‹ Comme on devient un hommeChapitre 17 sur 20 · JE · texte numérisé non relu

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qui tombe dans les yeux d’un individu, ou qui s'introduit dans une boutique un jour de grand vent, est une chose de bien peu d'importance; mais la fréquente répétition de ces petits accidents dans une grande ville, les rendait dignes de quelque attention. C'est donc un motif pour ne pas blàmer trop sévèrement ceux qui s'occupent d'objets en apparence peu dignes de nos réflexions. Le bonheur des hommes est plus rarement le résultat de faveurs éclatantes de la fortune (elle ne les accorde pas fréquemment), que des petits événements qui peuvent arriver tous les jours. Si vous apprenez à un pauvre homme à se raser, à tenir son rasoir en bon état, vous contribuerez plus au bonheur de sa vie qu’en lui donnant mille guinées. Cette somme pourrait être bientôt dépensée; il ne lui en resterait que le regret de l'avoir mal employée : mais dans l’autre cas, il échappe au désagrément d'attendre un barbier; de sentir une main, quelquefois malpropre, se promener sur son visage; de respirer une mauvaise haleine ; d'être écorché par des rasoirs émoussés. Il se rase à l'instant qui lui convient, il jouit du plaisir de se servir tous les jours d'un bon rasoir. Tel est le sentiment qui m'a dicté les pages qui précèdent. Elles m'ont été inspirées par l'espoir

qu'il pourra s’y trouver quelques idées qui, un jour ou l’autre, pourront être utiles.

J'avais été employé quelque temps par le maître général des postes, en Amérique, comme contrôleur, pour mettre l’ordre dans différents bureaux, et rendre compte aux titulaires; je fus, lors de sa mort, nommé pour lui succéder, conjointement avec M. William Hu..…., en vertu d'une commission du maître général des postes d'Angleterre. Le bureau des postes d'Amérique n'avait jusque alors rien payé à celui d’Angleterre; nous devions avoir six cents livres {(quatorze mille quatre cents francs) à partager entre nous, si les bénéfices de cette administration s’élevaient à cette somme. Pour y parvenir, il fallait faire un grand nombre de changements, dont quelques-uns furent d’abord inévitablement très-coûteux, de sorte que pendant les premiers quatre ans, la place nous fut redevable de plus de neuf cents livres (vingt-un mille six cents francs); mais elle commença bientôt à nous en dédommager, et avant que je fusse déplacé par une bourrasque ministérielle, dont je parlerai ciaprès, nous avions amené les postes à produire à : la couronne un revenu net trois fois plus considérable que ne lui rapportèrent jamais les postes d'Irlande. Q

Qu'en retira-t-elle depuis cette affaire imprudente ? Pas une obole.

Lesaffaires des postes m'obligèrentàfaire, cette année, un voyage dans la Nouvelle-Angleterre, où le collége de Cambridge, de son propre mouvement, m'offrit le degré de maître ès-art. Celui d'Yale, dans le Connecticut, m'avait déjà accordé la même distinction. Ainsi, sans avoir jamais étudié dans aucun collége, j'en obtins les honneurs. Ils me furent accordés en considération de mes progrès et de mes découvertes dans la branche électrique de la philosophie naturelle.

En 1754, on craignit de nouveau la guerre avec la France, et un congrès de commissaires des différentes colonies devait s’assembler à Albany, par ordre du conseil de commerce, pour conférer avec les chefs des six nations, sur les moyens de défendre leur pays et le nôtre. Le gouverneur Hamilton reçut cet ordre, en informa la chambre : il l’engageait à fournir des présents convenables pour les Indiens, auxquels il fallait en offrir en cette occasion; et il nommait M. le président Morris et moi pour nous joindre à M. John Penn et au secrétaire Peters, en qualité de commissaires pour la Pensylvanie. La chambre approuva cette nomination, pourvutaux présents nécessaires, quoiqu elle n'aimât

pas beaucoup à traiter hors de la province, et nous nous réunimes à Albany vers la mi-juin, avec les autres commissaires. Je dressai en chemin le projet d’un plan pour l'union de toutes les colonies sous un seul gouvernement, en tant que cela pouvait être nécessaire pour leur défense, et pour d’autres objets importants d'intérêt général. En passant par New-York, j'y montrai mon plan à MM. James Alexandre et Kennedy, hommes très-expérimentés dans les affaires publiques; je me sentis plus fort par leur approbation : je me hasardai à le mettre sous les yeux du congrès. Il parut alors que plusieurs commissaires avaient préparé des projets du même genre. On posa d’abord une première question, savoir s’il serait établi une union. Elle fut décidée affirmativement à l'unanimité. On nomma alors un comité composé d’un membre de chaque colonie, pour examiner les différents plans et en faire un rapport. Il arriva que le mien obtint la préférence, et l’on en proposa l'adoption avec quelques amendements. Par ce projet, le gouvernement général devait être administré par un président nommé et payé par la couronne, et un grand conseil devait être choisi par les représentants du peuple des différentes colonies, réunis dans leurs assemblées respectives. Les débats sur ce plan

eurent lieu tous les jours dans le congrès, concurremment avec les affaires relatives aux Indiens. On fit bien des objections, on proposa bien des difficultés; mais on répondit aux unes, on écarta les autres, et le projet ayant été adopté à l'unanimité, on ordonna d'en envoyer copie au conseil-du commerce et aux assemblées des différentes provinces. Sa destinée fut singulière. Les assemblées ne l’approuvèrent point, parce qu'elles trouvèrent qu'il accordait trop à la prérogative royale, et l'on jugea en Angleterre qu'il donnait trop à la démocratie. Le conseil du commerce ne l’approuva point, et ne le recommanda pas à l'approbation de Sa Majesté; mais on proposa un autre plan, qu’on supposa tendre au même but par une marche plus convenable :

les gouverneurs des provinces devaient s’assembler avec quelques membres de leurs conseils, ordonner la levée de troupes, la construction de forts, etc., et tirer sur le Trésor public de la Grande-Bretagne pour cette dépense dont il devait être remboursé par une taxe qui serait imposée sur l'Amérique, en vertu d’un acte du parlement. Mon plan et les raisons sur lesquelles je l'appuyais se trouvent dans mes papiers politiques imprimés. L'hiver suivant, à Boston, je causai beaucoup de ces deux plans avec le gou-

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verneur Shirley. Une partie de ce qui se passa entre nous, à cette occasion, peut se voir aussi dans les mêmes papiers. Les raisons différentes qui firent désapprouver mon projet me portent à croire qu'il était réellement un moyen terme entre deux extrêmes, et je pense encore qu'il

aurait été heureux pour les deux partis qu'il eût été adopté. Les colonies ainsi réunies auraient été assez fortes pour se défendre ellesmêmes; On n'aurait pas eu besoin d’y envoyer des troupes d'Angleterre, par conséquent on n'aurait pas eu de prétexte pour imposer une taxe sur l'Amérique, et l’on aurait évité une contestation sanglante. Mais de telles erreurs ne sont pas nouvelles : l’histoire est pleine de fautes commises par les princes et par les Etats.

Combien dans l'univers trouve-t-on de mortels De ce qui leur convient vivant dans l'ignorance, Ou n’agissant pas mieux, s’ils en ont connaissance |

Ceux quigouvernent ont à s'occuper de beaucoup d'affaires; ils n’aiment pas, en général, à se donner la peine d'examiner de nouveaux projets et de les mettre à exécution. Les meilleures mesures d'intérêt public sont donc rarement adoptées par une sagesse de prévision; elles sont Jorcées par l'occasion.

Le gouverneur de Pensylvanie envoya à l’assemblée le plan arrêté parle congrès, en exprima son approbation en disant «qu’il lui paraissait conçu avec autant de clarté que de force de jugement, et quil le recommandait comme méritant la plus grande et la plus sérieuse attention. » La chambre, cependant, grâce à l'adresse d'un de ses membres, s’occupa de cette affaire pendant que je ne m'y trouvais pas,ce que je ne regardai pas comme très-loyal, et le rejeta sans y donner la moindre attention, à ma grande mortification. |

En me rendant à Boston cette année-là, je rencontrai à New-York notre nouveau gouverneur, M. Morris, qui arrivait d'Angleterre.

J'avais été intimement lié avec lui. Il apportait une commission pour remplacer M. Hamilton, qui, fatigué des querelles auxquelles l’exposaient les instructions des propriétaires, avait donné sa démission. M. Morris me demanda si je pensais qu'il dût avoir une administration aussi désagréable. « Non, lui répondis-je; vous pouvez, au « contraire, en avoir une très-satisfaisante, si « vous voulez seulement éviter les querelles « avec l'assemblée. — Mon cher ami, reprit-il « en plaisantant, comment pouvez-vous me con- « seiller d'éviter les querelles ? vous savez que

« j'aime à disputer; c’est un de mes plus grands « plaisirs. Cependant, pour vous montrer ma «a déférence à vos conseils, je vous promets de « les éviter, s’il est possible. » Il avait quelque raison pour aimer la dispute, car il était éloquent, adroit, sophiste, et ses raisonnements réussissaient presque toujours dans la conversation : il y avait été rompu dès son enfance. Son père, à ce qu'on m'a dit, accoutumait ses enfants à discuter entre eux, pour s'amuser après avoir dîné. Je crois pourtant que cette conduite n'était pas sage. Mes observations m'ont appris que ces discuteurs, Ces amis des controverses et des répliques, sont généralement malheureux dans leurs entreprises : ils remportent quelquefois la victoire, mais ils ne gagnent jamais l'amitié, ce qui leur serait quelquefois plus utile. Nous nous séparèmes; 1l allait à Philadelphie, et je me rendais à Boston. À mon retour, je trouvai à New-York les votes de l’assemblée de la Pensylvanie, et j y vis que, malgré sa promesse, le g'ouverneur se trouvait déjà en guerre ouverte avec la chambre. Et cette guerre dura aussi longtemps qu'il resta en place. J’eus ma part du combat, car,dèsque j'eusrepris ma place dansl’assemblée, on me nomma de tous les comités pour répondre x ses discours et à ses messages, et chaque co-

mité me chargeait de préparer les réponses. Elles étaient souvent aussi aigres que ses messages, et conçues quelquefois en des termes peu modérés. Commeil savait que j'en étais le rédacteur, on pourrait croire que, lorsque nous nous ‘rencontrions, nous étions prêts à nous couper la gorge; mais il avait un si bon caractère, que cette contestation ne causa aucune animosité personnelle entre lui et moi, et nous dinions souvent ensemble. Dans le plus grand feu de cette querelle publique, nous nous rencontrâmes un soir. « Franklin, me dit-il, il faut que vous « veniez passer la soirée chez moi: vous y trou- « verez Compagnie qui vous plaira. » Après le souper, on se livra à la gaieté en vidant la bouteille ; il nous dit en plaisantant qu'il aimait beaucoup l’idée de Sancho Pança qui, lorsqu'on lui proposa un gouvernement, demanda que ce fût un gouvernement de nègres, afin de pouvoir vendre ses administrés s’il ne s’accordait pas avec eux. Un de ses amis, qui était près de moi à table, me dit : « Eh bien, Franklin, pourquoi « continuez-vous à prendre parti pour ces mau- « dits quakers? ne feriez-vous pas mieux de les « vendre? on vous en donnerait un bon prix. — « Legouverneur, luirépondis-je, neles a pas encore rendus assez noirs.» Ilavait pourtant bien

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travaillé à noircir l'assemblée dans tous ses messages, mais elle savait se débarrasser de ce coloris et l'en couvrir tout entier. Enfin, comme M. Hamilton, il se trouva fatigué de cette contestation, et renonça au gouvernement.

Au fond, ces querelles publiques étaient la faute des propriétaires, nos gouverneurs héréditaires,-qui, toutes les fois qu'il fallait faire quel-

que dépense pour la défense de leur province,

donnaient, avec une bassesse incroyable, des instructions à leurs agents, de ne laisser passer aucun acte pour lever les taxes nécessaires, à moins que leurs vastes domaines n’en fussent expressément exemptés. Ils avaient même exigé de ces agents des garanties pour s'assurer qu'ils exécuteraient ces instructions. Les assemblées tinrent bon, pendant trois ans , contre cette injustice, mais’elles furent obligées de céder.

La guerre était en quelque sorte commencée contre la France. Le gouvernement de Massachusets projeta une attaque sur Crown-Point, et envoya M. Quincy en Pensylvanie, et M. Pownal, qui fut ensuite gouverneur, à New-York, pour solliciter des secours. Comme j'étais membre de l'assemblée, que j’en connaissais l'esprit, et que j'étais compatriote de M. Quincy, il vint me prier de l'aider à faire réussir sa demande. Je ré-

digeai l'adresse qu’il devait présenter! et elle fut favorablement accueillie.

M. Quincy, dans un mémoire très-bi:n fait, adressa ses remerciements à l'assemblée, et . partit fort content du succès de sa mission. Il conserva toujours pour moi l'amitié la plus franche et la plus cordiale.

Le gouvernement anglais ne voulait pas permettre l'union des colonies, comme elle avait été : proposée à Albany, ni se fier à cette union pour leur défense, de peur qu'elles ne prissent un esprit trop militaire, et qu'elles ne sentissent leur propre force. Par jalousie et par défiance contre elles, on envoya le général Braddock avec deux régiments anglais de troupes régulières. Il débarqua à Alexandrie, dans la Virginie, et s’avança jusqu à Frederic-Town, dans le Maryland, où il s'arrêta, faute de voitures de transport. Notre assemblée avait reçu avis qu'on lui avait inspiré de violentes préventions, qu'on l'avait présentée comme mal disposée pour le service public. Elle m'engagea à me rendre près de lui, non comme chargé d’une mission de sa part, mais en ma qualité de maître général dos postes, sous prétexte de régler avec lui le mode de transmettre avec certitude et célérité la correspondance entre lui et les gouverneurs des dif- y

férentes provinces. Mon fils m'accompagna dans ce voyage. Noustrouvâmes le général à Frederic- Town ; il attendait avec impatience le retour des messagers qu'il avait envoyés sur ses derrières dans le Maryland et la Virginie pour y rassembler des chariots. Je passai plusieurs jours avec lui, dinai chez lui tous les jours, et ne manquai pas d'occasions pour dissiper ses préventions en lui rendant compte de ce que l'assemblée avait fait avant son arrivée, et de ce qu’elle voulait encore faire pour faciliter ses opérations.

Presque à l’instant de mon départ, il apprit le nombre des chariots qu'on avait pu se procurer: ils ne montaient qu'à vingt-cinq, encore tous n’étaient-ils pas en état de servir. Le général et tous ses officiers furent très-surpris et dirent que l'expédition était manquée, puisqu'il leur était impossible d’aller plus loin sanstransports. Ils déclamèrent contre les ministres, dont l’ignorance les envoyait dans un pays où ils ne pouvaient trouver les moyens de faire marcher leurs provisions, leurs bagages, etc., cent cinquante chariots leur étant nécessaires tout au moins. Je leur dis qu’il était malheureux qu’ils n’eussent pas débarqué en Pensylvanie, attendu qu'en ce pays presque chaque cultivateur avait un chariot. Le général ne laissa pas tomber ces pa-

roles, et me dit vivement : « Alors, monsieur, « vous qui y avez du crédit, vous pourrez sans « doute nous en procurer, et je vous prie de « vous en charger. » Je lui demandai quel prix il offrait aux propriétaires des chariots. Il m’engagea à mettre par écrit les conditions qui me paraîtraient nécessaires. Je le fis sur le champ, il consentit à tout, et l’on me prépara de suite une commission et des instructions. On verra dans l'avis que je fis publier aussitôt que je fus arrivé à Lancastre, quelles étaient ces conditions. J'insère ici cette pièce en entier, parce qu'elle est curieuse, - à cause de l'effet soudain qu’elle produisit. | | AVIS

Lancastre, 26 avril 4753.

« Attendu qu’on a besoin de cent cinquante chariots attelés de quatre chevaux, et de mille cinq cents. chevaux de selle ou de transport pour le service des troupes de Sa Majesté, maintenant réunies à Wills-Creek, et qu'il a plu à S.E. le général Braddock de me confier ses pouvoirs pour faire des marchés à ce sujet, je donne avis, par ces présentes, que je resterai pour cet objet à Lancastre, depuis ce jour jusqu’à mercredi. soir, et à York depuis jeudi matin jusqu’à

vendredi soir, où je serai prêt à recevoir les soumissions pour la fourniture des chariots et des chevaux aux conditions suivantes: 1° Il sera payé pour chaque chariot attelé de quatre bons chevaux, avec un conducteur, 15 shillings par jour (18 francs ‘75 centimes); pour chaque cheval sellé et harnaché, 2 shillings (2 francs 40 cent), et pour chaque cheval sans selle 18 pence (1 fr. 80 c.). 2° Cette paye commencera à partir du jour de leur arrivée à Wills- Creek, ce qui doit être au plus tard le 20 mai prochain, et on leur payera une indemnité raisonnable pour leur voyage à Wills-Creek, et pour leur retour chez eux, quand leur service ne sera plus nécessaire. 3° Les voitures, les chevaux et les selles devront être évalués par des experts choisis par le propriétaire et par moi; et en cas de perte de quelque chariot ou chevaux pendant le temps du service, le montant de cette évaluation sera payé. 4° Tout propriétaire de chariot ou de cheval recevra de moi, comptant, s’il le désire, sept jours d'avance de cette paye, à l'instant de la signature du marché; le surplus lui sera payé par le général Braddock ou par le payeur de l’armée, à la fin du service ou à différents termes, comme il le voudra. 5° Sous quelque prétexte que ce soit, on ne pourra exiger d'aucun

conducteur de chariots ou de chevaux qu'ils remplissent les fonctions de soldats ou qu'ils fassent autre chose que conduire les voitures et soigner les cheyaux. 6° L'avoine, le blé d'Inde, et tous les fourrages que les chariots porteront * au camp au delà dé ce qui est nécessaire pour la nourriture des chevaux, seront achetés pour le service de l'armée à un prix raisonnable,

« Nota. Mon fils William Franklin est autorisé à passer de semblables marchés avec tout habitant du comté de Cumber!and.

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