elle se trouva en état d'acheter de moi l'imprimerie et d’y établir son fils. Je fais mention de cette circonstance pour recommander à nos jeunes femmes cette branche d'éducation, comme devant être probablement, pour elles et pour leurs enfants, en cas de veuvage, plus utile que la danse et la musique; leur donner les moyens de se mettre à l'abri des pertes que la mauvaise foi pourrait leur faire essuyer, et les mettre en état, peutêtre, de continuer un commerce avantageux et d'entretenir leurs correspondances, jusqu'à ce qu'un fils soit en âge de se mettre à la tête de la maison et de la diriger : avantage inestimable, qui peut contribuer à enrichir une famille. :

Vers 1734, il arriva parmi nous un jeune pré-

dicateur presbytérien, qu'on nommait Hemphill. Il avait un bel organe, et débitait d'excellents discours, qu'il semblait prononcer d'après l'inspiration du moment. Il attira un grand nombre d'auditeurs de différentes sectes, qui se réunissaient pour en faire l'éloge. Je devins un des plus constants à le suivre. Ses sermons me plaisaient, parce qu’ils n'étaient pas du genre dogmatique, mais qu’ils inculquaient fortement la pratique de la vertu, ou, ce qu’on appelle en style religieux, les bonnes œuvres. Sa doctrine déplut pourtant aux membres de notre congrégation, qui se regardaient comme presbytériens orthodoxes.

Plusieurs anciens ministres se joignirent à eux, et l’accusèrent, devant le synode, de sentiments hétérodoxes, afin de le réduire au sijence.

Je devins son partisan zélé, et je contribuai de tout mon pouvoir à former un parti en sa faveur. |

Je combattis quelque temps pour lui avec espoir de succès. On écrivit beaucoup, pour et contre, en cette occasion; et, m'apercevant que, quoique bon prédicateur, Hemphill était un pauvre écrivain, je composai pour lui deux ou trois pamphlets, et j'insérai un article dans la

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gazette d'avril 1735. Ces écrits furent lus avec

avidité dans le moment : ils furent bientôt oubliés ; et je doute qu'il en existe aujourd’hui un seul exemplaire. Tel est le sort des ouvrages de controverse.

Pendant la contestation, un malheureux incident fit grand tort à sa cause. Un de nos adversaires l'ayant entendu prêcher un sermon dont on fit grand éloge, crut se rappeler qu'il le connaissait déjà, ou du moins qu'il en avait lu quelque part une partie. Il fit des recherches, et en trouva un passage cité tout au long dans une des Revues en Angleterre , et tiré du discours du docteur Forter. Cette découverte éclaircit les rangs de notre parti: bien des gens l'abandonnèrent, et le triomphe du synode en fut plus assuré. és

Je tins bon cependant : je trouvais qu'il valait mieux prononcer de bons sermons composés par d’autres, que d'en donner de mauvais de sa façon, comme le faisaient presque tous nos prédicateurs. Il m'avoua ensuite qu'aueun de ceux qu il avait prêchés n'était son ouvrage. Il ajouta que sa mémoire était si bonne, qu'il retenait et était en état de débiter un discours, après l'avoir lu une seule fois. Après notre défaite, il nous quitta pour aller chercher une meilleure

fortune ailleurs, et je cessai de fréquenter notre congrégation, tout en continuant, pendant bien des années, ma souscription pour l'entretien de ses ministres.

J'avais commencé àétudier les langues en 1733. J’appris en peu de temps le français assez bien pour pouvoir lire aisément les livres écrits en cette langue. Je passaï alors à l'italien. Un de mes amis qui l'apprenait aussi, venait souvent me tenter en me proposant une partie d'échecs.

Trouvant que ce jeu me prenait une trop grande partie du temps que je destinais à l'étude, je refusai de jouer davantage, si ce n’est à cette condition, que le vainqueur aurait le droit d'imposer une tâche au vaincu: soit une certaine quantité de pages de grammaire à apprendre, soit une traduction. Comme nous étions à peu près de même force, ce fut à force de mats que nous nous fimes entrer l'italien dans la tête. Avec un peu de peine, j'appris ensuite l'espagnol, assez pour le lire. J’ai déjà dit que j'avais commencé à apprendre le latin à l'école pendant un an;'étant encore fort jeune. Depuis ce temps, je l'avais entièrement négligé. Mais quand j'eus fait connaissance avec le français, l'italien et l'espagnol, je fus surpris de remarquer, en prenant un nouveau Testament latin, que je comprenais cette

langue mieux que je ne le croyais. Cela m’encouragea à en reprendre l'étude, et je la trouvai d'autant plus facile, que les trois autres m'avaient aplani la voie. D’après cette expérience, je pense qu'il y a quelque inconséquence dans la routine que nous suivons pour l'enseignement des langues. On nous dit qu'il convient de commencer par le latin, et que, lorsque nous le saurons, il nous sera plus facile d'apprendre les langues modernes qui en sont dérivées. Cependant nous ne commençons point par le grec, pour arriver plus facilement au latin. Il est bien vrai que, si nous parvenuons à gagner le haut d'un escalier sans mettre le pied sur les marches, nous trouverons beaucoup plus facile de descendre en nous en servant; mais, certainement, si nous commençons par nous aider des premières marches, la montée nous offrira bien moins de difficulté. Je voudrais donc que ceux qui dirigent l'éducation de la jeunesse fissent, à ce sujet, de mûres réflexions. Puisqu'’un grand nombre de ceux qui commencent par le latin, l’abandonnent ensuite, après avoir passé plusieurs années sans y faire de grands progrès, de manière que le peu qu’ils ont appris leur devient presque inutile, etqu'ils ont perdu leur temps, ne vaudrait-1l pas mieux qu'ils eussent commencé

par le français, passé ensuite à l'italien, et de là au latin? En supposant qu'après avcir passé le même temps à l'étude des langues, ils y renon-. cassent avant d’avoir bien appris cette dernière, ils en sauraient du moins une ou deux autres qui, étant vivantes, pourraient leur être utiles dans le commerce de la vie.

Après une absence de dix ans de Boston, j'avais enfin acquis quelque aisance. Je fs un voyage en cette ville pour y revoir mes parents, ce qu'il m'avait été-impossible de faire plus tôt. En en revenant, je passai par New-Port, pour voir mon frère James, qui y avait transporté son imprimerie. Nos anciens différends étaient oubliés, et notre entrevue fut cordiale et affectueuse. Sa santé déclinait rapidement. Il me témoigna le désir qu'après sa mort, qu’il ne croyait pas bien éloignée, je prisse chez moi son fils, alors âgé de dix ans, pour lui apprendre l’état d'imprimeur, ce que je fis par la suite, après lui avoir fait passer quelques années dans une école. Sa mère continua le commerce, jusqu’à ce qu'il fût en état de s’en charger; et alors, j'aidai son éta-. blissement en lui donnant un assortiment de caractères neufs, ceux de l'imprimerie de son père étant-presque usés. Ce fut ainsi que je dédom- magêai amplement mon frère du tort que j'avais

pu lui faire en le quittant si promptement.

En 1736, je perdis un de mes fils, bel enfant, âgé de quatre ans. Il mourut de la petite vérole naturelle. Je le regrettai amèrement, et je me reproche encore de ne pas l'avoir fait inoculer. Je fais mention de cette circonstance par intérêt pour les parents qui négligent cette précaution, parce que, disent-ils, ils ne se pardonneraient jamais, si un enfant mourait par suite de cette opération. Mon exemple doit leur montrer que le regret peut être le même dans le cas contraire. Il s'agit donc de choisir le parti qui présente le moins de dangers.

Notre club se trouvait si utile, et procurait tant de satisfaction à ceux qui en étaient membres, que plusieurs de nous désiraient y introduire leurs amis, ce qui ne pouvait se faire sans excéder le nombre de douze, auquel nous nous étions fixés comme le plus convenable. Nous nous étions prescrit, dès l’origine, de tenir notre association secrète, et le secret fut assez gardé. Notre but, en cela, était de prévenir les demandes de personnes qui ne nous auraient pas convenu, et qu'il nous aurait pu être difficile de refuser. J'étais un de ceux qui s’opposaient à toute augmentation de ce nombre; mais je fis la proposition par écrit que chaque membre, séparément,

tâchât de former un club subordonné, qui aurait les mêmes règlements relativement aux questions, etc., sans informer ceux qui le composeraient de sa liaison avec le nôtre. Les avantages que nous nous en proposions étaient de former ‘le cœur et l’esprit d’un plus grand nombre de jeunes gens à l’aide de nos institutions; de mieux connaître, en toute occasion, l'opinion générale des habitants, chaque membre de notre club, que nous appelions /& junte, ayant droit de proposer dans son club séparé telles questions qu’il jugeait convenables, et devant en faire son rapport à /@ junte; enfin de pourvoir à nos intérêts particuliers en obtenant des recommandations plus étendues, et d'augmenter notre infinence sur les affaires publiques et nos moyens de faire le bien, en répandant dans les différents clubs les sentiments du nôtre. Ce projet fut approuvé ; chaque membre essaya de former son club; mais tous ne réussirent point. On n’en put établir que cinq à six, auxquels on donna différents noms, comme /« Vigne, l'Union, etc. Outre l'utilité dont ils étaient à ceux quiles composaient, ils nous procuraient à nousmêmes de l’amusement, des informations et de l'instruction. Ils répondirent d’ailleurs assez bien à notre dessein de pouvoir influencer l’es-

prit public en certaines occasions; et j'en citerai quelques exemples, quand j'en serai à l'époque où ils arrivèrent.

Mon premier pas dans les affaires publiques fut d'être nommé, en 1736, secrétaire de l’assemblée générale. Ce choix eut lieu, cette année, sans opposition. L'année suivante, quand on me proposa de nouveau (le choix du secrétaire étant annuel comme celui des membres), un nouveau membre de l'assemblée ft un long discours contre moi, pour favoriser un autre candidat. Je fus pourtant nommé, ce qui me fut d'autant plus agréable qu'indépendamment desappointements attribués au secrétaire, cette place me fournissait l’occasion d'intéresser en ma faveur les membres de l'assemblée, ce qui m'assurait l'impression des votes, des lois, du papier-monnaie, et tous les autres travaux publics, qui, au total, étaient fort avantageux. Je n'étais pas trèscharmé de l'opposition de ce nouveau membre, qui était un homme jouissant d’une très-belle fortune, ayant reçu une bonne éducation, et doué de talents qui paraissaient devoir, avec le temps, avoir dans la chambre une influence qu'il obtint effectivement dans la suite. Je ne cherchai pourtant pas à gagner ses bonnes grâces en lui témoignant des égards serviles ; mais, au bout

d’un certain temps, j’employai le moyen suivant pour y parvenir. J'avais appris qu'il possédait dans sa bibliothèque un livre rare et curieux ; je lui écrivis pour lui témoigner le désir de lire ce volume, avec prière de me le prêter pour quelques jours. Il me l’envoya sur-le-champ, et je le lui renvoyai au bout d’une semaine, en ÿ joignant un nouveau billet pour le remercier de sa complaisance. La première fois que je le rencontrai dans la chambre, il m'adressa la parole, ce qu'il n’avait jamais fait auparavant, et me témoigna beaucoup de civilité. Depuis ce temps, il se montra toujours disposé à m'être utile, en toute occasion, de manière que nous devinmes grands amis, et cette amitié dura jusqu'à sa mort. C’est une nouvelle preuve de la vérité de cette maxime que j'avais apprise et qui dit : «a Celui quivous a rendu un premier service sera « plus disposé que votre obligé lui-même à vous « être utile. » On voit par là combien il est plus utile de chercher à apaiser l’inimitié, que d'en concevoir du ressentiment, de chercher à s'en venger, et de faire assaut de mauvais procédés. if

En 1737, le colonel Spotswood, dernier gouverneur de la Virginie, et alors maître général des postes, mécontent de la corduite de son dé-

légué à Philadelphie, à cause de la négligence à rendre les comptes, et du peu d’exactitude qui y régnait, lui retira sa commission et me l'offrit. Je l’acceptai avecrplaisir, et j'y trouvai un grand avantage. Quoique les honoraires de cette place fussent modiques, elle facilitait l’envoi de mon journal, ce qui en augmenta le débit, ainsi que le nombre des annonces qu’on y insérait. Le journal de mon compétiteur tomba en proportion, et je fus charmé que cela arrivât sans que je lui rendisse le refus qu’il m'avait fait de permettre à ses facteurs de se charger de mes feuilles. Sa négligence dans ses comptes lui fit donc grand tort, et j'en parle comme d’une leçon pour les jeunes gens qui sont chargés des affaires des autres, et d’où ils doivent conclure qu'il faut toujours rendre ses comptes avec clarté, et faire ses remises d'argent avec exactitude. Une telle conduite est la plus puissante de toutes les recommandations pour obtenir de nouvelles places et augmenter ses affaires.

Je commençai alors à tourner mes pensées vers les affaires publiques ; mais je ne m’occupai d'abord que d'objets d’un ordre inférieur. La police de la ville fut une des premières choses que je regardai comme ayant besoin de nouveaux règlements : elle se faisait à tour de rôle

par les constables des différents quartiers. Le constable avertissait un certain nombre d'habitans domiciliés de faire avec lui le service de la nuit; ceux qui désiraient s’en dispenser lui J payaient six shillings, par an, (sept francs cin- . quante centimes) pour en être exempts. Cette . somme paraissait destinée à payer des remplaçants; mais c'était, dans la réalité, beaucoup plus que le constable ne dépensait, et il y trouvait un grand profit : car, pour un faible pourboire, il s'entourait de tels misérables que pas un habitant respectable n'aurait voulu se trouver en leur compagnie. On négligeait souvent les rondes, et l’on passait à boire la plupart des nuits. J'écrivis sur cet abus quelques observations que je lus à /a junte, et j'y insistais sur l'inégalité de cette taxe, relativement à la fortune de ceux qui la payaient : une pauvre veuve, dont toutes les propriétés qu'il s'agissait de garantir des déprédations n’excéduient peut-être pas cinquänte livres (douze cents francs), payait autant que le plus riche marchand, qui avait en magasin des marchandises pour plusieurs mille livres. Au résultat, je proposai comme une mesure plus convenable, de soudoyer une garde qui serait chargée constamment de ce service, et, pour en asseoir le fardeau d'une manière plus équitable,

de lever une taxe qui serait proportionnée à la propriété. Cette idée ayant été approuvée à Zg junte, fut communiquée aux autres clubs, mais comme si elle eût pris naissance dans chacun d'eux. Ce plan ne fut pas mis sur-le-champ à exécution; mais en préparant les esprits du peuple à ce changement, ils aplanirent les voies pour la loi qui fut rendue quelques années après, quand les membres de notre club eurent acquis plus d'influence.

Vers cette époque, j'écrivis un essai qui fut d'abord lu à Za junte, et publié ensuite, sur les incendies multipliés auxquels donnait lieu le défaut de soins : j y indiquais les moyens et les précautions à prendre pour prévenir ces accidents. On en parla comme d’un écrit fort utile, et il donna lieu à un projet qui ne tarda pas à se réaliser : c'était de former une compagnie pour éteindre plus promptemont les incendies, et pour aider à sauver les meubles et marchandises qui se trouvaient en danger, par suite du feu. Il se trouva pour ce projet des associés au nombre de trente. Nos règlements obligeaient chaque membre à teuir toujours en état de service un certain nombre de seaux en cuir, comme aussi de grands sacs et des paniers pour le transport du mobilier, et de les faire porter à chaque in-

cendie. Les avantages de cette institution se frent bientôt remarquer, et le nombre de ceux qui voulurent entrer dans notre société devenant trop considérable, nous leur conseillämes d’en former une seconde : ce qu'ils firent. De nouvel- . les compagnies s’établirent ainsi les unes après les autres, et devinrent si nombreuses qu’elles comprirent presque tous les habitants de la ville qui étaient propriétaires. Celle que je formai la première, la compagnie de /’Union, existe encore au moment où jécris, quoiqu'il se soit écoulé cinquante ans depuis son établissement ; mais tous les premiers membres en sont morts, excepté un seul, qui est mon aîné d'un an. Les amendes que payait chaque membre qui ne se trouvait pas à l'assemblée du mois, ont été employées à acheter des pompes à feu, des échelles, des crochets, et tous les outils qui pouvaient être utiles à chaque compagnie; de manière que je doute qu’il existe dans tout l'univers une ville mieux pourvue des moyens d'arrêter un incendie dans son origine. Dans le fait, depuis cette institution, le feu n’a jamais détruit à Philadelphie plus d’une ou deux maisons à la fois, et bien souvent il a été éteint avant que la maison où il avait commencé fût à demi consumée.

En 1739, il nous arriva d'Irlande le révérend

M. Whitefield, qui s’y était rendu remarquable comme prédicateur ambulant. On lui permit d’abord de prêcher dans quelques-unes de nos églises ; mais le clergé l'ayant vu de mauvais œil, lui refusa bientôt ses chaires, et il fut obligé de prêcher dans les champs. Ses sermons furent suivis par une immense multitude de personnes de toute secte et de toute dénomination; je fis partie de ce nombre, et je trouvai un nouveau sujet de réflexions dans l'influence que ses moyens orafoires exerçaient sur ses auditeurs, qui l’admiraient et le respectaient, quoiqu'il invectivât contre eux, et qu’il les assurât qu'ils étaient. par nature 4 demi brutes et à demi diables. On ne pouvait voir sans surprise le changement qu’il occasionna dans les mœnrs de nos habitants. Après avoir été dans un état d'insouciance et d'indifférence sur la religion, il semblait que chacun devenait religieux, et l'on ne pouvait tr. “erser une rue de la ville, dans la soirée, sans entendre chanter des psaumes dans quelque maison, Comme on trouva de l'inconvénient à s’assembler en plein champ, au risque de toutes les intempéries de l'air, on proposa de construire un édifice pour ces réunions ; on nomma des receveurs chargés de recueillir les contributions volontaires, et l’on eut bientôt trouvé la somme

nécessaire pour acheter le terrain et élever le bâtiment, auquel on donna cent pieds de longueur sur soixante-dix de largeur. Les travaux furent conduits avec tant de zèle, qu'ils se terminèrent beaucoup plus tôt qu’on n'aurait pu l’espérer; l'édifice et le terrain furent confiés aux soins d'une commission, et destinés à l’usage de ‘tout prédicateur de quelque religion qu'il füt, qui voudrait adresser quelque discours au peuple de Philadelphie : le but de cet établissement était d'être utile, non à une secte particulière, mais à l’universalité des habitants : de sorte que si le mufti de Constantinople voulait envoyer un missionnaire pour nous prêcher l'islamisme, il trouverait une chaire à son service.

M. Whitefeld, en noûs quittant, se rendit en Géorgie, prèchant, chemin faisant, dans toutes les colonies qu’iltraversait. On n’avait commencé que depuis peu à s'établir dans cette province; mais ses premiers habitants n'étaient pas des laboureurs actifs, accoutumés au travail, les seuls qui conviennent à une telle entreprise. C’étaient des marchands ruinés, des débiteurs insolvables tirés des prisons, qui,trouvant des forêts immenses, qu'ils étaient incapables de défricher, et hors d'état de supporter les fatigues d’un nouvel établissement, périssaient en grand nombre, et

laissaient de malheureux enfants sans ressources et sans appui. Leur déplorable situation toucha vivement le cœur bienfaisant de M. Wiitefeld, et lui inspira l’idée d'établir en Géorgie un asile dans lequel les orphelins seraient admis et élevés. En revenant du Nord, il prêcha partout en faveur de cet établissement charitable, et recueillit des sommes considérables pour l'exéention de ce projet, car son éloquence avait un pouvoir miraculeux pour attendrir le cœur et ouvrir la bourse de ses auditeurs : j'en fis moimême l'épreuve. J'étais loin de désapprouver son plan; mais, comme il ne se trouvait alors en Géorgie ni ouvriers ni matériaux pour l’exécuter, et qu'on se proposait de les y envoyer à grands frais de Philadelphie, je pensai qu'il vaudrait mieux construire l'édifice dans cette viile, et y faire venir les orphelins. Je lui en donnai l'avis; mais il persista dans son projet, et, en conséquence, je refusai d'y contribuer. Quelque temps après, assistant à un de ses sermons, je m'aperçus qu'il avait dessein de le finir par une quête, et je me promis bien tout bas qu'il n'obtiendrait rien de moi. J'avais en poche une poignée de monnaie de cuivre, trois ou quatre dollars en argent, et cinq pistoles en or. À mesure que son discours avançait, je sentis ma résolu-

tion s’ébranler, et je me décidai à lui donner ma monnaie de cuivre; un autre trait d'éloquence me rendit honteux de lui offrir si peu de chose, et je formai le dessein de lui donner aussi mes dollars; enfin, lorsqu'il eut terminé son discours, je me trouvai si ému, que je vidai ma poche, et mis dans la bourse du collecteur tout ce qui s'y trouvait, cuivre, or et argent. Un des membres de notre club était aussi présent à ce sermon ; il partageait mon opiuion sur l'établissement d’an hospice en Géorgie, et, se doutant que M. Whitefield avait quelques projets de quête, il avait eu la précaution de vider ses poches avant de sortir de chez lui. Cependant, vers la fin du discours, il sentit le vif désir de donner quelque chose, et pria un de ses voisins qui se trouvait près de lui, de lui prêter quelque argent. Heureusement pour sa bourse, il fit cette demande au seul homme de toute l'assemblée, dont la fermeté n’eût pas été ébranlée par le prédicateur. « Ami Hopkinson, lui répondit-il, en tout autre « temps ma bourse te sera ouverte; mais elle t'est «a fermée en ce moment, parce que tu ne me pa- « rails pas dans ton bon sens. »

Quelques ennemis de M. Whitefeld ER de croire qu'il appliquerait à son usage personnel le produit de ces donations; mais moi, qui le

connaissais particulièrement, étant chargé de l'impression de ses sermons et de tous ses ou vrages, j'ai toujours été fermement convaincu que toute sa conduite était celle d’un homme parfaitement honnête : et mon opinion en sa faveur duit avoir d'autant plus de poids, que nous n'avions pas les mêmes idées religieuses. Il priait. quelquefois pour ma Conversion; mais il n’eut jamais la satisfaction de pouvoir se flatter que ses prières eussent été exaucées. Notre amitié était de ce monde, sincère des deux côtés, et elle dura jusqu'à sa mort. Le trait suivant fera voir sur quel pied nous vivions ensemble. Un jour qu'il arrivait d'Angleterre à Boston, il m écrivit qu’il viendrait incessamment à Philadelphie, mais qu'il ne savait où il logerait, son ancien ami, M. Benezet, ayant quitté cette ville pour se fixer à German-Town. Je lui répondis qu’il connaissait ma maison, et que, s’il voulait se contenter du peu d’agréments qu'elle pouvait lui offrir, 1l y serait le bienvenu. Il m'écrivit que, si je lui faisais cette offre pour l'amour du Curisr, je ne pourrais manquer d’en être récompensé. « Entendons-nous bien, lui répondis-je, « ce n’est pas pour l'amour du Curisr que je « vous offre ma maison, mais pour l'amour de « vous. » Un de nos amis communs me diten

plaisantant. à cette occasion, que, sachant que . la coutume des dévots, quand on leur rend un service, était de rejeter sur le ciel le fardeau de la reconnaissance, pour en débarrasser leurs épaules, j'avais trouvé le moyen de l’attacher sur les siennes, de manière à ce qu'ilne pût le secouer. e

Ce fut à Londres que je vis M. Whitefeld pour la dernière fois, et il m'y consulta sur divers objets relatifs à son établissement pour les orphelins, et sur le projet qu'il avait d’y former un collége. |

Il avait l'organe clair et sonore, et articulait ses mots si distinctement, qu'on pouvait l’enten- dre intelligiblement à une très-grande distance, ses auditeurs d’ailleurs gardant tou'ours le plus profond silence. Il prêchait, un soir, du haut des degrés de Court-House, qui est an milieu de Market-Strect, à gauche de Second-Street, qui la traverse à angle droit. Ces deux ruës étaient remplies d'auditeurs jusqu'à une distance considérable. Me trouvant sur les derniers rangs dans Market Street, j'eus la curiosité de voir jusqu'où je continuerais à l'entendre. Je descendis donc cette rue du côté de la rivière, et je compris tout ce quil disait jusqu'à ce que je fusse arrivé près de Front-Street : encore le bruit de la rue con-

= 06 = tribuait-il à couvrir sa voix. J'imaginai alorsun demi-cercle, dont la distance où je me trouvais serait le rayon, et qui serait rempli d’auditeurs, à chacun desquels je dornais deux pieds carrés; je calculai qu'il pouvait être entendu par plus de trente mille personnes. Cela me fit ajouter foi à ce que j'avais lu dans les journaux, qu'il avait prêché dans les champs devant vingt-cinq mille personnes, et à ce que j'avais vu dans l'histoire, de généraux haranguant leur armée, ce dont j'avais douté jusqu'alors {. | À force de l'entendre, je parvins à distinguer aisément les sermons qu’il avait nouvellement composés, de ceux qu'il avait souvent prononcés dans le cours de ses voyages. Son débit s'était

. 4. M. Whiteñield, encore fort jeune, prêchait un jour en plein air; un tambour voulant se donner le malin plaisir d’interrompre son sermon, se mit à battre le rappel de toutes ses forces, de manière à empècher la voix du prédicateur de se faire entendre. En vain M. Whiteñeld épuisait ses poumons : l'instrument sonore l'emportait sur lui. IL appela le tambour : « Mon ami, lui dit-il, nous servons, vous et moi, les deux plus « grands maîtres qui existent, Vous battez le rappel pour le roi « George, et moi pour notre Seigneur Jésus-Christ. An nom de « Dieu, ne nous nuisons pas l’un à l’autre ; le monde est assez « grand pour nous deux : faisons donc des recrues chacun de « notre côté. » Cette apostrophe mit le tambour de bonne humeur ; il se retira paisiblement, et le prédicateur resta en possession du champ de bataille. -

tellement perfectionné à l'égard de ces derniers; sa voix. son ton, son accent, ses gestes étaient si parfaits, si bien adaptés à ce qu’il voulait dire, qu’il était impossible de ne pas en être enchanté. C'était un plaisir du même genre que celui qu'on «éprouve en entendant un excellent morceau de musique. C’est un avantage qu'ont les-prédicateurs ambulants sur ceux qui sont stationnaires, ceux-ci ne pouvant améliorer leurs. sermons en les répétant aussi souvent. L'habitude qu'il avait de faire imprimer de temps en temps les sermons qu'il écrivait, donnait un grand avantage à ses ennemis; car on aurait pu expliquer des expressions peu mesurées, justifier même des opinions erronées échappées dans la chaleur du débit, en supposant d’autres choses qui auraient pu les précéder ou les suivre, mais liflera scripla mamet. La critique se déchaîna contre ses écrits, et avec une telle apparence de raison, qu'elle empêcha le nombre de ses sectateurs d'augmenter, et le diminua même considérablement. Je suis donc persuadé que, s’il n'avait jamais rien fait imprimer, il aurait eu des partisans plus nombreux et plus importants, et que sa réputation se serait encore accrue après sa mort; Car, ne laissant après lui rien à censurer, rien qui pût nuire à sa renommée, ses prosélytes auraient été

le

libres de lui attribuer une aussi grande variété de talents que leur enthcusiasme et leur admiration.auraient voulu lui accorder.

Mon commerce augmentait alors constamment, et mon aisance croissait tous les jours. Mon journal était devenu très-productif, car il fut pendant quelque temps le seul qui existàt dans cette province et dans celles qui l’environnaient. Je reconnus aussi la vérité de cet adage : Après avoir gagné le premier sac, à! est plus facile de grgner le second, l'argent étant d'une nature prolifique. *

La société que] ‘avais formée dans la An ine réussit ; cela m’encouragea à en former d’autres. J’établis dans différentes colonies plusieurs de mes ouvriers qui-s’étaient bien conduits, et je leur fournis des imprimeries aux mêmes conditions que je l'avais fait en Caroline. Plusieurs d’entre eux prospérèrent, et se trouvèrent en état. au bout de six années de notre société, de m'acheter leur imprimerie, et de travailler pour leur compte seul, ce qui procura.l’établissement de plusieurs familles. Les sociétés finissent souvent par des querelles. Je fus assez heureux pour n’en avoir aucune, ni pendant le cours des miennes, ni lors de leur dissolution. Je crois que je dus en grande partie cet avantage à la pré-

caution d'avoir expliqué bien clairement dans mes traités quelles ‘seraient les obligations de chaque associé, de sorte qu'il ne pouvait se trouver aucun sujet de contestation. Je recommande donc à tous ceux qui forment une société, de ‘m'imiter en ce point. Quelque estime que des associés puissent avoir l’un pour l’autre, quelle que puisse être leur confiance mutuelle quand ils signent leur traité, il peut survenir ensuite de petites jalousies, des dég'oûts, des idées d'inégalité sur la manière dont est réparti le fardeau des soins et des affaires..et il en résulte souvent une rupture d'amitié, des procès et d'autres suites désasréables.

J'avais, au total, bien des raisons pour m’applaudir de m'être établi en Pensylvanie. H y y avait cependant bien des choses que je regrettais de n’y pas trouver. Nuls moyens de défense ; point de milice, point de collége, pas un seul établissement pour une éducation complète de jeunesse. Je fs donc, en 1743, la proposition d'y établir une académie, et pensant à cette époque que le révérend Richard Peters, qui se trouvait alors sans emploi, était l’homme qui convenait pour en avoir la surintendance, je lui communiquai mon projet; mais il refusa d'y prendre part : il avait pour lui-même des vues

plus avantageuses qui lui réussirent. Je ne connaissais, à cette époque, aucune autre personne à qui l'on pût confier cette fonction; je laissai dormir mon projet pendant quelque temps. Je fus plus heureux l’année suivante, en proposant une société philosophique que je parvins à établir. L'écrit que je composai à ce sujet doit se trouver dans mes papiers, s'il n’est pas perdu comme bien d'autres.

Quant à la défense du pays, l'Espagne ayant été en guerre pendant plusieurs années “ontre la Grande-Bretagne, et s'étant encore fortifiée de l'alliance de la France, nous mit dans de grands dangers. Notre gouverneur, Thomas, avait fait les plus grands et les plus longs efforts pour déterminer notre assembléé de quakers à rendre une loi pour organiser la milice, et prendre d’autres mesures pour la défense de la province, sans pouvoir y réussir : je résolus d'essayer si l'on pourrait obtenir du peuple une souscription volontaire. Dans cette vue, j'écrivis d’abord, et je fis ensuite imprimer un pamphlet que j'intitulai la Simple Vérité. J'ÿ mis dans le plus grand jour notre position déplorable; j'y démontrai combien l'union et la discipline étaient nécessaires pour notre défense, et jé promis de proposer dans quelques jours, à la signature de

tous les habitants, une association à ce sujet. Cet écrit produisit un effet aussi soudain que surprenant. On vint me presser de dresser l'acte d'association : je le rédiseai de concert avec quelques amis, et je convoquai une assemblée , générale des citoyens, dans le grand édifice dont j ai déjà parlé. Elle fut nombreuse. J'avais préparé un certain nombre de copies imprimées de l'acte d'association , et j'avais fait placer de l’encre.et des plumes en divers endroits de la salle. Je fis un petit discours préparatoire, je lus ensuite l'acte, j'y ajoutai quelques explications , et je distribuai les exemplaires imprimés, qui furent signés avec empressement, sans qu'on y fit la moindre objection. Quand l’assemblée se fut séparée, et qu'on eut réuni les copies, nous les trouvâmes revêtues de plus de douze cents signatures. Enfin, d'autres copies ayant été envoyées dans la province, les souscripteurs finirent par monter à plus de dix mille. Tous se munirent d'armes dans le plus court délai possible, se formèrent en compagnies et en régiments, nommèrent des officiers, et se réunirent, une fois par semaine, pour apprendre l'exercice des armes et les autres parties du service militaire. Les femmes firent des souscriptions entre elles pour fournir des drapeaux en soie, qu’elles

présentèrent aux diverses compagnies, et sur lesquels on peisnit des devises et des inscriptions que je donnai Les officiers de compagnie composant le régiment de Philadelphie, me choisirent pour colonel; mais je ne me crus pas propre à cette place, je la refusai, et leur recommandai M. Lawrence, homme d’un extérieur imposant, qui jouissait d'une grande influence, et qui réunit alors tous les suffrages. Je proposai alors une loterie, pour fournir aux dépenses de la construction d’une batterie sous la ville, et de l'achat des canons qu'il fallait y placer. Tous les billets furent pris en peu de temps, et la batterie fut bientôt construite. Nous achetâmes de vieux. canons à Boston; mais comme ils ne nous suffisaient bas, nous écrivimes à Londres pour en avoir d'autres. Le colon.1 Lawrence, MM. Allen, Abraham Taylor et moi, fûmes envoyés à New- York pour emprunter quelques canons du gouverneur Clinton !] nous refu<a d'abord péremptoirement; mais à un dîner, où l’on but furce vin de madère ; comme c'était alurs l'usage dans cette ville, il s’adoucit par degrés et promit de nous en prêter six. Après avoir bu quelques verres de plus, il avança jusqu’à dix, et enfin il nous en accorda dix-huit de la meilleure grâce. C'étaient d'excellents canons, de dix-huit livrés

de balles, montés sur leurs affûts, et nous nous empressâmes de les faire partir et de les placer sur la batterie. Les associés y montèrent la garde toutes les nuits, tant que la guerre dura ; et j'y faisais résulièrement mon service à mon tour, en qualité de simple soldat.

L'activité que je déployai dans ces diverses opérations, fut agréable au gouverneur et au conseil. Ils m'accordèrent leur confiance, et me consultèrent sur toutes les mesures dans lesquelles leur concurrence pouvait être utile à l'association. J’appelai la religion à notre aide : je leur proposai de proclamer un jeûne général, afin de travailler à la réforme des mœurs, et d'appeler les bénédictions du ciel sur nos efforts. Ils adoptèrent mon avis; mais comme ce jeûne était le premier auquel on eût jamais songé dans cette province, le secrétaire ne savait comment rédiger leur proclamation. L'éducation que j'avais reçue dans la Nouvelle-Angleterre, où l'on proclame un jeûne tous les ans, me fut ici de quelque avantage. Je dressai cette proclamation, on la traduisit en allemand, on la ft imprimer dans les deux langues, et on la fit circuler dans toute la province. Cela donna au clergé des différentes sectes l’occasion d'engager les membres de leurs congrégations à augmenter le nombre

de nos associés, et toutes s’y seraient probablement réunies, excepté celle des quakers, si la paix n'eût été conclue.

Quelques-uns de mes amis pensaient que mon activité dans cette affaire avait offensé cette dernière secte, et nuirait à mon crédit dans l’assemblée de la province, où les quakers étaient en grande majorité. Un jeune homme qui avait aussi quelques amis dans cette assemblée, et qui avait envie de me succéder en qualité de secrétaire, vint m'avertir qu'on avait dessein de m'ôter cette place lors de la prochaine élection. Il me conseilla, comme par intérêt pour mot, de donner ma démission, ce qui serait plus honorable que d’être renvoyé. Je lui répondis que javais entendu citer, et même lu l'histoire d’un homme qui s'était fait une règle de ne jamais demander une place, et de ne jamais la refuser quand on la lui offrait. « J'approuve cette détermination, ajoutai-je, et c’est aussi la mienne, avec une légère addition : c’est qu’on ne me verra jamais demander, refuser, ni résigner aucune place. Si l’on veut disposer, en faveur d’un autre, de celle de secrétaire, on peut me la reprendre ; mais je ne veux pas, en y renonçant volontairement, perdre le droit de pouvoir, un jour ou l’autre, user de représailles envers mes

adversaires. » Je n’en entendis plus parler; et, lors de l'élection suivante, je fus réélu à l’unanimité. Peut-être ne voyait-on pas de très-bon œil mon intimité récente avec les membres du conseil qui avaient pris le parti du gouverneur . daus toutes les discussions relatives aux préparatifs militaires, dont la chambre avait été fatiguée : peut-être n'aurait-on pas été fâché que je donnasse ma démission volontairement ; mais on ne pouvait alléguer, pour me retirer cette place, d'autre raison que lezèle que j'avaismontré pour former l'association de la milice : et l’on ne voulait pas avouer ce motif. J'avais, d’ailleurs, quelques raisons pour croire que personne n’était fâché qu’on songeût à la défense de la province, pourvu qu’on ne fût pas forcé à y prendre part. Enfin, je trouvai bien plus de gens que je ne l'aurais cru qui, quoique déclarés contre une œuerre offensive, étaient partisans d’une guerre purement défensive. Beaucoup de pamphlets furent publiés pour et contre cette question, et quelques-uns par de bons quakers qui se déclaraient pour la guerre défensive, ce qui, je crois, convertit un grand nombre de leurs jeunes gens. Un événement qui arriva dans notre compagnie contre les incendies, me fit connaître l'opinion qui prévalait parmi eux à ce sujet. Il y avait été

proposé que, pour favoriser le projet d'élever une batterie, nous employerions en billets de la loterie, les fonds que nous avions alors en caisse, et qui montaient à environ soixante livres (mille quatre cent quarante francs). D’après nos règlements, on ne pouvait disposer d'aucune somme avant la séance qui suivait celle où la proposition avait été faite. La compagnie était composée de trente membres, dont vingt-deux étaient quakers, et les huit autres de différentes sectes. Nous nous trouvâmes tous huit à l’assemblée ; mais ,\quoique nous crussions que quelques quakers adopteraient notre avis, nous étions loin de compter que nous aurions la majorité. Un seul d’entre eux, M. James Morris, parut s'opposer à cette mesure. Il nuus exprima, en arrivant, beaucoup de chagrin que cette proposition eût été faite : tous les amis , nous dit-il, étaient d’un sentiment contraire, et cette différence d’opinion pouvait jeter la discorde dans la société. Nous lui dîmes que nous ne partagions pas cette crainte, que nous formions la minorité, et que 52 {ous les amis votaient contre nous, nous devions, d’après les règles de la compagnie, nous soumettre à leur décision, et que nous nous y soumettrions. Quand l'heure de la décision fut arrivée, on demanda que la question fût mise

aux voix. Il convint que nous avions le droit de le faire, mais il nous assura qu'un certain nombre de membres de la compagnie avaient dessein de se trouver à la séance pour s'opposer à cette mesure; il ajouta que l’impartialité semblait exiger qu’on les attendît quelques instants. Tandis que nous discutions cette question, on vint m'avertir que deux personnes demandaient à me parler. Je descendis, et je trouvai deux quakers, membres de notre compagnie. Ils me dirent qu'ils étaient huit assemblés dans une taverne voisine, qu ils étaient décidés à venir voter en faveur de la proposition, si leurs voix étaient nécessaires, mais qu'espérant que nous aurions la majorité sans eux, ils nous priaient de re les envoyer chercher que si leurs suffrages devenaient indispensables pour faire adopter la mesure, attendu que leur vote, en cette circonstance, pourrait leur occasionner la disgrâce de leurs anciens et des amis. J'étais sûr ainsi de la majorité. Je remontai, et, après avoir feint d’hésiter un peu, je consentis à un délai d'une heure. M. Morris convint que rien n’était plus loyal. Il montra beaucoup de surprise de ne voir arriver aucun des amis ; enfin, l'heure étant expirée, la proposition fut adoptée à la majorité de huit contre un. Ainsi, comme sur vingt-deux qua-

kers, huit étaient disposés à voter comme nous, et que les treize autres avaient prouvé par leur absence qu'ils ne voulaient pas former d'opposition, il en résultait que la proportion des quakers décidés sincèrement contre la œuerre défensive, était comme #% est à vingt-un : car les treize absents assistaient très-régulièrement aux séances de la société, y jouissaient de la meilleure réputation, et savaient ce qui devait se passer dans cette assemblée.

L'honorable et savant M. Logan, qui avait toujours été de cette secte, écrivit une adresse aux quakers, où il déclarait l'approbation qu'il donnait à la œuerre défensive, et il appuyait son opinion sur les raisonnements les plus forts. Il me remit soixante livres (quatorze cent quarante francs), pour les employer à acheter des billets de la loterie créée pour l'établissement de la batterie, et me chargea d'employer au même objet les lots qu'ils pourraient obtenir. Il me raconta l’anecdote suivante de son ancien maître, Guillaume Penn, relativement au système de défense : M. Logan était parti d'Angleterre encore fort jeune, avec &. Penn, en qualité de secrétaire. On était en temps de guerre, et un vaisseau armé, qu'on croyait ennemi, donna la chasse au bâtiment sur lequel ils se trouvaient.

Le capitaine se prépaia à se défendre, et dit à Guillaume Penn et à sa compagnie de quakers, qu'il n'attendait d'eux aucun secours, et qu’ils pouvaient se retirer entre les ponts : tous suivirent ce conseil, excepté Logan qui voulut rester sur le tillac, et qu'on chargea du service d’un canon. L’ennemi supposé n'en était pas un; il n'y eut donc point de combat ; mais quand Guillaume Penn apprit cette conduite de son secrétaire, il lui fit une réprimande sévère pour être resté sur le tillac, et s'être montré disposé à prendre part à la défense du bâtiment, contre les préceptes des amis, et quoiqu'il n’en eût pas été requis par le capitaine. Cette mercuriale, faite en présence de toute la compagnie, piqua le secrétaire, qui répondit : « J'étais à tes ordres; « pourquoi ne m'as-tu pas commandé de te « suivre? Mais tu n'étais pas fâché que je res- « tasse pour aider à déf'ndre le vaisseau, lors- « que tu croyais qu'il ex'stait quelque danger. »

Le nombre d'années que je passai dans l’assemblée, dont la majorité était toujours composée de quakers, me donna de fréquentes occasions de voir l'embarras que leur donnaient leurs principes contre la guerr, toutes les fois que la couronne s’adressait à la chambre pour en obtenir des subsides pour quelque partie du service

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