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militaire : ils craignaïent d'offenser, d'un côté, le gouvernement par un refus positif; de l'autre, les amis (la corporation des quakers) par une complaisance contraire à leurs principes. Ils étaient sans cesse occupés à chercher des moyens d'évasion pour ne pas satisfaire à la demande qui leur était faite, ou quelque manière de déguiser leur complaisance, quand elle devenait inévitable. Le mode le plus ordinaire était d’accorder la somme qui leur était demandée, pour l'usage du roi, et de ne jamais se faire rendre aucun compte de cet argent; mais quand la demande n’était pas faite directement par la couronne, cette phrase ne pouvait servir, et il fallait imaginer quelque autre tournure. Ainsi, quand on manqua de poudre pour la garnison de Louisbourg, à ce que je crois, le gouvernement de la Nouvelle - Angleterre sollicita des secours de celui de la Pensylvanie, et le gouverneur de cette dernière province, Thomas, appuya fortement cette demande auprès de la Chambre. Les amis ne voulurent pas accorder d'argent pour acheter de la poudre, parce que c’est une munition de guerre, mais ils votèrent un secours de trois mille livres (soixante-douze mille francs) à la Nouvelle-Angleterre, pour être employé par le gouverneur en acquisition de pain, de farine,
de blé ou de quelque autre grain. Quelques membres du conseil, voulant jeter la Chambre dans un plus grand embarras, conseillaient au gouverneur de ne pas accepter ce secours, parce que ce n’était pas ce qu’il avait demandé. « Je « prendrai l'argent, répondit-il, et j'entends « fort bien ce qu’ils veulent dire : quelque autre « grain est de la poudre.» Il en acheta donc, et n’en reçut jamais le moindre reproche: c'est par allusion à ce fait que, lorsque dans notre compagnie contre les incendies nous craignions de ne pas réussir dans notre proposition pour la loterie, je dis à un de mes amis qui en était membre : « Si nous échouons dans notre projet, « demandons à employer nos fonds à l'acquisi- « tion d’une pompe à feu. Les quakers n’auront « aucune objection à y faire : nous nous propo- « serons mutuellement pour commissaires, et « nous achèterons un canon, qui est certaine- « ment une pompe à feu. — Je vois, me répon- « dit-il, que votre long séjour dans l'assemblée « ne vous a pas été inutile; car votre équivoque « est le vrai pendant de celle sur le blé ou guel- « que autre grain. »
Cet embarras qu’éprouvaient les quakers venait de ce qu’ils avaient établi et publié, comme ‘un de leurs principes, qu'aucune guerre n'était
légitime; et ils n’y pouvaient rien changer, quoiqu’ils vinssent à changer d'opinion. Cela me rappelle la conduite, beaucoup plus prudente à mon avis, d’une autre secte qui existait parmi nous, les dunkers. Je connaissais un de ses fondateurs, Michel Weffare, dars le temps où elle commençait seulement à se montrer. Il se plaignait des calomnies que débitaient contre eux les zélateurs des autres sectes, qui les accusaient de principes et.de pratiques abominables qui ne leur appartenaient nullement. Je lui dis que tel avait toujours été le sort de toute nouvelle secte; mais que pour mettre fin à toutes ces calomnies, je croyais qu’ils feraient bien de publier leurs articles de foi. Il me dit que la proposition en avait été faite parmi eux, mais qu’elle n'avait pas été adoptée. « En voici la raison, ajouta-t-il : Lorsque nous nous réunîmes en société, il plut « à Dieu d'éclairer nos esprits de manière à nous « faire voir que ce que nous avions pris pour « des erreurs étaient des vérités, et que ce que « nous avions cru des vérités n'étaient que des « erreurs. De temps à autre, il nous a accordé « de nouvelles lumières ; nos principes se « sont améliorés, et le nombre de nos erreurs « a encore diminué. Nous ne sommes pas cer- « tains d'être arrivés à la fin de cette progres-
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« sion, d’avoir atteint le plus haut point des « Connaissances spirituelles et théologiques : « nous Craignons donc que, si nous imprimons « notre profession de foi, nous ne nous y trou- « vions comme enchaïnés; que nous ne nous « refusions à de nouvelles améliorations, et, U surtout, que nos successe 1rs n’en fassent au- « tant, regardant tout ce qu'auraient fait leurs « fondateurs comme une chtse sacrée, dont ils « ne devraient jamais se départir. » Cette modestie dans une secte est peut-être un exemple unique dans l’histoire du genre humain, chacune d'elles se supposant en possession de toute la vérité, et regardant les autres comme ensevelies dans de profondes ténèbres. C’est ainsi que l'homme qui voyage par un épais brouillard voit ceux qui se présentent à lui, à quelque distance, par devant, par derrière, ou sur les côtés, comme enveloppés d'une vapeur qu'il n'aperçoit pas autour de lui, quoiqu'il en soit environné lui-même. Mais pour éviter cegenre d’embarras, les quakers, depuis quelques annéss, se sont retirés peu à peu de l'assemblée et de la mag'istrature, et ont préféré renoncer à leur autorité, plutôt qu’à leurs principes.
Pour suivre l'ordre des temps, j'aurais dû dire auparavant qu'en 1742 j'inventai un poêle
ouvert pour mieux échauffer les chambres et pour économiser le bois, attendu que l'air froid était échaufté en y entrant. Je fis présent du modèle à M. Robert Grace, un de mes anciens amis, propriétaire d’une forge; il trouva un grand profit à fondre des plaques pour ces poêles qui obtinrent bientôt une grande vogue. Pour augmenter encore ce succès, j'écrivis et je fis imprimer une brochure ayant pour titre : Description des foyers nouvellement inventés en Pen. Sylvanie, contenant une explication détaillée de leur construction et de leurs effets, où l’on démontre leur supériorité à toute autre manière de chauffer les chambres, et où l’on répond à toutes les objections qui y ont été faites, etc. Cette brochure produisit un bon effet. Le œouverneur Thomas fut si charmé de la construction du poêle qui y était décrit, qu'il m'offrit de m’accorder une patente pour leur vente exclusive pendant un certain nombre d'années. Mais je la refusai, d’après un principe qui a toujours eu beaucoup de poids sur moi en pareilles occasions : c’est que, comme nous retirons de grands avantages des inventions des autres, nous devons être charmés de trouver l’occasion de leur être utiles par les nôtres, et nous devons le faire avec générosité. ,
Un marchand de fer de Londres , pourtant, profita en grande partie de ma découverte, se l'appropria, fit à mon invention quelques changements qui ne contribuèrent qu’à la détériorer, obtint une patente pour la vente de ces cheminées, et gagna par ce moyen une petite fortune, à ce qu'on m'a rapporté. Ce n’est pas le seul exemple des patentes obtenues par d’autres pour mes inventions; mais je n'ai jamais réclamé à ce sujet : je n'avais aucune envie d'en obtenir moi-même, et je n'aime pas les querelles. L’usage de mes cheminées, adopté dans un grand nombre de maisons, tant en Pensylvanie que dans les états voisins, a été et est encore la source d'une grande économie de bois pour les habitants.
La paix étant conclue, et l’association pour la milice ayant pris fin avec la guerre, je pensai de nouveau à l'établissement d’une académie. Le premier pas que je fis pour cet objet fut de m'associer quelques amis actifs, dont la jwnte me fournit une bonne partie. Le second fut de publier un écrit intitulé : Propositions relatives à l'éducation de la jeunesse dans la Pensylvanie. Je le fis distribuer gratis aux principaux habitants, et, dès que je crus les esprits un peu préparés par la lecture qu’on en avait faite, je pro-
posai une souscription pour ouvrir et entretenir une académie. Le montant devait s’en payer par cinquième, d'année en année. En divisant ainsi les payements, j'espérais obtenir une somme plus considérable, et je ne me trompai point dans mon calcul : car, si je m'en souviens bien, elle ne produisit pas moins de cinq mille livres (cent vingt mille francs).
Dans l'avertissement qui précédait cette proposition de souscription, je n’annonçai pas ce projet comme mon ouvrage, mais comme celui de plusieurs personnes animées par l'esprit public. Suivant la règle que je m'étais prescrite, j'évitais toujours de m’annoncer comme auteur de quelque plan que ce fût, tendant au bien général.
Les souscripteurs, pour mettre ce projet à exécution, choisirent parmi eux vingt-quatre administrateurs, et chargèrent M. Francis, alors procureur général, et moi, de rédiger les règlements de l'académie. Dès qu'ils furent arrêtés et signés, on loua une maison, on arrèta des professeurs, et les écoles s’ouvrirent. Ce fut, je crois, en 1749.
Le nombre des écoliers augmentait promptement, la maison se trouva bientôt trop petite, ct nous cherchions une pièce de terre bien située
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pour en construire une autre, quand le hasard nous en procura une qui, moyennant quelques changements, pouvait nous convenir parfaitement. C'était l'édifice qui avait été construit pour les auditeurs de M. Whiteñeld.
. On divisa par étages ce vaste bâtiment, on y établit les salles nécessaires pour les classes, on acheta quelques portions de terrain qui en étaient voisines ; enfin, l'édifice se trouva bientôt en état de recevoir les écoliers. C’est sur moi que tomba tout l'embarras des marchés à faire avec les ouvriers, de l'acquisition des matériaux et de la surveillance des travaux. Je m'en chargeai d'autant plus volontiers, qu'il n'en résultait aucun inconvénient pour mon commerce : j avais pris l’année précédente un associé actif, honnête et instruit, M. David Hall, qui avait travaillé quatre ans avec moi, et dont, par conséquent, je connaissais parfaitement le caractère. Il se chargea de tout le détail de l'imprimerie, et me payait régulièrement ma part des bénéfices :
cette société dura dix-huit ans, et nous fut avantageuse à tous deux.
Après un certain temps, l'administration de l’académie fut incorporée par une charte qu'accorda le gouverneur : ses fonds s’augmentèrent du produit de contributions qu’on obtint en An-
gleterre, et de donations de terres qui lui furent faites par les propriétaires ; l’assemblée y ajouta ensuite de nombreuses concessions, et telle fut l'origine de l'Université actuelle de Philadelphie. J'ai toujours continué, pendant près de quarante ans, à en être un des administrateurs, et j'ai éprouvé le plus grand plaisir à voir nombre de jeunes gens qui y ont reçu leur éducation, se distinguer par leurs talents, se rendre utiles dans des emplois publics, et devenir l’ornement de leur pays.
J'étais dégagé, comme je viens de le dire, des affaires de mon commerce; j'avais acquis une fortune suffisante, quoique modérée, et je me flattais de pouvoir consacrer le reste de ma vie aux études et aux amusements philosophiques.
J'achetai tout l'appareil du docteur Spence, qui était venu d'Angleterre ouvrir des cours à Philadelphie, et je commençai avec ardeur mes expériences sur l'électricité. Mais le public me regardant alors comme un homme libre de son temps, s’empara de moi pour son service, et chaque partie de notre administration civile
m'imposa presque en même temps un nouveau
devoir. Le gouverneur me nomma juge-de-paix ; la corporation de la cité me fit membre du conseil-commun, et bientôt après g/derman. Enfin
les citoyens me choisirent pour les représenter à l'assemblée. Cette dernière place me fut d'autant plus agréable, que je commençais à m’ennuyer d'assister à toutes les séances pour écouter des débats auxquels ma qualité de secrétaire ne me permettait pas de prendre part, et qui étaient souvent si peu intéressants que j'en étais réduit à faire, pour m'amuser, des cercles et des carrés magiques, ou tout autre chose qui pût chasser l'ennui. Je concevais aussi qu’en devenant membre de la chambre, je trouverais plus d'occasions de faire le bien. Je ne chercherai pourtant pas à dissimuler que mon ambition fût flattée de toutes ces promotions : elle l'était sans aucun doute. En considérant ma première obscurité, c'étaient de grandes choses pour moi; et ces témoigna- . ges de l'opinion publique m'’étaient d'autant plus agréables qu'ils étaient spontanés, et que je ne les avais nullement sollicités.
Je fis pendant quelque temps l'apprentissage des fonctions de juge-de-paix, en assistant aux séances des tribunaux, et en y prenant place pour écouter l'instruction des causes ; maïs je vis qu'il fallait, pour les bien remplir, plus de connaissances des lois que je n’en possédais, et je m'en dispensai peu à peu. Je donnai pour excuse les fonctions plus importantes que j'avais à
remplir dans la chambre comme législateur. Je fus réélu à cette place pendant dix ans consécutifs, sans avoir jamais ni demandé la voix d’un électeur, ni témoigné directement ou indirectement mon désir d'y être nommé. Lorsque je pris séance dans l'assemblée, mon fils en fut élu secrétaire.
L'année suivante, il s'agissait de faire un traité avec les Indiens à Carlisle. Le gouverneur envoya un message à la chambre pour lui proposer de nommer des commissaires pris dans son sein, qui, avec quelques membres du conseil, seraient chargés de cette affaire. La chambre fixa son choix sur M. Norris, son président, et sur moi. Muni de notre commission, nous nous rendîmes à Carlisle, et nous y trouvâmes les Indiens. Connaissant leur penchant à s’enivrer, et leur habitude de se livrer aux querelles et au désordre quand ils sont ivres, nous défendîmes strictement qu’on leur vendît aucunes liqueurs fortes ; ils se plaignirent de cette défense, mais nous leur promîmes que, s'ils voulaient être sobres pendant que nous nous occuperios du traité, nous leur donnerions du rhum en abondance quand il serait terminé. Ils nous promirent de ne pas s’enivrer, et ils tinrent leur parole, parce qu'on ne leur donna pas les moyens
d'y manquer. Le traité fut discuté avec ordre, et conclu à la satisfaction des deux parties ; ils réclamèrent alors, et on leur donna le rhum qui leur avait été promis. C'était dans l'après-midi ; leur nombre pouvait monter à une centaine, hommes, femmes et enfants; ils étaient logés dans des cabanes temporaires, construites en forme de carré, à deux pas de la ville, Dans la soirée, nous entendîimes un grand bruit. Nous allâmes voir ce qui était arrivé : ils avaient fait un grand feu de joie au milieu du carré; les hommes et les femmes, également ivres, se querellaient et se battaient. Leurs corps basanés à demi-nus, et sur lesquels la lueur des flammes répandait une teinte encore plus sombre, les hurlements qu'ils poussaient, les tisons enflammés avec lesquels ils se poursuivaient et se battaient, offraient une scène qui répondait, mieux qu’on ne pourrait l'imaginer, aux idées que nous nous formons de l’enfer. Il était impossible d’apaiser le tumulte, et nous nous retirâmes. Pendant la nuit, plusieurs d’entre eux se présentèrent à notre porte, en poussant de grands cris et en demandant encore du rhum ; nous n'y fimes aucune attention. Le lendemain, ils sentirent que leur conduite avait été répréhensible, et ils nous envoyèrent trois de leurs anciens conseil-
lers pour nous faire des excuses. L'orateur, tout en reconnaissant leur faute, la rejeta sur le rhum, et chercha ensuite à justifier le rhum en disant : « Ze grand Esprit qui a fait toutes cho- « ses, a fait chaque chose pour un usage, ct il « faut que chaque chose serve à l’usage pour le- « quel elle a été faite; or, quand il a fait le « hum, il a dit : QUE LE RHUM SERVE A ENIVRER. « LES INDIENS ; 47 jaut donc bien que cela soit. » Et bien véritablement s’il entre dans les desseins de la Providence d’anéantir ces sauvages pour faire place aux cultivateurs de la terre, il semble possible que le rhum soit un des moyens qu’elle emploie : il a déjà fait disparaître toutes les castes qui habitaient autrefois les bords de la mer.
En 1751, le docteur Bond, mon ami particulier, conçut le projet d'établir un hôpital à Philadelphie : idée véritablement bienfaisante, qui m'a été attribuée, mais qui lui doit réellement son origine. Il devait être destiné à la réception et au traitement des pauvres malades, soit qu'ils appartinssent à la province, soit qu'ils fussent étrangers. Il déploya autant de zèle que d'activité pour obtenir des souscriptions ; mais c'était une proposition toute nouvelle en Amérique; on ne l'entendait même pas bien, et il n’obtint que peu de succès. Enfin, il vint me trouver, et com-
mença par me faire un compliment, en me disant qu'il voyait qu'on ne pouvait réussir dans un projet d'esprit public sans que j y prisse part. « Tous ceux à qui je propose de souscrire, « ajuuta-t-il, me demandent : Avez-vous con- .« sulté Franklin sur cette affaire? Qu'en pense- « 4-11? Et, quand je leur dis que je ne vous en « ai point parlé, parce que je crois ce projet « hors du cercle ordinaire de vos occupations, « ils ne veulent point souscrire, et me disent « qu'ils y réfléchiront. » Je pris de lui des renseignements sur la nature de son plan ct sur l'utilité qui devait probablement en résulter; et ses explications m’ayant paru très-satisfaisantes, non-seulementje souscrivis moi-même, mais encore j'entrepris de grand cœur de lui procurer d’autres souscriptions. Cependant, avant de faire aucune sollicitation à cet égard, je m'efforçai d'y préparer l'esprit public, en écrivant sur ce sujet dans les journaux, suivant mon usage ordinaire, ce que le docteur Bond avait négligé de faire. Nous reçûmes alors de nombreuses et de généreuses souscriptions. Lorsque le nombre commença à en diminuer, je vis que le produit en serait insuffisant, si nous ne recevions quelque secours de l'assemblée, et je proposai de lui présenter une pétition, ce qui fut effectué. Les
membres nommés par les campagnes ne œoùtèrent pas d’abord le projet; ils objecterent qu’il ne serait utile qu'à la ville, que, par conséquent, c'était à la ville seule d'en supporter les frais, et qu’ils doutaient que les citoyens eux-mêmes l’approuvassent. Je répondis que leur approbation était si générale, que je ne doutais nullement que nous ne parvinssiOns à lever une somme de 2,000 livres (48,000 fr.), par des donations volontaires. Ils regardèrent cette supposition comme extravagante et impossible. Ce fut sur quoi je bâtis mon plan. Je demandai à être autorisé à présenter un bill, pour incorporer en société les souscripteurs, suivant leur demande, et pour leur accorder une somme que,je laisserais en blanc. J'obtins la permission de présenter le bill, d’après la considération que la chambre pouvait le rejeter, si elle ne l’approuvait pas. Je le rédigeai de manière à rendre la clause importante, conditionnelle : il portait que, lorsque les souscripteurs auraient choisi leurs administrateurs et leur trésorier, qu’ils auraient élevé leurs souscriptions à une somme de deux mille livres, dont l'intérêt annuel serait employé pour maintenir les pauvres dans l'hôpital, fournir à leur nourriture et au traitement de leurs maladies, et qu’il en serait justifié au président de
l'assemblée : ledit président était autorisé à signer une ordonnance de deux mille livres sur le trésorier provincial, pour être payées en deux paiements égaux, d'année en année, entre les mains du trésorier dudit hôpital, et être employées aux frais de construction des bâtiments. Cette condition fit passer le bill. Les membres qui s'étaient opposés à cette mesure crurent pouvoir obtenir à bon marché une réputation de charité, et n'y firent plus d’objections. Mais alors, en sollicitant de nouvelles souscriptions, nous fimes valoir la promesse conditionnelle contenue en ce bill, comme un nouveau motif pour donner, puisque son effet devait être de doubler chaque donation. Cette clause devint donc doublement utile; les souscriptions excédèrent bientôt la somme requise; nous demandâmes et nous obtînmes le paiement de celle qui avait été promise sur les fonds publics, et nous fûmes en état de mettre à exécution notre projet. Un bâtiment convenable s’éleva bientôt ; l'expérience démontra constamment l'utilité de cet établissement, et il existe encore aujourd'hui. Je ne me rappelle aucune de mes manœuvres politiques dont le succès m’ait causé autant de plaisir, et dans laquelle, en y réfléchissant, je me trouve plus excusable de mon habileté.
C'est vers cette époque qu'un autre faiseur de projets, le révérend Gilbert Tennent, vint me prier de l’aider à lever une souscription pour bâtir une nouvelle chapelle. Elle était destinée à l'usage d’une congrégation qu'il avait formée parmi les presbytériens qui avaient été originairement disciples de M. Whitefeld. Je ne voulais pas me rendre importun à mes concitoyens en leur demandant trop souvent des souscriptions : je refusai décidément. Il me pria alors de lui donner la liste des personnes que je connaissais par expérience pour être généreuses, et animées d’un esprit public. Je pensai qu'après avoir reçu d'elles tant de marques de complaisance, il ne me convenait pas de les désigner pour être assiégées de nouvelles demandes, et je refusai encore. Il se borna enfin à me demander mes avis. « Quant à cela, lui répondis-je, fort volontiers. Je vous conseille donc, d’abord, de vous adresser à tous ceux dont vous croyez pouvoir obtenir quelque chose; ensuite, de voir ceux de la g'énérosité desquels vous n'êtes pas aussi sûr, et de leur montrer la liste de ceux qui auront déjà donné, afin de ne pas négliger ceux que vous croyez ne devoir rien donner, parce que vous pouvez vous tromper à l'égard de quelques-uns. » Il me remercia en riant, et me dit qu'il suivrait
mon avis. Il le fit effectivement, car il demanda à tout le monde, et il obtint une somme plus forte qu’il ne l’espérait, somme qui servit à élever la belle et spacieuse chapelle qui se trouve dans Arch-Street.
Notre ville, percée avec une belle régularité, avait des rues larges, droites, se coupant à anœles droits, et le désagrément de n'être point pavée. Dans les temps pluvieux, les roues des voitures pesantes les labouraient de manière à en faire un bourbier qu’il était impossible de traverser; et, pendant la sécheresse, la poussière était fort incommode. J'avais demeuré près de l'endroit appelé le marché de Jersey, et je voyais avec peine les habitants s’enfoncer dans la boue, pour y aller acheter leurs provisions. On pava enfin en briques un morceau de terre au milieu du marché, de manière que là, on se trouvait au moins en terre ferme; mais il fallait souvent se mettre dans la boue jusqu'à la cheville pour y parvenir. À force de parler et d'écrire sur ce sujet, je fus cause qu'on pava la rue en pierres, depuis le marché jusqu’au trottoir en briques qui régnait L: long des maisons. Mais le reste de la rue n'était point pavé, les voitures, en y passant, ébranlaient le passage pavé, le couvraient de boue, et, comme la ville n’avait point
alors de balayeurs, personne ne s’occupait de le nettoyer. Après quelques recherches, je découvris un pauvre homme laborieux, qui se chargea de nettoyer ce passage et les trottoirs qui bordent chaque maison, en les balayant deux fois par semaine, et d’en enlever la boue, moyennant une rétribution de six sous par mois, par chaque maison. Je fis imprimer sur le champ un écrit pour démontrer les avantages qui résulteraent de cette petite dépense : plus de facilité à entretenir la propreté dans nos maisons, Ceux qui y entreraient n’y apportant plus de boue : plus d'aisance aux acheteurs pour arriver dans les boutiques, et partant plus de débit pour les marchands : plus de propreté, la poussière ne couvrant plus les marchandises dans les grands vents, etc., etc. J'envoyai cet écrit dans chaque maison, et j y passai le lendemain ou le surlendemain, pour voir quels étaient ceux qui voudraient signer l'obligation de payer les six sous par mois. Pas un habitant ne s’y refusa, et la promesse fut fidèlement exécutée pendant un certain temps. Tous les habitants de la ville furent enchantés de la propreté des trottoirs qui entouraient le marché, propreté qui était d’u-. tilité générale. Il en résulta que chacun éprouva le désir de voir paver toutes les rues, et que l’es-
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prit du peuple se trouva plus disposé à se soumettre à une taxe pour effectuer ce projet. Quelque temps après, je dressai un bill pour faire paver la ville, et je le présentai à l'assemblée. Ce fut avant mon voyage en Angleterre, en 1757, et il ne passa qu'à mon retour, avec un changement dans le mode de répartition, mais avec un article additionnel pour l'éclairage de la ville, ce qui était un objet important. Ce fut un particulier, feu M. John Clifton, qui, en plaçant une lanterne à sa porte, en fit reconnaître l'utilité,
et donna la de à idée d'éclairer ainsi toute la ville. On m'a fait honneur de ce service rendu au public, mais c’est à lui qu’il appartient véritablement. Je ne fis que suivre son exemple, et je n’ai d’autre mérite à réclamer que d’avoir donné à nos lampes une nouvelle forme, différente de celles en globe qu’on nous avait d’abord envoyées de Londres, On reconnut à celles-ci plusieurs inconvénients, L'air n'y pénétrant point par dessous, la fumée ne s’en échappait pas facilement ; elle circulait dans l’intérieur du globe, s’attachait au verre, et empêchait le passage de la lumière qui devait être produite. Elles occasionnaient d’ailleurs l'embarras de les nettoyer tous les jours, et un coup donné par accident les brisait entièrement et les mettait hors
de service. Je donnai donc l’idée\de les former de quatre morceaux de verre plat, surmontés d'un long tuyau pour livrer passage à la fumée, et ayant par le bas quelques ouvertures pour que l’air pût y pénétrer. Par ce moyen, elles ne se salissaient point, ne s'obscurcissaient pas au bout de quelques heures, comme les lampes de Londres, etcontinuaient à briller jusqu’au matin; enfin, un accident ne brisait qu'un des côtés, et pouvait aisément se réparer. J'ai été souvent étonné que les habitants de Londres, voyant les lampes en globe, mais percées par le bas, usitées au Vauxhall, et toujours propres, ne les aient pas adoptées pour l'éclairage de leurs rues.
Mais le trou qui existe au bas des lampes du Vauxhall n’a été imaginé que pour les allumer plus promptement par le moyen d’une petite mêche qui y passe, et il paraît qu’on n’a pas réfléchi au second avantage qu’on en retire par la circulation de l’air.
Aussi, quand les lampes ont été quelques heures allumées, les rues de Londres sont misérablement éclairées.
Puis je m'occupai du balayage des rues.
On peut regarder de semblables matières comme indignes d'occuper nos pensées et nos discours. Il est certain qu’un peu de poussière