‹ Comme on devient un hommeChapitre 18 sur 20 · AMIS ET CON€CITOYENS · texte numérisé non relu

AMIS ET CON€CITOYENS

« J'étais par hasard au camp de Frederic-Town, il y a quelques jours; je trouvai le général et les officiers fort mécontents de n'avoir pu obtenir les voitures et les chevaux qu'ils attendaient de cette province, comme étant le plus en état d'en fournir. Mais attendu les différends entre notre gouverneur et l'assemblée, on n'avait ni disposé de fonds, ni pris aucune mesure pour cet objet.

« Il avait été proposé d'envoyer à l'instant

une force armée dans ces comtés, de s'emparer des meilleurs chariots et chevaux qu'on y trouverait, et de forcer à les suivre le nombre d’hommes nécessaires pour conduire les uns et prendre soin des autres.

« Je craignis que la marche des soldats anglais dans ces comtés en une telle occasion, et dans un instant où ils ont conçu de l’humeur et du ressentiment contre nous, ne fût suivie de grands inconvénients pour les habitants, et je m’empressai de chercher ce qu’on pourrait faire par des moyens justes et équitables. Ces comtés se sont plaints dernièrement à l'assemblée qu'il ne s’y trouvait pas assez d'argent en circulation. Voici l'occasion d'y répandre une somme considérable; car, sile service de cette expédition dure cent vingt jours, comme cela est plus que probable, le loyer des chevaux et chariots produira plus de 30,000 livres (720,000 fr.) qui vous seront payés en or et en argent au coin du roi.

« Le service ne sera ni pénible ni difficile, car l’armée ne fera guère de marche au-dessus de douze milles par jour, et les chariots et chevaux transportant des objets absolument nécessaires à l’armée, doivent nécessairement l'accompagner et non la précéder; et l'intérêt même de l'armée exige qu’ils soient toujours placés dans

l'endroit le plus en sûreté, soit pendant les marches, soit dans les camps.

« Si vous êtes réellement, comme je le crois, de bons et fidèles sujets de S. M., vous pouvez en ce moment vous charger d'un service qui lui sera utile, et qui vous sera profitable : trois ou quatre personnes qui ne pourraient se passer d’un chariot de quatre chevaux et d’un conducteur, peuvent se réunir ensemble; l’un fournira le chariot, l’autre le conducteur, les autres les chevaux, et ils en partageront le loyer proportionnellement. Mais si vousrefusez de vous rendre utiles à votre roi et à votre pays, quand on vous offre des conditions si raisonnables, votre : loyauté deviendra fort suspecte; et ccmme il faut que le service du roi se fasse, tant de braves soldats venus de si loin pour vous défendre ne resteront pas dans l'inaction par votre faute, et parce que vous ne voudriez pas faire ce qu’on a droit d’attendre raisonnablement de vous. Il faut absolument des chariots et des chevaux : on aura recours à des mesures violentes pour s’en procurer, vous chercherez une indemnité où vous pourrez la trouver, et vous n’inspirerez ni intérêt ni compassion.

« Je n'ai d'autre motif pour vous parler ainsi que le désir de votre avantage. Les peines que

je prends sont tout ce que j'ai à en attendre; mais si ce moyen d'obtenir des chevaux et des voitures ne réussit pas, je suis obligé d'en donner avis au général dans quatorze jours, et je suppose que sir John Saint-Clair, le hussard, entrera sur-le-champ dans la province pour s'en procurer. Je serai très-fâché de l’apprendre, parce que je désire véritablement votre bien, et que je suis sincèrement « Votre ami « B. FRANKLIN. »

Je reçus du général environ 800 liv. (19,200 fr.) pour payer une avance aux propriétaires de voitures et de chevaux ; maïs cette somme était insuffisante, j'avançai plus de 200 livres en sus (4,800 fr.), et en quinze jours, cent cinquante chariots et deux cent cinquante-neuf chevaux de transport étaient en marche pour le camp.

Mon avis contenait la promesse qu'en cas de perte des voitures et des chevaux, le paiement en serait fait suivant l'évaluation; mais les propriétaires allécuant qu'ils ne connaissaient pas le général Braddock, et qu’ils ne savaient pas jusqu’à quel point ils pourraient compter sur ses promesses, exigèrent mon cautionnement : je consentis à le leur donner.

Tandis que j'étais au camp, comme je soupais

un soir avec le colonel Dunbar et ses officiers, .il me témoigna son regret que les officiers subulternes, qui, en général, n'étaient pas riches, ne pussent.se procurer diverses provisions qui leur seraient bien utiles dans les pays inhabités qu'ils avaient à traverser, et où ils ne pourraient rien se procurer. Je partageai le même sentiment, et je résolus de tâcher de leur fournir quelques secours. Je ne lui dis pourtant rien de mon intention, mais j'écrivis le lendemain matin au comité de l’assemblée, qui avait quelques fonds à sa disposition, et l’engageai à prendre en sérieuse considération la situation de ces officiers : je proposai de leur envoyer quelques provisions enprésent. Monfils, qui connaissait un peu lavied’un camp et ce qui peut y être utile, me donna la liste des objets à envoyer, et je la joignis à ma lettre. Le comité fit droit à ma demande, avec tant de diligence, que les provisions conduites par mon fils arrivèrent au camp en même temps que les chariots. Ellesfurent apportées sur vingt chevaux destinés aussi à être offerts aux officiers ; elles étaient réparties en vingt lots, dont chacun contenait :

Six livres de sucre en pain. Une de thé Bohea. Six de cassonnade, Six de café moulu.

Une de thé vert. Six de chocolat.

Six. de riz. de vieux win de Madère.

Six de raisins secs. Deux gallons de rhum de la Une demi-livre de poivre. Jamaïque. :

Une demi-livre du meilleur bis- Un fromage de Glocester.

cuit blanc, Une bouteille de fleur de mou- Un quart. de vinaigre blanc. tarde.

Une caisse de vingt livresde Deux jambons.

beurre. = Une demi- douzaine de lan-

Deux douzaines de bouteilles gues. |

Ce présent fut reçu avec grand plaisir, et les colonels des deux régiments en témoignèrent leur reconnaissance par des lettres qu'ils m'écrivirent dans les termes les plus flatteurs. Le général ne fut pas moins satisfait de la manière dont je lui avais procuré des voitures et des chevaux, et me remboursa sur-le-champ les avances que j'avais faites, Il me pria de continuer à l'aider en lui envoyant des provisions ; je m'en chargeai, et je m'en occupai jusqu’à ce que j'apprisse sa défaite. J'avançai de mes propres fonds pour ce service plus de 1,000 livres (24,000 fr.), et je lui en envoyai le compte. Heureusement pour moi, il le reçut quelques jours avant la bataille, et me fit passer sur-le-champ une Ordonnance de 1,000 livres sur le payeur de l’armée, laissant le surplus pour le compte suivant. Je regarde ce paiement comme un grand bonheur, car jamais je ne pus obtenir

être payé de ce surplus.

Ce général était, je crois, un homme brave, et dans une guerre en Europe, il aurait probablement figuré en excellent officier; mais ilavait trop de confiance en lui-même, trop d'opinion des troupes régulières, peu des Américains et des Indiens. Georges Croghan, notre interprète, alla le joindre pendant sa marche avec cent Indiens, qui lui auraient été très-utiles comme guides, éclaireurs, etc., s’il les avait traités avec bonté; mais il les dédaigna, les méprisa, et ils finirent par l'abandonner. En causant un jour avec moi, il me parlait de ses projets de campagne. « Après avoir pris le fort Duquesne, me « dit-il, je marcherai vers Niagara, et après m'en « être emparé, j'avancerai vers Frontenac, si la « saison me le permet, comme je le pense; car «le fort Duquesne me retiendra à peine trois à « quatre jours, et alors je ne vois rien qui puisse « arrêter ma marche vers Niagara. »

Je repassai dans mon esprit la longue ligne que devait suivre son armée dans sa marche, par une route étroite qu'il fallait se frayer à travers les bois; j'avais lu la défaite de quinze cents français qui avaient pénétré dans le pays des Illinois; je conçus quelques doutes et quelques craintes sur le succès de la campagne. Je ne me permis pourtant que de lui dire : «Certainement,

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monsieur, si vous arrivez devant le fort Duquesne avec une armée en bon état, de si belles troupes, et une si bonne artillerie, il est probable que, malgré les fortifications et la défense, une garnison nombreuse, il ne pourra faire une longue résistance. Le seul danger que j'appréhende vient des obstacles que pourront mettre à votre marche les embuscades des Indiens, que l'expérience a rendus habiles à en dresser; et la ligne étroite que votre armée doit s'ouvrir, dans la longueur de près de quatre milles, peut l'exposer à être attaquée par surprise sur les flancs, à être coupée, comme un fil, en différents morceaux, avant que la distance permette à une troupe d’en secourir une autre. » Il sourit de de mon ignorance, et me répondit : « Ces'sau- « vages peuvent être des ennemis formidables « pour votre milice américaine inexpérimentée ; « mais il est impossible, monsieur, qu’ils ob- « tiennent le moindre avantage sur les troupes « régulières et disciplinées du roi. » Je sentis qu'il ne me convenait pas de disputer avec un militaire sur des affaires de sa profession, et je n’en dis pas davantage. | L’ennemi ne prit pourtant pas sur l’armée du général Braddock l'avantage que je craignais que sa marche ne lui donnât ; il la laissa avan-

cer sans interruption jusqu'à neuf milles du fort. Là, l'armée venait de passer une rivière, sur le bord de laquelle on avait fait halte pour donner à tous les soldats le temps de la traverser, et l’on se’trouvait dans un endroit du bois plus ouvert que ceux par où l’on avait passé. L’avant-garde fut attaquée par une vive fusillade qui partit de derrière des buissons, et ce fut la première nouvelle que le général reçut de l’approche de l'ennemi. Le désordre se mit dans les rangs, le général fit marcher ses troupes pour secourir son avant-garde. Ce mouvement s’effectua avec quelque confusion, au milieu des chariots, des bagages et des bestiaux qui suivaient l’armée. Le feu fut alors dirigé sur les flancs; les officiers étant à cheval se distinguaient plus aisément, servaient de but aux tirailleurs, et tombaient en grand nombre. Les soldats, serrés les üns contre les autres, ne recevant pas d'ordres, ou ne les entendant point, restèrent exposés au feu jusqu'à ce que les deux tiers fussent tués; et le reste, saisi d’une terreur panique, prit la fuite avec précipitation. Les voituriers détachèrent chacun un cheval de leur attelage, et le montèrent pour s'enfuir; cet exemple fut suivi par d’autres : enfin, chariots, magasins, provisions, artillerie, tout resta au pouvoir de l'ennemi. Le général

fut blessé, et ce ne fut pas sans difficultés qu'on parvint à le sauver. Son secrétaire, M. Shirley, fut tué à ses côtés. Sur quatre-vingt-six officiers, soixante-trois furent tués ou blessés ; et l’on perdit sept cent quatorze soldats sur onze cents. Ces onze cents. hommes avaient été choisis dans toute l’armée; les autres étaient restés avec le colonel Dunbar, qui devait suivre avec la partie la plus pesante des bagages et des provisions Les fuyards n'étant pas poursuivis, arrivèrent au camp de Dunbar, et l'épouvante qu'ils y apportaient s’empara de lui et de ses soldats. Quoiqu'il eût encore plus de mille hommes, et que les forces qui avaient battu Braddock n’excédassent pas quatre cents hommes, français et indiens, au lieu de. marcher en avant et de chercher à réparer l'honneur anglais, il fit brûler tous les bagages, toutes les munitions, afin d’avoir moins de choses à emporter, et plus de chevaux pour faciliter sa fuite. En arrivant aux frontières, il reçut des gouverneurs de la Virginie, du Maryland et de la Pensylvanie l’invitation d'y placer ses troupes pour en protéger les habitants ; mais il n’en continua pas moins sa marche rapide, et-ne se crut en sûreté qu’en arrivant à Philadelphie, dont les habitants pourraient le protéger. Cette affaire nous fit soupçon-

ner, pour la première fois en Amérique, que les idées exaltées que nous avions conçues sur la bravoure des troupes régulières anglaises n’étaient pas fondées.

L'armée, dans sa marche, depuis son débarquement jusqu'au-delà des habitations, avait aussi pillé et dépouillé les habitants, et ruiné de pauvres familles, insultant et maltraitant quiconque s'opposait à cette violence. C’en était assez pour nous empêcher de désirer de pareils défenseurs, si réellement nous en eussions eu besoin. Quelle différence de cette conduite avec celle de nos amis les Français, qui, pendant une marche de près de sept milles, à travers la partie la moins peuplée de notre pays, de Rhode- Island, en Virginie, ne donnèrent pas lieu à la plus légère plainte, pas même pour le vol d’un cochon, d’une poule ou d’une pomme!

Le capitaine Orme, l’un des aides de camp du général, avait été blessé dangereusement; il avait été ramené avec le général, était resté près de lui jusqu'à sa mort, qui ne tarda pas arriver. Il me dit que le général avait gardé le silence pendant toute la première journée ; que la nuit il s'écria : « Qui l’eût jamais pensé? » Que le lendemain il ne parla pas davantage; qu'il dit enfin : « Nous saurons mieux les combattre une

« autre fois, » et qu'il expira es minutes après.

Les papiers du secrétaire, les ordres du général, les instructions qu'il avait reçues, et sa correspondance étaient tombés entre les mains des ennemis ; ils en choisirent et en firent traduire en français différents articles qu'ils firent ensuite imprimer, pour prouver les intentions hostiles de la cour de Londres avant la déclaration de guerre. J’y vis, entre autres choses, des lettres du général au ministre, où il s'étendait beaucoup sur le grand service que j'avais rendu à l’armée, et me recommandait à lui. David Hume, qui fut quelques années après secrétaire de lord Hertford, quand il fut envoyé en France, et ensuite du général Conway, quand il fut secrétaire d'État, me dit qu'il avait vu, parmi les papiers de son ministère, des lettres de Braddock, où il faisait de moi un grand éloge. Mais l’expédition ayant été malheureuse, il paraît qu'on jugea que la valeur de mes services n’était pas considérable, car ces recommandations ne me furent jamais d'aucune utilité. Je ne lui en demandai à lui-même qu’une récompense, ce fut de défendre à ses officiers d'enrôler nos serviteurs achetés, et d'accorder le congé de ceux qui avaient déjà été enrôlés. Il me l’accorda sans dif-

ficulté, et plusieurs de ces serviteurs furent renvoyés à leurs maîtres, sur la demande que j'en fis. Dunbar ne fut pas si généreux lorsque le commandement lui fut dévolu. Tandis qu'il était à Philadelphie, après sa retraite, ou pour mieux dire après sa fuite, je m’adressai à lui pour obtenir le congé des serviteurs de trois pauvres fermiers de Lancastre qu'il avait enrôlés. Je lui rappelai les ordres du feu général à cet égard. Il me promit que si les maîtres voulaient le venir joindre à Trenton, où il devait passer incessamment pour aller à N ew-Yôrk. il les leur rendrait. Ces malheureux firent les frais de ce voyage qui les dérangea de leurs affaires, et ils eurent le désagrément de le voir manquer à sa promesse. |

Dès que la nouvelle de la perte des chevaux et des voitures fut généralement connue, tous les propriétaires vinrent me demander le paiement de leur évaluation, paiement que je leur avais garanti. Leur demandes me causèrent beaucoup d’embarras. Je les informai que les fonds qui y étaient destinés se trouvaient entre les mains du payeur de l’armée ; mais qu'il fallait d’abord obtenir un ordre de paiement du général Shirley ; que je le lui avais demandé; mais que le général était éloigné, que je ne pouvais

encore avoir reçu sa réponse, et qu'il fallait qu’ils eussent un peu de patience. Tout cela ne suffit pas pour les satisfaire, et quelques-uns commencèrent à me poursuivre, Enfin le général Shirley me délivra de cette terrible situation, en nommant des commissaires pour examiner les réclamations, et en ordonna le paiement. La somme due montait à près de vingt mille livres (quatre cent quatre-vingt mille francs), et j'eusse été ruiné s’il eût fallu que je la payasse.

Avant que nous eussions appris cette défaite, les deux docteurs Bond vinrent me trouver avec un projet de souscription pour faire les frais d’un grand feu d'artifice qu'ils voulaient faire tirer, en signe de réjouissance, lorsqu'on recevrait la nouvelle de la prise du fort Duquesne. Je pris un air grave, et leur répondis que je croyais qu'il serait assez temps de songer à préparer les réjouissances, quand nous saurions que nous avions lieu de nous réjouir. Ils parurent surpris que je n’adoptasse pas tout de suite leur proposition. « Comment diable! me dit l’un d’eux, « Croyez-vous donc que le fort ne sera pas pris? « — Je ne sais s’il sera pris, répondis-je; mais « je sais que rien n’est plus incertain que les © événements de la guerre. » Je leur rendis compte alors des motifs qui me faisaient douter.

La souscription fut ajournée, et les auteurs du projet échappèrent à la mortification qu'ils auraient essuyée, si l'on eût préparé le feu d’artifice. Le docteur Bond dit ensuite, dans une autre occasion, qu'il n’aimait pas les prédictions de Franklin. |

Quand la nouvelle de ce désastre arriva en Angleterre, les amis que nous y avions et à qui nous avions pris soin d'envoyer toutes les réponses de la chambre aux messages du gouvérneur, jetèrent les hauts cris contre les propriétaires, pour la bassesse et l'injustice dont ils étaient coupables, en donnant de telles instructions à leur gouverneur : et l'on alla même jusqu'à dire qu’en mettant obstacle à la défense de leur province, ils perdaïient tous les droits qu’ils y avaient. Intimidés par ces clameurs, les” propriétaires donnèrent ordre à leur receveurgénéral d'ajouter cinq mille livres (cent vingt mille francs), tirée de leur caisse, à la somme que l'assemblée jugerait à propos de voter pour cet objet. Cet ordre fut communiqué à la chambre : elle voulut bien se contenter de cette contribution, en remplacement d'une taxe proportionnelle. On proposa -un nouveau bill avec la clause d’exemption, et il fut adopté. J'avais mis beaucoup d'activité à libeller ce bill et à le

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